Julien
Lepage

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À quatre mains
Roman écrit en alternance par Erwan Bracchi et moi-même, avec une contrainte imposée à chaque partie.

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À quatre mains 1. Julien Lepage, le 10/11/08

Les pensées encore embrumées par le doux rêve dont il avait été tiré, Réjan remuait machinalement sa cuillère dans la tasse de café pourtant privée de sucre qu'il tenait entre ses mains froides. Ce n'est que lorsqu'il porta son breuvage stimulant à ses lèvres, et qu'une moue dégoûtée défigura son visage, qu'il enrichit sa boisson de saccharose salvateur. Après de vifs efforts, l'homme parvint à tendre sa main vers le panier de fruits qu'il fixait depuis quelques minutes et en tira une carambole qu'il croqua après l'avoir frottée mécaniquement à sa veste de pyjama. Le jus acidulé coula dans sa gorge, mêlant ses arômes à ceux, amers, du café kenyan qui l'avaient précédé. Vint alors l'épreuve tout aussi difficile de la douche que Réjan s'obligeait à prendre la plus fraîche possible ce qui, outre ses vertus dermiques, permettait à ce jeune homme pas franchement matinal, de se réveiller tout à fait.

Une fois ces rites matutinaux achevés, une nouvelle série d'afflictions l'attendaient, lui qui, pour se rendre sur son lieu de travail, devrait emprunter tour à tour un bus, un tramway puis un métro. Réjan était indéniablement une icône de l'homme moderne en général, et finalement, du banlieusard en particulier.

2. Erwan Bracchi, le 15/11/08
Contrainte : placer un mot de 15 lettres

Lorsqu'il arriva devant l'arrêt de bus, Réjan ne put retenir un soupir d'agacement à l'idée d'aller prendre place à côté de ces cancrelats, ces parasites à l'odeur nauséabonde qui ne savaient rien faire d'autre que s'exprimer dans un langage proche de l'onomatopée bestiale, incapables de concepts, seuls sortaient de leurs gueules des amas immondes d'émotions à fleur de lèvre : ils se vomissaient littéralement les uns sur les autres la rage accumulée de jours sans fin dont ils savaient d'instinct qu'ils n'avaient aucun sens ; ils savaient que leur vie n'avait aucun sens, que même ce bus qui arrivait, allant pourtant dans une direction bien précise, n'avait aucun sens. L'horreur de la vie. Une tragédie dénuée de dieu.

Le bus s'arrêta devant lui, il monta, se dirigea vers le fond après avoir composté son ticket, grommela quelques injures à l'encontre de personne et de tout le monde à la fois, se fit bousculer par un Noir patibulaire avant que de s'asseoir sur le siège de moleskine verte écorché. Il avait mal au ventre, peut-être une surconsommation de sucre. Lorsque le bus redémarra, Réjan se réjouit de ce que personne n'avait eu la bonne idée de se mettre à côté de lui, d'envahir son espace vital. La journée ne commençait pas si mal, finalement, et la demi-heure de trajet passa sans heurt aucun – il s'endormit même, se réveillant in extremis, au bord d'un rêve.

Domuse. Place Courbelle. Terminus.

3. Julien Lepage, le 16/11/08
Contrainte : ni « que » ni « qui »

De l'autre côté de la place se trouvait l'arrêt du tramway, lequel le conduirait au sud de l'agglomération, et cette fois, pas question d'espérer se trouver seul, ou même de pouvoir dormir. On était loin du bus de campagne, glanant ses passagers le long de son itinéraire tranquille. Non, là, Réjan avait affaire à l'une des lignes les plus importantes de Domuse, et il s'approcha de la rame, constatant de manière plus flagrante encore l'immondice dans laquelle ces gens – parmi lesquels il ne parvenait définitivement pas à s'inclure – baignaient du matin au soir. Il tenta de se faufiler entre les êtres ignobles et répugnants peuplant cette exiguë cabine au sein de laquelle flottaient d'obscènes effluves de transpiration et de tabac froid. Il parvint, sa mallette serrée contre son torse, à se caler dans l'un des angles du compartiment, minimisant ainsi son contact avec l'atroce faune urbaine. Afin de s'isoler totalement, le jeune homme sorti de l'une de ses poches une paire d'écouteurs et les enfonça profondément dans son conduit auditif, puis se laissa porter par les sons apaisants ainsi diffusés.

4. Erwan Bracchi, le 02/12/08
Contrainte : pas de nom propre

La mélodie flotta quelques instants dans le vide et bientôt des images apparurent dans son esprit qui plongèrent le monde réel dans l'obscurité. Perdu dans un coin de verdure, il observait en silence le frémissement du vent dans les feuillages, la danse des herbes folles jusqu'au sommet d'une colline toute en rondeurs, la course de quelques oiseaux dans le ciel – des vautours ! En quelques instants le monde autour de lui s'assombrit, au vert succéda le gris, puis le noir, et la Lune s'ouvrit dans le ciel tel un gouffre de lumière, découpant dans le paysage alentour la silhouette sombre, le squelette d'arbres désormais effeuillés, tandis qu'ici et là apparaissaient des yeux inquiétants dans les fourrés. Des yeux qui l'épiaient. Un sentiment d'oppression l'envahissait progressivement, comme les flots submergent un navire, et ce fut très vite l'asphyxie, cependant qu'une odeur âcre de transpiration mêlée de tabac froid obstruait sa vision olfactive.

La musique s'arrête. Réveil douloureux. Arrêt.

5. Julien Lepage, le 04/12/08
Contrainte : utiliser trois noms de dinosaures

Les souffrances de cet être, torturé par un mal des transports exacerbé par une agoraphobie étouffante, allaient bientôt être abrégées. Le métro – ultime sacrifice qu'il aurait à faire en cette matinée, aussi sombre qu'à l'ordinaire – ne se trouvait plus qu'à quelques pas de lui. D'ailleurs, pour ne pas avoir à penser à ces hères crasseux et puants qui pullulaient dans les étroites rues du centre-ville domusien, Réjan comptait justement ses pas. Cent vingt-quatre. Cent vingt-quatre enjambées le menaient des portes automatiques du tramway aux strapontins inconfortables et auréolés de chewing-gums collants du métro. Plus que deux stations. Alors qu'il sentait son arrivée imminente, son pouls s'accéléra, comme s'il était heureux à l'idée d'en avoir enfin fini avec cet éprouvant calvaire.

Conscient de ce phénomène métabolique, le jeune homme respira plus profondément afin de se détendre. Son esprit s'échappa de son corps livide et rejoignit en songes son jardin vallonné qui avait recouvré son calme et sa verdure originels. Pourtant, l'ombre revint prestement ; et avec elle, les yeux ! Ces yeux si effrayants, menaçant Réjan – qui ne s'appelait plus ainsi dans ce monde – de leurs pupilles jaunâtres. Brusquement, les buissons furent comme animés de spasmes, tremblant de toutes leurs feuilles, vomissant soudain de sinistres créatures écailleuses. Aucun doute n'était permis : ces choses étaient des gallimimus ; sortes de vélociraptors en modèle réduit. Certes bien moins effrayants que des tyrannosaures, ces sauriens firent pourtant sursauter le rêveur oppressé qui rouvrit les yeux, qu'il avait bleus, lui. Bleus et pour le coup, écarquillés, car le métro était à présent parfaitement vide.

6. Erwan Bracchi, le 18/12/08
Contrainte : utiliser trois mots d'origines étrangères différentes

Vide et statique. C'était le terminus, et tous les passagers semblaient s'en être allés sans bruit. Réjan, les paupières collant encore à ses yeux secs, entreprit de se lever, non sans mal, puis franchit les portes de la rame pour ne trouver qu'un désert de dalles grises, de carrelage beige et de murs marbrés de tags – « FUCK, SUCK, NIQUE LES FLICS ». Réjan ne prêta qu'une attention distraite aux inscriptions pour la plupart incompréhensibles ou grossières, ou bien les deux à la fois, perturbé par le silence qui baignait l'endroit. Les néons fonctionnaient mal. Ça grésillait, ça s'éteignait, ça clignotait. De toute évidence, il serait en retard au travail. Ce travail qui l'enchaînait, ce travail qui l'ennuyait, ce travail qui jour après jour l'anéantissait. Arbeit macht frei. Il rit. Et ce métro qui l'avait conduit au bout du monde ! Il se rendit bientôt compte qu'il s'était mis à tourner en rond, s'arrêta devant une grille qui bloquait l'accès aux escaliers. Il lui fallut quelques instants pour réaliser qu'il était bloqué dans la station et, tandis qu'il se rendait à l'autre extrémité de l'arrêt pour vérifier que l'ascenseur ne le ramènerait pas plus que les escaliers à la surface, le métro gémit, grinça, grogna, puis disparut, englouti par la ténèbre du tunnel.
Il ne lui restait plus qu'à s'engouffrer à son tour dans cet abîme d'obscurité. Conscient du danger, il mit un certain temps à se décider, traversa la voie pour être bien certain que, de l'autre côté aussi, les accès étaient fermés, puis revenant sur ses pas, se mit à longer les parois du tunnel, appréhendant le passage d'un métro cependant que son attention se détachait progressivement de la réalité pour le replonger dans ses habituelles rêveries. Il ne regardait plus où il allait, marchant machinalement en ligne de droite, laissant glisser sa main sur le mur couvert de crasse afin de ne pas tomber sur la voie, se remémorant sans trop savoir pour quelle raison des images d'un manga qu'il avait lu récemment – images de jeunes filles en petite tenue, leurs yeux immenses ouverts en grand ; images de lycéennes vêtues comme des écolières, aguichant les jeunes mâles de leur regard sensuel ; images de femmes-chats tournant autour d'hommes d'âge mûr, ronronnant et leur servant des alcools forts. Réjan sentit son pénis se dresser. Il faisait noir, il était perdu et il bandait. Décidément, la solitude de ses dernières années commençait à lui peser.

7. Julien Lepage, le 05/01/09
Contrainte : inclure un poème de ta création

« Non ! » Il secoua sa tête afin d'en chasser ces obscènes images et par là même, la redressa afin de voir où il allait. Toujours cette interminable voie ferrée, ponctuée çà et là de stations plus ou moins distantes les unes des autres, mais toujours aussi désespérément fermées. Se pourrait-il qu'il ait dormi jusqu'à l'heure de fermeture des métros ? Cela semblait hautement improbable, mais il était difficile de trouver une autre explication sinon paranormale. Bientôt, les théories germaient dans l'esprit fertile de Réjan : il n'était pas si fatigué ; du moins pas au point de dormir une journée entière ; ce qui signifiait que quelqu'un l'avait drogué ! Qui ? Pourquoi ? Pour l'enfermer dans les souterrains ? Peut-être, mais pourquoi ? Qu'allait-il y trouver ? Au fur de ses réflexions, le jeune homme, de plus en plus habitué à l'obscurité, jetait çà et là un coup d'œil aux stations qu'il longeait, constatant inexorablement les mêmes grilles fermées jusqu'à ce qu'il passât – sans s'en apercevoir – devant la dernière station. Le terminus. Il avait donc parcouru la ligne de métro de bout en bout.

C'est donc assez surpris qu'il vit apparaître devant lui un mur massif, orné d'une petite porte métallique sur laquelle était apposée une plaque indiquant « Personnel ». « C'est peut-être, se dit Réjan, mon seul espoir de rencontrer quelqu'un ! ». Ironie du sort. Lui qui détestait les gens n'avait qu'une envie : voir quelqu'un. Il ouvrit nerveusement la porte, et y découvrit une petite pièce, aussi sombre que les voies, au milieu de laquelle était disposée une petite table en bois, et dessus, une antique lampe à pétrole qu'il alluma prestement. Une lueur orangée éclaira le local, et une confirmation évidente sauta à l'esprit du jeune homme : il n'y avait pas d'autre issue ici. Puis rapidement, son regard fut happé par une feuille jaunie – peut-être par la lumière – qui avait l'air de gésir sur cette table depuis un certain temps. Il s'en saisit et lu les lettres grenats :

Ô seigneur des profondeurs
Ô grand maître, qui de nos chairs aime à se repaître
Ma douleur est ton bonheur
Te connaître sera défendu à tous les traîtres
L'allusion à ton vil nom
Est banni à tous ceux qui ne sont pas impies
Tous, prions pour le Talion
Soit puni celui qui, sans raison, te convie
SMAËLDON

8. Erwan Bracchi, le 26/01/09
Contrainte : pangramme : utiliser au moins une fois chaque lettre de l'alphabet (accents exclus)

Sous le poème étaient griffonnés quelques mots dont le sens échappait à Réjan : « Quintuplez ces jolis vers par dix kilogrammes de whisky ; buvez tout. » Qu'est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ? On entendait souvent des histoires au sujet de l'alcoolisme légendaire des employés de la fonction publique, mais tout de même ! Aller écrire tout et n'importe quoi pour se donner des occasions de s'enivrer, c'était un peu fort. Il devait y avoir un sens caché. Ou pas. Réjan décida que ces quelques mots étaient dénués de toute signification, et c'est plus pour en rire que pour en percer le mystère qu'il les relut à haute voix :

« Quintuplez ces jolis vers par dix kilogrammes de whisky ; buvez tout. »

Soudain, alors qu'il venait de prononcer le dernier mot, les murs de la pièce se mirent à trembler et la flamme de la lampe vacilla puis s'éteignit pour le laisser seul dans le noir. « Qui m'appelle ? », fit une voix caverneuse. « Qui ose troubler mon sommeil ? ». Réjan n'en croyait pas ses oreilles ; il était pourtant seul, dans cet endroit, et ne sentait aucune présence près de lui. Son cœur battait la chamade et des frissons lui parcouraient le dos. Il avait froid, tout d'un coup. « Je... je m'appelle Réjan. », hasarda-t-il pour toute réponse. Silence. La sueur perlait sur le front du jeune homme et ses mains étaient crispées de terreur, prêtes non pas à frapper au moindre mouvement, mais bien plutôt à le rattraper lorsqu'il plongerait sous la table pour se protéger. J'ai toujours été un trouillard, songea-t-il, ce n'est pas maintenant que ça va changer.

Cependant, lorsqu'une lueur fantomatique apparut qui plongea la ténèbre dans un flot de lumière incandescente, Réjan ne réagit pas, mais demeura bouche bée, tétanisé à la vue de l'être probablement surnaturel qui se tenait devant lui, un grand et puissant... djinn ?

« Salut, Réjan, fit le djinn. Je m'appelle Smaëldon, mais appelle-moi Smaël. Je ne t'ai pas fait trop peur, j'espère ? En tout cas, ça me fait drôlement plaisir d'avoir enfin quelqu'un à qui parler. Je sens qu'on va vite devenir potes, tous les deux. »

9. Julien Lepage, le 24/02/09
Contrainte : les premier et dernier mots d'un même paragraphe doivent être des anagrammes

« Étrange... Très étrange ! », pensa Réjan qui ne savait vraiment plus ce qu'il se passait autour de lui. Il y avait eu ce wagon vide, cette errance dans les tunnels du métro, et maintenant cet être surnaturel... « Où suis-je ? Qui êtes-vous ? », demanda-t-il, reprenant confiance en lui. La lueur émanant du génie se fit plus intense encore et son corps devint argenté.

« Ouf, tu parles ! Me voilà rassuré... », répondit la créature. « Qui je suis, je te l'ai dit : je suis Smaël. Inutile de t'en dire plus, tu ne comprendrais pas. Cependant, où tu es, ça je peux te le dire ! Vois-tu, le monde dans lequel tu vis est très différent du mien. Pourtant, ces deux univers sont superposés et seules certaines personnes sont capables de voir ces deux états simultanément. Ces personnes exceptionnelles sont celles qui ont raconté ces histoires sur les djinns – comme moi – ou sur d'autres êtres comme les lutins, qui existent bel et bien. J'imagine que tu te crois fou... »

Certes, Réjan avait envisagé cette possibilité : la folie ; mais il savait pertinemment qu'il était sain d'esprit et il devait à tout prix en savoir plus sur Smaël, et l'invita, donc, à poursuivre la révélation de son secret.

« Tandis que votre monde fonctionne de manière rationnelle, selon vos normes, reprit-il, le nôtre est beaucoup plus instable. Il arrive exceptionnellement que l'enveloppe qui sépare nos univers se perfore en un point singulier. Si tu peux me voir, c'est parce que ce lieu. Cette pièce. Ce débarras, utilisé par les transports domusiens... est un point de ce type. Et cette phrase que tu as lue est en quelque-sorte un code qui me reliait à Lui. Il m'appelait en la disant... »

10. Erwan Bracchi, le 20/04/09
Contrainte : ni accent ni cédille

Notre protagoniste se demandait ce qu'allait maintenant bien pouvoir lui dire le djinn, et s'il se pouvait que cette histoire d'univers soit vraie. Mais enfin, peu importait, puisqu'il se retrouvait dans une situation pour le moins extraordinaire, ce qui le changeait du quotidien morne et triste qu'il avait jusqu'alors.

« Dites-m'en plus », finit-il par demander, interrompant de la sorte son monologue silencieux.

« Eh bien, il n'y a pas grand-chose que je puisse ajouter, sinon que le monde dont je viens comporte une organisation... comment dire... un peu chaotique.
— Chaotique ?
— Oui, chaotique. Il me serait bien difficile de tout t'expliquer maintenant, mais disons que mon univers comporte un certain nombre de contraintes, et ces contraintes changent de temps en temps, assez souvent, je dirais.
— Et, par exemple, quelles sont ces contraintes ? En quoi consistent-elles ?
— Ah, pour commencer, il faut dire que ces contraintes sont assez vicieuses, d'autant plus qu'elles restent tout le temps valables, que ce soit dans mon univers d'origine ou celui dans lequel nous nous trouvons maintenant. Et pour faire simple, je me contenterai de dire que ces contraintes concernent principalement le langage lorsqu'il se trouve sur papier ou sur ordinateur. Enfin, quand il faut le lire, en somme.
— Le langage sur papier ? C'est bizarre ! Et vous auriez un exemple en particulier ?
— Un exemple ! Oui ! En ce moment, comme nous conversons sans nous douter de rien, nous subissons l'implacable joug de l'une de ces contraintes, et s'il n'est parfois pas facile de savoir laquelle modifie notre comportement, je crois pouvoir affirmer sans trop me tromper qu'il nous est pour l'instant totalement interdit d'utiliser des accents et des... Ah, mince, j'ai un trou... tu sais, ces appendices en forme de queue de cochon qu'on met parfois aux « C » dans certains mots ?
— Oui, oui, je vois ! Franchement, je ne comprends rien de tout ce que vous me dites, mais je veux bien vous croire pour les contraintes », conclut le jeune homme en se frictionnant le chef de la main droite.

11. Julien Lepage, le 21/04/09
Contrainte : pas de « a »

Dès qu'il eut fini cette friction, son esprit frémit, puis il eut un geste vif et de riposter :
« — Minute ! Que dites-vous de ceci : cédille !
— Oui ! Cédille. C'est le mot !
— Eh bien ! Je viens de le dire, non ? Que voyez-vous sur le « e », hein ? Vos règles ne tiennent plus, djinn !
— Effectivement, jeune homme. Et toi, qu'y vois-tu, sur ce « e » ?
— Ben... Un... mince ! C'est quoi le mot ? Ce truc en pente... Cette chose qui peut être circonflexe !
— Eh, eh, eh ! Les règles ont encore été modifiées. C'est une lettre que tu ne peux prononcer pour le moment.
— Quelle lettre ?
— Je ne peux te le dire. Comme toi, je dois respecter ces règles. L'univers entier doit les respecter, et il est impossible de les enfreindre. Pire : prend ce poème et lis-le ! »

Hébété, l'hélé cueillis le poème, encore posé sur le guéridon et lut l'inscription côté verso :
« — Quintuplez ces jolis vers pour dix kilos de whisky ; buvez tout... Eh ! Le texte est différent, non ?
— Bien sûr qu'il l'est ! Cette ligne de texte contient en principe toutes les lettres de notre écriture... »

En ce moment précis, le génie lui-même ne vit l'erreur contenue en ce court vers. Effectivement, il contient « en principe » toutes les lettres possibles... or un « f » enfreint cette loi. Ce qui peut sembler être une broutille risque de prendre une portée imprévisible.

« — Or, reprit le djinn, une lettre nous est interdite. Le texte se corrige en conséquence. C'est logique.
— Non, c'est complètement insensé ! Qui peut nous interdire l'emploi de telle ou telle lettre, ou de tel ou tel mot ? ...Dieu ?
— Je l'ignore. Nomme-le Dieu si tu veux. Quoi qu'il en soit, nous pouvons être sûrs qu'il existe un être supérieur, et qu'il est joueur. Moi, je suis un djinn qui possède l'expérience du monde. Je suis en mesure de sentir les règles que nous subissons. Je ne peux, bien sûr, m'en extirper. Je les sens, simplement.
— Et moi ? Pourquoi suis-je ici ? Pourquoi nous rencontrons nous ? Pourquoi les gens ont-ils fuis le métro ? Pourquoi ce poème ? Répondez-moi, vous, le confident de Dieu !
— Que de questions ! Modérez-vous un peu, jeune homme. Si nous nous sommes rencontrés, c'est – je pense – selon le bon vouloir de ce dieu. Ses desseins sont encore fort mystérieux pour moi... Toutefois, je pense qu'il nous réserve une sorte de mission. Ceci est évident.
— Une mission ? Dites-moi tout ce que vous pouvez ! Vite !
— Ce que nous devons entreprendre, cher collègue, est d'une portée que vous ne pouvez concevoir, pour le moment. Tenez. Voyez ceci. »

Le djinn lui tendit un livre orné de lettres d'or : « Le Destin ».

12. Erwan Bracchi, le 21/04/09
Contrainte : pas de mot de six lettres

Réjan prit le tome entre ses mains fébriles et se mit à le compulser avec une curiosité croissante. Suite à un changement soudain de règle, le livre s'intitulait désormais « La Destinée », mais cela n'avait pas vraiment d'importance, son contenu demeurant peu ou prou le même qu'auparavant : il s'agissait principalement de théories diverses avancées par des sages reconnus (si l'on en croyait les notes de bas de page disséminées çà et là à intervalles réguliers) au cours des siècles précédents et dont le seul but semblait être l'éducation des « héros » – quoi que cela pût en réalité désigner – en vue de l'accomplissement prochain de leur « destinée ».

Cependant que notre jeune ami feuilletait les pages jaunies par le temps et les mains crasseuses de leurs lecteurs antérieurs, Smaël disparut discrètement de la pièce, laissant Réjan seul à sa lecture. Et la lecture dura bien toute la journée. Et Réjan ne parvint pas à trouver le moindre renseignement concernant cette fameuse destinée, ni ne comprit d'ailleurs le motif qui avait conduit le génie à lui glisser cet ouvrage entre les mains. Refermant enfin le livre, Réjan s'aperçut alors de l'absence du djinn – et se mit à paniquer en sentant sous ses pieds le sol se liquéfier. Tout comme les murs. Et le plafond.

La pièce s'effondrait sur elle-même, et s'il ne sortait pas vite de cet endroit, Réjan finirait par disparaître avec elle. Du moins est-ce là ce que s'imaginait Réjan, prenant par la même occasion conscience de ce qu'il n'avait absolument pas la moindre possibilité de s'échapper, la porte ayant disparu subitement sous ses yeux remplis de liquide lacrymal. Dans un élan de rage et de désespoir, Réjan finit par pousser un hurlement effroyable, et il ne fait aucun doute que les murs auraient tremblé, eussent-ils été durs. « Je ne veux pas... je ne veux pas... mince, c'est bien le... le... enfin, l'occasion de ne pas me souvenir de ce mot-là ! », finit-il par trouver la force de dire. On l'aura compris, Réjan, comme toute créature vivante digne de ce nom, ne désirait aucunement trépasser.

13. Julien Lepage, le 21/04/09
Contrainte : pas de verbe conjugué

L'imagination ! Voilà la clef : faire preuve d'imagination ! Pourquoi pas, après tout ? Le monde, cette imposture avec ses règles changeantes... Ce djinn, tout droit sorti d'un conte de fée... Ce livre mystérieux, visiblement dénué de sens... Et la vérité ? Nulle part ! La contrefaçon ? Partout ! Voilà l'explication à ces gens, inertes et livides, prenant le métro en masse, comme des sardines... mieux : comme des zombies. L'irréalité du monde. Comment ne pas y avoir pensé plus tôt ? L'évidence de la chose, peut-être.

Bref, le monde, le rêve... les gens, les lutins, les farfadets... les informations, le mensonge... tout ça ? Une illusion ! Quelle simplicité ! Quelle évidence ! Ces murs liquides ? Une illusion aussi, donc !

Concentration intense ! Et Réjan de penser : « mur solide, mur solide, mur solide ! »... Soudain, les pieds sur un sol dur et un souffle de soulagement : mission accomplie ! La solidité du sol, des murs et enfin du plafond : que de sérénité pour cet homme perdu dans une obscure jungle de pensées embrouillées. Surtout avec ces règles, passagèrement de plus en plus contraignantes... « Vivement la fin de tout ceci ». Voici le désir le plus cher de Réjan, au vocabulaire temporairement très limité : des règles plus souples ! Le pauvre... quelle naïveté ! La fin ? Pas encore ! De la patience... Voilà une épreuve à sa hauteur ! Difficile, certes, mais finalement assez amusante.

Enfin, le repos : le regard, perdu dans le vide, épuisé par son effort, mais soulagé par le résultat... quand d'un coup, devant ses yeux, la surprise : une porte ! Pourtant, jamais son imagination ne...
« — Eh, eh ! Me revoilà, mon ami ! Pas trop déçu ? Voici un cadeau !
— Smaël ?! Pourquoi cette absence ? Et... pourquoi ce sabre ? »

14. Erwan Bracchi, le 08/06/09
Contrainte : pas de mot en double

Sur le visage du djinn s'afficha un large sourire.
« — Eh bien, ce sabre que tu vois, il nous sera utile une fois en enfer.
— Comment ? »
La pièce semblait s'être assombrie soudain, et cette toute nouvelle porte, là, face au héros, entrouverte à présent, laissait s'échapper des cris d'agonie. Réjan s'aperçut qu'une fois de plus, les règles avaient changé.
« — Ah, maudites contraintes ! éructa Smaël, cherchant ses mots. Bon, je veux te faire comprendre quelque chose, mais cela s'avère difficile, alors voilà, j'espère pouvoir être assez clair : on doit emprunter le chemin nouvellement apparu, terrasser Groful, terrible démon vivant souterrainement, puis revenir ici, sains et saufs bien sûr. Car mourir là-dedans, ça reste trépasser !
— Et toi ? Pas d'arme ?
— Non, aucun intérêt. Ma puissance ne souffre nulle comparaison.
— Ouais, ben attendons, maintenant. Font chier, ces lois lexicales !

15. Julien Lepage, le 10/06/09
Contrainte : pas de pronoms personnels

— Voilà, c'est bon ! C'est ce fichu changement de règles qui empêchait quiconque de parler correctement ! Mais tout est rentré dans l'ordre, et le temps est venu de discuter un peu de Groful.
— Oui, raconte vite, Djinn !
— Ma connaissance de ce monde est très limitée mais certaines choses sont claires. Comme suggéré tantôt, un « dieu » existe, et ce dieu interagit avec ses créatures grâce à des signes. Celui qui est repérable à coup sûr, surtout pour un djinn, c'est cette modification continuelle des règles qui brident notre langage.
— Oui, oui, ça, c'est bon... Continue !
— Un peu de patience, et arrête de gigoter cette épée ! Bref, outre ce phénomène assez clair, des signes plus terribles et plus profonds sont accessibles à ton serviteur. C'est tout à fait naturel, pour un être de mon rang, de voyager du monde des humains aux enfers...
— Les enfers ?
— Oui, enfin ce n'est pas vraiment ce monde des morts auquel certains humains croient et dont ces mêmes moutons de Panurge ont une frousse absolue. Malheureusement, c'est dans un sens pire puisque cela ne répond pas à la question de la vie après la mort, car cet enfer est bien réel et siège effectivement sous nos pieds, dans les entrailles de la Terre !
— Un monde souterrain ?
— Absolument ! C'est là l'antre des démons, mais iceux sont scellés dans les abîmes. Jamais ces créatures n'ont eu assez de force pour quitter ce repaire... jamais, jusqu'à aujourd'hui ! Groful, un, terrible wendigo, est sur le point de rejoindre la surface... Tuer ce monstre immédiatement est donc vital pour l'humanité !
— Et pourquoi ça ? Si un sabre suffit à vaincre cette chose, pourquoi est-ce que Réjan – un type banal qui ne s'est jamais battu de sa vie – devrait combattre une créature pareille ? Pourquoi est-ce que la police ne pourrait pas tirer dessus, tout simplement ?
— Ah, ah, ah... Pauvre humain... Pourquoi « Réjan, le type banal », ça, c'est le destin, justement ! Ce livre avait une utilité et devait être lu pour cette raison ! Ensuite, pourquoi affronter le wendigo maintenant ? Tout simplement parce que cette créature est anthropophage et chaque humain qui sera dévoré une fois sur terre augmentera sa puissance. À peine une victime sera faite que la force de Groful suffira à encaisser sans douleur les balles de tes fameux policiers.
— Mais jamais...
— Stop ! Beaucoup de temps à déjà été perdu ! Vite, partons !

16. Erwan Bracchi, le 20/07/09
Contrainte : alexandrins : chaque phrase doit être composée de douze syllabes

— Oui, allons pourfendre ce wendigo miteux ! »
Et soudain le génie disparut sous ses yeux. Et Réjan ne les en crut bien sûr pas de suite. Mais, malheureusement, le décor, lui aussi... C'est pourquoi tout d'abord se figea notre ami. Puis, jetant un regard à droite, à gauche, il vit. Il vit cet immense espace au cœur de la nuit. Rien que de l'herbe et du vide à perte de vue ! Et là-haut, dans le ciel dénudé, ces deux lunes ! Décidément, c'était n'importe quoi, ces règles ! Réjan rageait, jurait, mugissait, rugissait. Et le voilà qui pensait en alexandrins ! Maudit dieu, se pouvait-il qu'il s'ennuyât à ce point ? Au point de s'acharner sur ce pauvre Réjan ? Ce pauvre Réjan qui n'était qu'un innocent ? Innocent qui n'avait jamais blessé quiconque ? Ce dieu, ç'aurait pu être Vénus sur sa conque. Mais non, ce n'était qu'un Cthulhu de bas étage ! Un démon sans nom survenu du fond des âges.
Eh bien, qu'à cela ne tienne, il le tuerait ! Après le wendigo, il le terrasserait !

17. Julien Lepage, le 28/07/09
Contrainte : 10 exclamations et 5 interrogations

Il fallait absolument que Réjan recouvre son calme ; pourquoi il planta son sabre à ses pieds, dans la terre humide et meuble et déposa comme solennellement ses mains sur les quillons dorés. Il inspira largement, les yeux clos, et les rouvrit afin d'examiner plus en détail ce monde nouveau. C'est en cet instant qu'il constata qu'il n'y avait là rien de nouveau, justement, et qu'il connaissait ces lieux depuis fort longtemps. Il repensa à son rêve dans le bus, le matin même... Cette étendue d'herbe, et ces buissons derrière lesquels il avait distingué une paire d'yeux jaunes. Il savait maintenant qu'ils appartenaient à Groful ! Ce même Groful qui avait lancé contre lui cette horde de dinosaures... Cela signifiait donc que cette terrible expérience n'était pas un rêve ! Tous ces songes qui le hantaient depuis sa plus tendre enfance, et qui paraissaient si réels l'étaient effectivement. Réjan appréhendait mieux sa destinée désormais : il pensait naïvement ne pas savoir se battre, mais il avait en réalité terrassé des centaines de créatures maléfiques par le passé... Cependant, il y avait une différence à présent : cette fois, il saurait qu'il court un réel danger. De fait, dans un rêve, on se sait invincible et l'on ose alors accomplir toute sorte d'exploit des plus téméraires. Nonobstant cette anxiété croissante, Réjan savait, qu'au fond de lui, il avait l'étoffe nécessaire à l'exaucement de sa tâche ! Il se remémora alors les nombreux jeux de rôles auxquels il avait participé, souvent avec des inconnus. C'étaient là les seuls instants de sa relativement courte existence au cours desquels il avait eu l'occasion de s'extravertir en ne se souciant ni peu ni prou du regard des autres. Et finalement, cette histoire invraisemblable d'amical djinn, de féroce wendigo et d'indicible royaume des enfers n'était-elle pas le plus formidable jeu de rôle que l'on puisse concevoir ? N'était-ce pas là l'occasion inespérée de quitter cette grise et terne cité Domusienne ? Il conçu un peu plus précisément encore ce que le génie voulut lui faire comprendre avec cet assommant ouvrage sur le destin. Réjan inspirai à nouveau l'air frai, bercé par un vent docile, qui sillonnait cette immense plaine vallonnée. Il était temps ! Tirant d'un coup sec sur la fusée de son sabre, il le déterra pour le brandir en direction de deux lunes, rondes et magnifiques. Il poussa alors un hurlement terrible afin de se donner du courage, puis, baissant les yeux pour s'examiner, il se rendit compte que son complet, au pantalon sale et déchiré était particulièrement inadapté à son nouveau travail... « Mais oui ! », s'exclama-t-il en repensant à cette pièce aux murs liquides de laquelle il sortait à peine. Était-il possible que son imagination puisse fonctionner dans ces conditions ? Réjan, concentré sur sa tenue se mit à concevoir mentalement une armure d'écailles argentée... Dans une lueur fantasmagorique, le costume éclata, faisant voler des lambeaux de tissu en tous sens, pour se voir remplacer par une splendide tenue de combat donnant à son porteur une allure magistrale ! Simultanément, son sabre se changea en une grandiose claymore au pommeau d'un noir plus ténébreux encore que la nuit et à la lame dont l'éclat se mariait harmonieusement avec l'armure. Le timide informaticien était très loin désormais !
Un vif éclat déchira soudainement la pénombre :
« — Smaël !
— Je vois que tu as tout compris ! Félicitations... Je sens que nous allons bien nous amuser. As-tu vu comme les règles sont clémentes ici ?
— Peut-être, oui, et alors ?
— Alors nous sommes loin de tout danger. Tu ne l'as probablement pas remarqué, mais là où tu as été le plus en danger, c'est lorsque les règles étaient les plus contraignantes. Ici, nous sommes en sécurité. Pour l'instant... Allez, suis-moi ! »

18. Erwan Bracchi, le 09/10/09
Contrainte : Réjan ne doit pas être présent dans cette scène

Au sommet de la plus haute montagne de Morargent, le château de Groful trônait, noir et majestueux sous un ciel sombre et oppressant. Dans la salle du banquet, Groful, observé par son silencieux et sournois serviteur Serpide, engloutissait des quantités faramineuses de nourriture, le tout dans un concert de rots graisseux et de déglutitions gloutonnes, de pets putrides et de reniflements incessants, de crachats grotesques et d'invectives grossières. Jamais Serpide n'avait vu son maître s'adonner à pareil festin ! Il régnait à présent une odeur fétide autour de la table, mais il n'avait pas d'autre choix que de retenir sa langue et sa respiration, sans quoi Groful le ferait sans aucun doute écarteler, comme ceux qui l'avaient précédé.
« — Ah, foutre-dieu ! S'exclama Groful, cette mangeaille m'a bien rempli, me voilà repu ! M'est avis qu'un peu de repos ne me ferait point de mal, à présent. Tu n'es pas d'accord, Serpide ?
— Si, si, bien sûr, mon Seigneur.
— Et ne penses-tu pas qu'un peu de vinasse me ferait également le plus grand bien ?
— Comme il vous sied, mon Seigneur.
— Et si je te déféquais dans l'orifice buccal ? C'est une bonne idée, non ?
— C'est que... Mon Seigneur... Bien sûr... S'il vous sied de chier dans ma bouche...
— Ha ! Ha ! Ha ! Sacré Serpide, va, prêt à tout pour servir ton roi, hein ? C'est une bonne chose, tu as de beaux jours devant toi. Et ne t'inquiète pas, je ne te ferai pas avaler mes excréments. Allez, tu peux disposer.
— Merci, mon Seigneur. »

Serpide, avec force courbettes, se retira sans un bruit, la honte et la haine gonflant sa gorge.

Groful, la panse pleine et son besoin de toute-puissance satisfait, enfin seul dans la salle du banquet (il aimait à se retrouver en des lieux habituellement très peuplés lorsque ces derniers étaient vidés de toute vie), se prit à réfléchir aux propos de son conseiller, qui, ce matin même, était venu lui susurrer quelques mots inquiétants à l'oreille, au sujet d'un étrange jeune homme fraîchement apparu sur les terres de Marsh-Malo, comme sorti de nulle part. Pour l'instant, aucun des innombrables informateurs du roi n'avait pu lui fournir d'informations sur le nom de cet inconnu, sa provenance ou bien encore sa destination, au grand dam de Groful, que l'impossibilité de tout avoir sous contrôle rendait fou de rage.

19. Julien Lepage, le 04/11/09
Contrainte : dans le style de Bernard Werber

Fatigué de sa solitude, le géant à la longue fourrure argentée émit un râle puissant. « WANGAAAAA ! », hurla-t-il. Un homme-serpent entra en toute hâte dans l'immense salle, un épais ouvrage sous un bras, et une lourde fiole sombre dans l'autre.
« — Me voilà, Maître ! », s'excusa l'étrange reptile.
« — Ah ! Vile créature ! Combien de fois t'ai-je dit de ne jamais apparaître debout devant moi ? Ignores-tu donc ta nature ? Serpent, vient du latin serpere qui signifie ramper.
— Pardonnez-moi. ». La créature se coucha sur le sol et ouvrit le grand livre à l'aide de ses bras rachitiques.
Soudain adouci, Groful questionna : « connais-tu les humains, Wanga ? ». Bien évidemment, la créature maléfique ne connaissait rien de cette race, si ce n'est qu'ils sont de fébriles êtres roses.
« — Sénèque, un homme, disait Errare humanum est. L'erreur est humaine. Il avait tort, bien sûr, car ce n'est pas l'erreur qui est humaine : c'est l'homme qui est une erreur. Regarde. ». D'un geste ample du bras, le wendigo fit s'illuminer un mur et le visage d'une femme apparut. Wanga ne put réprimer un bref cri épouvanté. La femme annonçait visiblement les informations : « ...eux français morts dans un attentat en Iran. Le président Mahmoud Ahmadinejad a déclaré que les journalistes blancs pénétrant sur le sol iranien seraient systématiquement mis à mort. Écologie : les scientifiques revoient leurs prévisions à la hausse concernant le réchauffement climatique tandis que le nombre d'automobiles en circulation en Chine a doublé en cinq ans. Sport : le match comptant pour la Champions League opposant le club turc du Galatasaray à Domuse a dû être interrompu en raison de bagarres entre supporters. Deux morts sont à déclarer dans le camp français. Cinéma à présent avec la sortie d'un film documentaire poignant sur l'histoire d'une jeune juive qui se fait greffer une mitraillette à la place du bras pour tuer des nazis. On parle déjà d'une probable Palme d'Or. Reportage de Chr... ».
L'homme-serpent regardait les images, hypnotisé et dès que Groful eut effectué un nouveau mouvement brachial, celui-ci s'exclama « Mais ils sont fous ! ». Le géant éclata d'un rire tonitruant. « Bien sûr qu'ils le sont. Maintenant, note bien ce que je vais te dicter. »
Wanga trempa la fine extrémité de sa queue reptilienne dans le grand bocal et la posa sur le papier, prêt à écrire au rythme des paroles de son maître. Celui-ci annonça le titre qui résonna dans tout le château : « Mon plan pour sauver l'Humanité ».

20. Erwan Bracchi, le 01/01/11
Contrainte : Que des verbes du deuxième groupe, et sous l'emprise de l'alcool

« Avertissons l'humanité : déguerpir devant le danger ne vous prémunira pas contre ce dernier. Vous finirez par pourrir sur place, à frémir de la sorte, rugit Groful. Non, la seule solution : la résistance, le combat, la guerre. Fléchir face à l'ennemi : trahir ses instincts. Blêmir dans l'adversité : périr dans la honte. Obéir à sa peur : comme une fleur se flétrir. »

« Non, m'obéir votre seule échappatoire. Mes ordres, les voici : dès maintenant, remplissez vos devoirs envers votre monarque, en l'occurrence moi-même. Dès maintenant, honnissez vos pensées malsaines à l'endroit du royaume. Dès maintenant, bannissez les mécréants et les ennemis du divin, de la couronne et de ses sujets. Dès maintenant, adoucissez vos mœurs comme vos vêtements et votre linge sale. Dès maintenant, brandissez la flamme héroïque pour bâtir l'empire de demain. »

« Domusiens, unissez-vous au quotidien pour calmir la mer de vos opposants, par le courage et les armes. »

« Wanga, votre point de vue sur ce discours ? »

21.Julien Lepage, le 01/05/13
Contrainte : dans le style d'un article scientifique, et sous l'emprise de l'alcool

« Le fonctionnement du cerveau des hommes-reptiles est-il chaotique ? Alors que l’on pensait le traitement de l’information chez l’homme-serpent analogue à celui de l’être humain, de nouvelles études conduites par une équipe britannique montreraient que le pallium – appelé également cortex cérébral – n’aurait qu’un rôle limité chez nos lointains cousins.
Jusqu’à présent, le traitement (ou transduction) des signaux était clairement défini : les cellules nerveuses sont chargées de récupérer l’information à travers différents capteurs (yeux, oreilles, etc.) et de les convertir en signaux électriques qui sont ensuite envoyés aux synapses. Ces dernières sont chargées de faire passer l’information de neurone en neurone via les neurotransmetteurs jusqu’au pallium via la partie du cerveau en charge de l’interprétation ; le cortex visuel pour les images captées par les yeux, par exemple.
Chez l’homme-serpent en revanche, les signaux transitent par une zone du cerveau que l’on ne rencontre ni chez les mammifères ni chez les reptiles, et qui a été nommée « filtrum », du grec « filtre », par l’équipe du professeur Hakennase. Son nom lui vient du fait que cette zone du thalamus ne laisse passer qu’une partie des informations et justement, l’intérêt de cette découverte provient des tests effectués par l’équipe de chercheurs. Un homme-reptile, que nous appellerons Jean-Michel, a accepté de se livrer à une expérience : les scientifiques ont lu une centaine de phrases à voix haute tandis que Jean-Michel devait dire s’il en avait compris le sens ou pas. Résultat : près de 50% des phrases n’étaient pas comprises du tout ! Plus troublant encore, une même phrase répétée plusieurs fois était comprise en moyenne une fois sur deux ; tant et si bien que le laboratoire n’a pu à ce jour découvrir aucune logique à ce filtre. Affaire à suivre. »
Ainsi, Wanga s’exclama « Hein ? ».

22. Erwan Bracchi, le 26/05/13
Contrainte : au moins 50% de mots qui commencent par un « R »

Réjan râla : rater son rêve revenait à raser ses roubignoles un rien rouquines. Rah ! Le renard roux radieux de la roue de l’éternel retour le raillerait sans reconnaître sa réussite, rendue ridicule par cette rature onirique. Recommencer, reprendre de rien, tout refaire et repartir à rebours rendrait sa route repérable par Groful. Un rêve reste un rêve. Rester ou repartir, renier ou rallier la raison le ramènerait rapidement au refuge des rêveurs sous la rame du métro. Rapatrié, Réjan recommencerait, encore et encore, à rêver, rêver, rêver, en une ritournelle sempiternelle un rien redondante. Le rustre, je le rosserai ! rugit Réjan.

Du rock - du rock rétro soudain résonnait sous la rame ! Groful retrouverait-il Réjan ? Réjan recouvrerait-il son rêve ? Respire, Réjan, respire.

23. Julien Lepage, le 28/05/13
Contrainte : pas de « e »

L’amical Djinn tapota un bras du combattant distrait, puis s’ouvrit à lui :
« — Tu sais, Groful rugit ainsi qu’un lion, mais mon intuition garantit qu’il ramollira lorsqu’il s’agira d’assaillir l’abri d’où nous jaillirons, arrogants d’aplomb.
— Oui, tu dois avoir raison, mais ton aplomb, j’l’ai pas trop là ! J’suis qu’un banal prof d’anglais qui n’a jamais voulu subir tout ça ! Ton bouquin, là, « Du fatum », ou j’sais pas quoi, ça m’fait vomir ! Pour moi, y’a pas d’futur ourdi par un divin machin, mais un hasard pur.
— Pourtant, à l’instant, tu avais un sang-froid confondant ! Pourquoi as-tu ainsi trahis la vision qui s’imposait à toi tantôt ?
— Ta loi...
— Ma loi ?
— Oui, ta loi. Ta constitution. Tu disais qu’un climat accommodant signifiait qu’aucun rival n’allait surgir, tandis qu’un joug grammatical trahissait un prochain conflit. Là, on pâtit d’un carcan suffocant ! J’ai du mal à discourir. J’ai omis jusqu’à mon nom !
— J’ai compris ton mal, mon ami. Mon nom aussi a disparu, mais il nous faut nous ragaillardir ! Nous allons franchir moult provocations avant d’accomplir un parcours ainsi tors ; d’ici là, il nous faudra brandir un katana oint du plus puissant pouvoir : l’amour.
— Quoi ? L’amour ? Pourquoi tu dis ça ? Ça n’a aucun rapport !
— Ah oui ? Alors parlons d’un quidam du nom d’Alina. »
L’obscur garçon laissa choir son long rasoir japonais puis pâlit, abasourdi.

24. Erwan Bracchi, le 28/09/13
Contrainte : tous les mots doivent commencer par une consonne

« Cette femme, que le grand Poutine vainquit jadis, devint légende. Certes non sans mal. Son nom retentit de nos jours tel le son de la cloche du temple vénusien de Domuse. Cette représentante de la gent féminine dont nous tairons le nom, faute de règle plus clémente, partit quérir, par ce beau matin d’hiver que nous connaissons tous, la tête du père de Poutine – le gigantesque Rase-Poutine. Ce géant mesurait plus de vingt mètres, ses muscles saillaient tels des rochers de la montagne, ses testicules touchaient terre malgré sa taille. Cette magnifique guerrière feignit, pénétrant le repaire du monstre, de ne point savoir si sa future victime siégeait bien dans ce lieu. Quelques pas plus tard, cette dernière voyait son cœur transpercé par la dague vengeresse de cette dame depuis devenue légende. Redondant, je sais !
Le temps passa, qui finit par faire se battre la guerrière contre le rejeton sarcastique de Rase-Poutine le maléfique. Chacun doit mourir quand son heure vient. Comprends-tu ce que je veux dire ?
— Non, pas vraiment, fit Réjan, songeur. Cela dit, je la prendrais bien pour concubine. Les barbares, ça me botte bien !
— Non, pas barbare, Barbara !
— Hein ?
— Son deuxième prénom, lui répondit placidement le Djinn.
— Je le savais ! Toutes des salopes !
— Hein ?
— Mon père dit toujours ça, je ne sais pour quelle raison.
— Va, nous reparlerons de tout ceci plus tard. Des sujets plus préoccupants nous… Foutues règles ! Je ne trouve plus mes mots.
— Prends donc ce dictionnaire !
— Pas con. »

25. Julien Lepage, le 02/10/13
Contrainte : pas de « s »

Le Djinn leva un membre brachial en direction de la bibliothèque et attrapa un dictionnaire fort lourd, le plaça devant lui et l’ouvrit. Il le feuilleta rapidement avant que d’arrêter le défilement non loin du début de l’ouvrage. Il pointa un doigt en direction du livre et le fit choir avec force célérité en plein cœur du mot qu’il lut immédiatement à haute voix : « Attendre ! Le voilà, ce mot introuvable. Merci pour l’idée du dico, cher Réjan.
— Oh, de rien. Par contre, ton conte d’Alina Barbara qui lutte contre Poutine, ça rime à quoi ? Je ne pige rien !
— Eh, eh. Pauvre petit être. Le chemin va être long pour toi. Voici une variante édulcorée de cette fable : Alina affronte et vainc le père de Poutine. Ce dernier venge le géniteur en devenant un génie-tueur. Il parvient à abattre la belle Alina en la plantant avec une dague. Quelle morale peut-on tirer de tout ceci ?
— Que la Vodka rend méchant ?
— Imbécile ! Cette anecdote explique qu’il faut connaître un ennemi avant de l’attaquer ! Alina ignorait que Raz’ avait un garçon dangereux comme Poutine, et elle a été tuée. Pour toi, ça va être pareil. Avant d’affronter Groful, il te faut tout apprendre en ce qui le concerne.
— Il faut que je le tue avec le katana, non ?
— Oui ! Cependant, ce katana demeure l’unique arme au monde à pouvoir le vaincre, car il fut forgé à l’aide d’un argent d’une pureté divine. Comme le loup-garou, le wendigo craint l’argent, à la condition de toucher le cœur.
— Le cœur ? Pourquoi ? La tête ne redoute aucune attaque ?
— Non, en effet. Une créature nordique comme Groful a un point faible : chez lui, le palpitant fait de glace éclate au moindre contact avec de l’argent.
— Pourquoi ne point me filer un flingue avec une balle d’argent, comme pour un loup-garou ?
— Il a la peau bien trop dure : une balle ne pourrait la percer. Or ta lame le pourra, car elle gagne en pouvoir en fonction de celui qui la manie ; et rappelle-toi, notre dieu lui-même a voulu que cette fonction t’échoit. Voici la preuve irréfutable que cette arme ne pourrait être maniée par quelqu’un d’autre que toi. »

26. Erwan Bracchi
Contrainte : que des phrases de six mots.

Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970



       


Julien Lepage
2017