Julien
Lepage

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Black-out
Julien Lepage

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Black-out Mi, mi, mi, do, sol, mi, do, sol, mi, do… Le thème impérial, composé par John Williams résonnait dans la chambre de bonne, craché par un haut-parleur de mauvaise qualité, quand une main potelée vint s’écraser de tout son poids sur un bouton proéminent. Le bruit se tut un instant avant que le silence ne soit à nouveau troublé par un bâillement puissant. L’afficheur rougeoyant indiquait quatre heures du matin, et la nuit noire que l’on pouvait deviner à travers les stores baissés ne venait que confirmer la précocité de l’horaire.

Après quelques étirements sommaires, le jeune homme s’extirpa de son lit, péniblement. Une main frotta mollement ses yeux encore rouges tandis que l’autre tâtonna le rebord lisse et froid d’un écran entouré de figurines disparates. Ici se dressait Seiya portant l’armure d’or du sagittaire, là se trouvait Ry? en position de had?ken. La pièce prit une teinte bleutée alors que l’écran s’alluma et que la main grasse vint engloutir une souris profilée. À peine les paupières se furent-elles relevées que les rétines balayaient déjà le moniteur à la recherche d’un symbole : un W doré, étendu sur une sphère saphir cerclée d’une couronne d’or. Celui-ci repéré, le pointeur s’y précipita, guidé par un furtif mouvement de bras. Un clic. La pièce se plongea à nouveau dans le noir, puis un imposant logotype jaillit de l’obscurité, rendu irréel par un souffle roque, sorti des enceintes pour rompre l’écrasant silence de la nuit.

Avec une impressionnante célérité, le gros homme précipita ses doigts engourdis sur le clavier pour saisir quelque information indispensable à sa connexion à cet univers virtuel. Après un temps, une plaine verdoyante apparut devant ses yeux alors qu’à nouveau, ses mains se précipitèrent sur le clavier. Cette fois-ci, de pleines pages de texte défilaient à toute vitesse ; au rythme des paysages fantastiques. Il était alors impossible pour le néophyte de comprendre cet étrange galimatias qui mêlait anglicismes, acronymes et raccourcis sémantiques. Visiblement, l’incarnation virtuelle de cet homme si matinal se rendait en un lieu de rendez-vous où se groupaient déjà des dizaines de créatures fantastiques vêtues de combinaisons colorées et arborant force arsenal militaire. Un homme – ou plutôt une créature humanoïde bleue à sabots dont la musculature était impressionnante – qui semblait être le chef du groupe – fit un signe. La foule s’agita : des cavaliers mirent leurs montures au galop, des magiciens levèrent les bras au ciel, faisant retomber ça et là une poussière multicolore et d’autres personnages encore disparurent purement et simplement, comme emportés par un vent violent.

L’humain saisit une dernière instruction sur son clavier puis se laissa choir mollement dans son fauteuil, les yeux toujours rivés sur le centre de l’écran sur lequel les paysages défilaient à nouveau. Un message apparut sur la droite de son écran ; il leva un sourcil. Un deuxième message fit lever le deuxième sourcil. Au bout du dixième message, ce fut carrément la mâchoire qui chut. Les avertissements défilaient à l’écran de plus en plus vite, tant et si bien que l’homme, rehaussant ses longs cheveux en se prenant la tête dans les mains, laissa échapper « C’est quoi ce bordel ?! Pourquoi ils se déconnectent ? ». Rapidement, ses mains se jetèrent sur le clavier, faisant apparaitre un rectangle noir sur lequel il tapa quelque commande qui lui renvoya des résultats visiblement satisfaisants quand brusquement, l’écran s’éteignit en même temps que les enceintes cessèrent d’émettre leur mélodie, plongeant le joueur dans l’obscurité et le silence. Bref, dans la solitude la plus parfaite.

Tétanisé, le gros homme resta quelques secondes immobile, les doigts crispés sur les accoudoirs de son fauteuil de skaï noir avant de se lever d’un mouvement brusque, faisant ainsi choir quelques objets épars entassés sur son bureau que la pénombre ne lui permît pas de distinguer ; d’ailleurs, ce fut à peine s’il entendit ce bruit qui rompît pourtant le silence tant son esprit était concentré sur sa présente pensée.

Les bras tendus devant lui, tâtonnant dans le vide, il tenta de se diriger vers un point particulier de son appartement : le disjoncteur. Bien qu’il n’eût qu’une vague idée de son emplacement, il avançait, déterminé, heurtant ça et là quelque meuble ainsi qu’un somnambule, puis finit par atteindre son but. Regardant désespérément à l’entour, il se rendit compte qu’aucune source de lumière ne pourrait lui venir en aide et qu’il devrait réarmer les contacteurs en aveugle. Après un rapide sondage du tableau électrique, il constata, stupéfait, que l’ensemble des manettes étaient orientées vers le haut. « Tous les circuits auraient sautés en même temps ? », s’interrogea-t-il. Dans le doute, il abaissa chaque levier l’un après l’autre, non sans craindre – en raison d’une profonde ignorance en électricité – une éventuelle décharge, jusqu’à ce que tous fussent baissés. Rien ne se produisit.

Espérant avoir été touché par un élan de sagacité opportune, le jeune homme s’affaira à remonter chacun des leviers, tablant sur le fait que ces dispositifs électriques fonctionnaient comme un ordinateur : pour le réinitialiser, il faut d’abord l’éteindre, puis le rallumer. Après avoir baissé les manettes, il lui sembla donc logique qu’il ait fallu qu’il les remontât. La chose faite, les lampes demeuraient désespérément éteintes, comme le narguant par leur arrogante obscurité. L’électricien improvisé lâcha un juron sous le coup de la colère et, se dirigeant avec plus d’aisance que jusqu’alors vers un luminaire, il s’empara de son interrupteur et l’actionna à plusieurs reprises. En vain, naturellement.

La colère monta un peu plus encore à mesure que le problème persistait et que les solutions se refusaient à affluer ; cette colère était intrinsèquement mêlée à une vive appréhension : pendant que lui, Aloïs Nicolson, perdait du temps dans le noir, son avatar numérique, Headsmasher, se faisait distancer par la guilde du Dragon sternal ! Pire : son meilleur ami, Faceplanter, comptait sur sa force physique pour le protéger au cours de cette importante quête. Même Brainbreaker, le maître de la guilde, avait tout spécialement requis sa présence, lui faisant miroiter un éventuel poste de bras-droit après cette mission, en cas de réussite. Que lui, l’un des hommes les plus importants de tout Azeroth, ne puisse être présent au cours de cette grande bataille était tout simplement impardonnable. À cette pensée, il eut un haut-le-cœur et sentit la rage liée à l’impuissance l’envahir.

Désespéré, il retourna auprès du disjoncteur et actionna encore et encore les manettes ; et à mesure que son impatience grandissait, sa vitesse croissait. Brutalement, l’un des contacteurs céda, et Aloïs – entraîné par la violence de son effort – chuta lourdement sur le linoléum sale.

La masse informe, évoquant un phoque échoué sur une plage, qu’il représentait se mit à émettre un son rauque et puissant – un râle sombre – puis éclata en sanglots. Les questions s’accumulaient dans son esprit : « Qu’est-ce que je peux faire ? Le téléphone ne marche pas, il n’y a plus d’électricité... J’aurais dû écouter maman et prendre un portable... Peut-être qu’il faut changer un fusible. Est-ce qu’il y a des fusibles sur ces trucs-là ? Non, de toute manière je ne peux pas acheter de fusible : je n’ai plus Internet... ». « Je n’ai plus Internet. ». À cette pensée, un frisson d’horreur lui parcouru l’échine.

« Bon... Je n’ai plus le choix. », articula-t-il à voix basse tandis qu’il se relevait péniblement. Palpant à nouveau les murs, Aloïs traversa son studio pour atteindre un grand placard duquel il tira un carton passablement usé. D’icelui, il piocha d’imposants rouleaux de câbles dont il tâtait les extrémités afin de trouver celui qui lui conviendrait. Au bout de quelques minutes qui lui parurent interminables, le jeune homme leva un poing victorieux avec lequel, une fois celui-ci abaissé, il s’essuya un front qui dégoulinait de sueur. Fort de deux câbles de belles longueurs, il rejoignit son ordinateur et en ficha les extrémités au dos, puis, déroulant prudemment les fils, il s’approcha à pas lents de sa porte d’entrée. Là, il actionna la poignée et tira. Il fallait pousser. Un nouveau juron s’échappa cependant que la porte s’ouvrait sur un couloir tout aussi sombre.

Face à lui se dressait une porte. « Les voisins... », songea-t-il ; et ce dernier mot raisonna dans ses pensées, comme s’il se fût agi d’un concept inaccessible à l’esprit humain. À ce propos, le jeune homme à l’allure bestiale – voûté, un rouleau de câbles arrimé à chaque bras – tenta de se remémorer sa dernière sortie sur le pallier... Évidemment, il lui fallait bien ouvrir la porte quelque fois pour recevoir ses commandes ou pour récupérer son courrier hebdomadaire, capté par la gardienne, mais aller jusqu’à franchir le seuil de la porte demeurait plus qu’exceptionnel.

D’un mouvement de la tête, Aloïs abandonna ses réflexions un instant et, s’armant de courage autant que faire se put, il appuya sur la sonnette. À nouveau, la panique le gagna : le carillon n’avait pas retenti. « Ils n’ont plus de courant non plus ?! ». Guettant naïvement un quelconque signe de la part de ses voisins, il attendait, face à la porte, contemplant l’huisserie à l’aide du peu de lumière qui filtrait à travers l’épaisse vitre de l’unique fenêtre du couloir. « Tiens ! », remarqua-t-il, « C’est la pleine Lune. ».

Par un nouveau sursaut d’ardeur, l’homme se décida à toquer à la porte de chêne, à trois reprises. Ses yeux étaient désormais rivés sur la plaque de métal qui portait l’inscription « J.-L. PLAISANCE ». « J.-L. », pensa-t-il. « Jean-Louis ? Ou Jean-Luc ? ». La solitude et l’impuissance commençaient sérieusement à peser sur ses épaules. Remotivé, il cogna à nouveau – avec plus d’entrain cette fois-ci – à la porte irrémédiablement close.

Pas un bruit ne filtra ; que ce soit des pas, une voix ou même un souffle exaspéré. Rien. Alors, les larmes montèrent à nouveau en lui. Sinistrement lucide, le jeune homme pris conscience de son aspect en cet instant présent : il était là, gras, en sueur, au centre de cet exigu couloir, une bobine de câbles sous chaque bras, devant une porte fermée et bien décidée à ne pas s’ouvrir. Quelles solutions lui restait-il ?

Son esprit continuait son cheminement : il avait pris conscience de la porte, de lui, et à présent, du monde entier – ou plutôt de son monde – : en Azeroth, des dizaines de personnes s’apprêtaient à affronter un danger comme nul autre n’en avait affronté ; et ce combat allait se livrer sans l’une des ses pièces maitresses à cause d’une stupide histoire de coupure de courant ! Cette situation désespérée le mettait, lui, Headsmasher, dans une colère noire. Ce n’était plus un simple humain qui réfléchissait, mais un Draeneï de niveau 60 particulièrement respecté et craint. Une ridicule porte fermée ne l’arrêterait jamais !

Motivé comme il n’eut en aucune occasion été ainsi motivé, Headsmasher appuya sur le bouton de l’ascenseur. Il ne fonctionnait pas.

Le sombre guerrier porta alors sur les escaliers un regard grave, et entama la descente infernale. Si ses souvenirs étaient bons, la dernière fois qu’il eut descendu un escalier remontait à plus de cinq ans en arrière ; aussi l’exercice revêtait-il une importance symbolique et une difficulté digne de son rang. La descente des premières marches – les huit premières pour être précis – se déroula sans encombre quand un faux mouvement le piqua d’une vive douleur à la cuisse droite. Grimaçant, le héros se tint la jambe dans un instant d’une théâtralité grandiose, puis la flamme de l’aventure repris son œuvre de consumation de l’âme guerrière. La jambe endolorie avança de par la volonté de son maître et se posa, solidement et dignement, sur la marche suivante. Plus que deux marches, compta-t-il, et il aurait franchi le premier demi-étage sur les douze qui le séparaient du rez-de-chaussée.

Ce fut au tour de la cuisse gauche de se mouvoir. La procédure était somme toute assez simple : prendre appui sur la jambe droite – malgré la douleur insoutenable –, avancer la gauche en toute hâte en tenant fermement la rambarde et enfin, reposer le pied sur la marche suivante. C’est en suivant pas-à-pas ces consignes qu’Aloïs parvenait à ne pas tomber, et surtout à oublier peu ou prou sa souffrance.

Une fois arrivé complètement au palier formé par le premier demi-étage, le combattant décida d’y faire une pause, afin de reprendre son souffle et de permettre à sa terrifiante blessure de guérir. Assi à même le sol, il jeta un bref coup d’œil vers le bas, tentant ainsi de jauger la distance qu’il lui restait à parcourir avant de se rendre compte que l’imagination et l’intelligence humaine atteignait là leur seuil de compétence. Il était clairement impossible de concevoir l’infinitude de la route à faire, et cette pensée ne fut pas sans provoquer chez lui un certain malaise.

Quelques heures passèrent. Quelques jours peut-être. À travers la fenêtre par laquelle il eut aperçu la Lune tantôt, un demi-étage plus haut, il distingua nettement l’obscurité persistante. « Peut-être, pensa-t-il, que je n’ai pas dormi tant que ça… Et peut-être que j’ai encore le temps de rejoindre les autres ! ». Il prit appui sur sa jambe droite et constata, euphorique, que le mal n’était plus et qu’il allait pouvoir poursuivre sa fabuleuse épopée. Poussé par ce regain de courage, l’athlète parcouru le second demi-étage d’un trait, améliorant donc nettement sa première performance. Heureux, mais épuisé, il décréta une nouvelle pause en ce onzième étage. Ruisselant de sueur, il ôta son T-shirt sur lequel était inscrit « Han shot first » et s’épongea le front avec, avant de s’en séparer en le laissant gésir sur ce palier.

« Un douzième du chemin ! Huit pourcent… », arrondit-il. Vu sous cet angle, la route parcourue semblait modeste ; pour autant, il en eût fallu plus pour décourager celui qui deviendrait bientôt le numéro deux de la célèbre guilde du Dragon sternal.

Le géant céruléen empoigna vigoureusement la rampe et avança un sabot en direction de la marche suivante. Le bruit de l'ongle heurtant la céramique du sol résonnait dans toute la cage d’escalier ; son familier s’il en est à son oreille qui connaissait par cœur la légende qui l’entourait. On dit, en Azeroth, qu’un malfaiteur qui entend le bruit des sabots d’Headsmasher entend la mort qui vient le prendre ; si bien qu’en certains quartiers sordides, le guerrier est surnommé l’Ankou.

Sous son pas preste, une marche se fendit, et, au loin, des cris effrayés et fantomatiques s’élevaient. Prudent, il posa la paume de sa main droite sur le pommeau de son cimeterre, tout en s’agrippant inflexiblement à la rambarde de la main gauche. La descente s’accélérait encore, car déjà le colosse atteignait-il le dixième étage. Dans un probable excès de confiance, il pressa encore le pas lorsqu’une marche se déroba sous son sabot. Perdant l’équilibre, la main qui tenait la rampe ne put suffire à contenir sa chute, et, basculant en avant, le pauvre hère se mit à dégringoler les escaliers. La courbure des parois était telle que pas même les paliers des étages ou demi-étages ne purent l’arrêter. Pire : les chocs répétés contre les murs le meurtrissait un peu plus à mesure qu’il progressait dans sa descente forcée.

Les quelques secondes que durèrent cette avalanche passèrent en un éclair. En effet, le demi-dieu, écroulé sur le sol du sixième étage où il avait achevé son éboulement, n’avait dès lors plus aucun souvenir de cet accident ; tout son esprit était accaparé par la vive douleur qui le parcourait intégralement. Il lui était impossible de savoir d’où celle-ci provenait, mais sa certitude était qu’il ne devait – ni ne pouvait – en aucun cas bouger. Finalement, une souffrance particulière se détacha des autres : il avait l’impression que son crâne allait exploser ! Il sentait le sang y battre de plus en plus rapidement, troublant sa vue, puis un voile noir tomba sur lui.

Un temps indéterminé s’écoula, mais à son réveil, Headsmasher se trouvait dans un lit de paille, dans ce qui semblait être une petite maison en bois ; un grand Soleil baignait la pièce. Regardant ses mains, il remarqua un bandage épais sur son bras gauche ; pourtant, toute douleur avait complètement disparue. Il se sentait bien. En paix. D’ailleurs, d’humeur joviale, il décida de se lever pour prendre un bol d’air frais. Il put se lever sans mal et se dirigea vers la porte d’entrée qu’il ouvrit en grand. Il faisait ce jour un temps superbe en Azeroth.

Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 21 mai 2011


       


Julien Lepage
2017