Julien
Lepage

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Le château
Erwan Bracchi

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Le châteauTrès chers lecteurs, c’est quelque peu perplexe que je rédige le présent article, perdu que je suis entre l’incrédulité la plus angoissante et l’impression de démence qui me gagne peu à peu. Je ne sais pour l’instant si je ferai paraître les lignes qui suivent, mais je les écris afin d’être sûr que ce qui y sera développé ne soit jamais oublié.
Je pourrais commencer par ce que je découvris par le plus grand des hasard dans l’enceinte du château de Domuse, par la rencontre étonnante que je fis au beau milieu de la nuit dans les jardins, ou bien encore par ce que l’on me révéla, mais il me paraît plus important de rappeler aux citoyens l’histoire de ce château, la version officielle de cette histoire, celle par laquelle on justifia, il y a plus de vingt-trois ans, la fermeture définitive des lieux.
A cette époque, des rumeurs circulaient depuis déjà quelques années au sujet de ce qui, supposait-on, se déroulait derrière les murs de la forteresse, mais nul n’avait jamais réussi à percer le mystère que laissaient transparaître ces histoires que des mères qui ne voulaient pas que leurs enfants s’aventurassent dans des endroits dangereux racontaient à leur progéniture afin qu’ils s’endormissent paisiblement, conscients de ce qu’il ne fallait pas qu’ils tombassent nez à nez avec les créatures qui se tapissaient dans les douves. Ce mystère, dont ces mères attentionnées n’avait en réalité aucune idée, était pourtant bien réel, au dire de grands-mères qui avaient autrefois pu pénétrer les lieux et qui, trop contentes de pouvoir impressionner leurs petits enfants, s’en vantaient avec modestie tout en gâtant ses derniers avec des sucreries, comme tant de grand-mères le font. Selon elles, il n’y avait rien à craindre, si l’on n’était par trop curieux et que l’on se contentait d’aller arpenter les jardins et les quelques couloirs accessibles au public, et c’est en raison de tels propos que des enfants de tous les quartiers de Domuse se mirent à aller visiter les lieux, à jouer ici, au ballon, là, à la marelle, et que, de temps à autres, certains, pris de cette irrésistible tentation que constitue l’interdit, voire simplement le sage conseil, poussèrent le jeu jusqu’à s’aller promener dans les couloirs aux murs de pierre du donjon, dans lequel disparurent bientôt un à un les enfants qui avaient le malheur de s’y enfoncer trop loin, du moins est-ce ce que l’on prétendit avant que de fermer définitivement la grille principale ainsi que la herse, pour un motif évident, la sécurité des petits domusiens.
C’est donc afin d’éclaircir l’épais mystère qui entoure le château depuis sa fermeture au public que je me faufilai subrepticement dans l’enceinte de ce dernier il y a deux nuits de cela. Lorsque j’arrivai sur la courtine qui fait face au formidable temple de Domuse, celui qui fut dédié, en des temps immémoriaux à Chthonècre, la mort qui sous la terre sommeille, je ne vis tout d’abord, dans la cour de l’édifice, rien qui attirât particulièrement mon attention, un calme inquiétant qui ne dura pas puisque, lorsque je descendis, une voix rauque me héla soudainement, sans que je susse de quel endroit elle provenait, jusqu’à ce que se posât sur mon épaule une main pour le moins frêle et froide. Je me retournai pour distinguer avec peine, dans l’obscurité, les traits difformes d’un homme, du moins est-ce ce que sa voix laissait supposer, qui se présenta comme étant le gardien des lieux, fonction qui comprenait, entre autre, l’entretien ménager, du sol au plafond, de chaque recoin de la forteresse, que l’individu connaissait donc fort bien. Ce dernier me recommanda vivement de quitter au plus vite les lieux mais, lorsqu’il comprit à quel point j’étais déterminé à mener mes investigations, il me chuchota à l’oreille quelques mots qui me glacèrent le sang. Il y a bien pire que Chthonècre, vous savez…
Je n’abandonnai pas pour autant, et, après qu’il meut indiquer le chemin qui me mènerait le plus sûrement vers ce qu’il lui semblait que je cherchais, je m’engouffrai dans les sous-sols obscurs, qui m’engloutir tel un monstre vorace un animal sans défense. Les dernières choses que m’avaient dites mon étrange hôte ne laissèrent pas, cependant, de me hanter l’esprit, tant elles présageaient de quelque chose qui dépassait de loin mon entendement, et peut-être même tout ce que j’avais pu voir ou entrevoir jusque-là. Ce que vous découvrirez ne vous effraiera peut-être pas, peut-être même serez-vous fascinez, mais une chose est sûre, vous ne sortirez pas indemne de cet endroit, et il est également probable que vous n’en sortirez jamais.
Armé de témérité, je m’enfonçai la sueur au front dans les entrailles de la construction millénaire. Peu à peu, les ténèbres parurent s’atténuer, jusqu’à ce qu’apparût au loin, au bout d’un long corridor dont les murs rugueux suintaient, une faible lueur, celle d’une torche, qui, loin de me réconforter, précipitèrent l’enchaînement de mes pensées les plus macabres jusqu’à faire s’emballer le rythme de mon cœur, qui battait depuis déjà un bon moment la chamade. Arrivé à hauteur du flambeau, je m’en saisis pour éclairer une salle immense et caverneuse qui se teinta de couleurs ocres et fauves dont l’effet ne fut pas des plus plaisants. Cependant, il faut bien admettre que l’endroit, aussi primitif qu’il parût au premier regard, était d’une beauté inouïe, et il ne me fallut pas moins qu’un hurlement sauvage et strident pour me distraire de ce qui me fascine encore aujourd’hui. Des bas-reliefs grossiers parsemaient des murs immenses, et ce qu’ils représentaient m’était totalement inconnu, dont la terrifiante esquisse de figures en partie humaines, vénérant à quatre pattes des êtres étranges, qui auraient fait pâlir un Lovecraft. Un malaise profond s’était déjà saisi de moi à la vue de telles abominations, lorsque tout d’un coup retentit le cri perçant que je mentionnai plus haut et dont l’écho, répercuté tout autour de moi par les pans de murs qui s’élevaient en enceinte pour se refermer en un plafond de forme ogivale au-dessus de ma tête. Quelque peu désorienté, je parvins néanmoins à deviner la provenance du son strident, et dirigeai sans perdre plus de temps mes pas dans sa direction, pour découvrir un chemin qui se déroba bientôt sous mes pas et s’ouvrit en une béance sombre pour laisser s’écouler à mes pieds un torrent interminable de marches qui semblaient n’en plus finir de tomber un à une dans le néant. Terrorisé, ma curiosité eut pourtant raison de ma peur et m’incita à prolonger plus avant mon expédition dans le ventre de la bête, et c’est ainsi qu’après une heure de descente je parvins à une étroite embouchure par laquelle il n’était possible de passer qu’en rampant. J’avais déjà vaincu l’horreur que m’inspiraient les lieux, pour quoi ma claustrophobie ne l’emporta pas sur ma volonté d’en découdre avec les mystères du château. De l’autre côté du mince tunnel provenaient des voix étranges, fluettes et presque aiguës, dont l’une d’entre elles était peut-être la source du hurlement qui m’avait mené jusque-là. Par-dessus ces petites voix se distinguait un autre organe vocal, plus grave et plus sonore, presque apaisant tant on eût dit qu’il s’agissait là du ronronnement calme d’un félin au repos. Je ne parvins cependant pas comprendre ce que la voix disait, et il me sembla même, un court instant, qu’elle s’exprimait dans un langage inconnu, qui employait des sons qu’un être humain normalement constitué aurait bien du mal à restituer.
Je voulais m’en aller, de peur de faire intrusion d’en quelque culte ignoble voué à quelque divinité ou entité démoniaque dont il valait mieux se tenir à l’écart, mais ma répulsion n’était pas assez puissante pour m’empêcher de me faufiler tant bien que mal dans la cavité, qui me vomit quelques minutes plus tard dans une autre pièce, semblable à la précédente, mais où étaient assis, sur le sol humide et rude, des êtres qui ne pouvaient être rien d’autre que des enfants.
Abasourdi, il me fallut quelques instants pour comprendre que ces petits humanoïdes écoutaient un homme tout de noir vêtu qui leur faisait face, assis de la même façon sur le sol abrupte de la caverne. Cet homme, par qui tous semblaient plus que fascinés, portait pour tout habit une toge ample et simple, sans motif, qui lui donnait un air serein. La pénombre qui régnait dans ces lieux ne permit cependant pas de distinguer ces traits. L’être à la voix grave tourna alors son regard vers moi, et me pétrifièrent. Je ne pouvais littéralement plus faire un mouvement, pas même fermer les yeux. L’instant sembla durer une éternité, et fut heureusement interrompu par cette voix apaisante qui m’invité à m’asseoir auprès des enfants, dont les visages me furent étrangement familiers. Je finis par me rappeler qui ils étaient en me remémorant les coupures de journaux que j’avais étudiées des jours durant avant de me rendre en cet endroit, et ma surprise fut à la hauteur des mon horreur, lorsque je m’aperçus que ces visages étaient identiques à ceux des enfants qui avaient disparu des années plus tôt.
Lorsque l’homme en noir vit mon visage se décomposer, car je pense que je devais très certainement être plus que blême après une telle découverte, il me convia auprès de lui, et invita les enfants à m’expliquer qui il était et où je me trouvais, après quoi, si je le voulais, je pourrais retourner dans les bureaux du Monde de Domuse pour rédiger mon article. Ce que les petits être me révélèrent donna une étrange explication au fait que l’homme près duquel je me tenais désormais, agenouillé, connaissait ma véritable identité et connaissait la raison de ma présence.
On m’expliqua, avec des sourire radieux et emplis d’une magie et d’un engouement tout enfantins, que c’était ici le lieu de naissance de Domuse, l’endroit d’où toute vie émergeait et fleurissait à la surface grâce aux rêves d’E.B. De plus en plus incrédule, je ne détournai cependant pas mon attention des divers récit dont on me fit l’honneur, au cœur desquels se trouvait toujours E.B., notre bon maire dont l’identité reste encore aujourd’hui inconnue de tous. On m’apprit qu’E.B. rêvait Domuse, que tout ce qui s’y déroulait avait sa source dans ses songes, et que, s’il venait à émerger, à sortir de son sommeil éternel, le monde tel qu’on le connaissait dans la ville sans âge s’effondrerait aussitôt. Lorsque je demandai où et qui était E.B., l’homme qui était à mes côtés se tourné vers moi et me sourit, après quoi je sombrai dans un sommeil profond.
Le lendemain, je me réveillai dans mon lit, comme chaque matin, et je crus avoir rêvé les événements de la veille. Etait-il seulement possible, en effet, qu’un être tel que celui que l’on m’avait décrit existât ? Etait-il vrai, comme j’avais cru le deviner, que j’avais rencontré en personne E.B., le rêveur de Domuse ? Malheureusement pour ma raison, déjà fortement ébranlée, je découvris en me levant une petite statuette qui trônait sur ma table de nuit, une menue sculpture d’argile qui figurait l’un des êtres que j’avais vus représentés sur les murs de la caverne et devant lequel étaient prosternés des humanoïdes à quatre pattes.
Certes, mes nombreux raisonnements me poussent encore maintenant à penser que je rêvai, cette nuit-là, et que rien de tout ce que j’avais vu n’avait de réelle consistance, et il était également possible que cette statuette que je trouvai près de mon lit le lendemain matin fût tout simplement mon œuvre, résultat hideux d’une nuit de somnambulisme. Mais j’avoue qu’au plus profond de moi-même le doute subsiste et, chers lecteurs, je ne sais encore que penser. Peut-être la réponse viendra-t-elle un jour sous une autre plume que la mienne ; quoi qu’il arrive, il est certain que jamais plus je ne pénètrerai le château, tant le secret qui s’y trouve, s’il se voyait confirmé, me hanterait jusqu’à la fin de mes jours, que je verrais alors probablement fou.

Domuse, le 12 septembre 2007.
W.E.B.


Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 12 septembre 2007


       


Julien Lepage
2017