Julien
Lepage

Retour   Retour


Panne de cœur
Erwan Bracchi

Précédent
Suivant
Panne de cœurN 120. C’est sur cette route, que mon cœur cessa soudainement de battre, et c’est sur cette route que je te rencontrai, ma belle inconnue. Tu me vis sur l’accotement, freinas quelques mètres plus loin, te garas, sortis de ton véhicule et me rejoignis, alarmée. Lorsque tu me vis, je sentis ta compassion, je sentis tes mains sur mon visage, ta présence près de moi, ta chaleur mais aussi ta tension. Je t’expliquai rapidement mon problème, et tu me compris immédiatement, après quoi, sans perdre une seule seconde, tu courus à ta voiture, une petite Renault rose décorée de néons bleus, la rapprochas de la mienne en deux coups de pédale et vins à mon secours, ma salvatrice. Tu relias pinces et bornes puis, nos deux mains jointes sur le polypropylène de la batterie, nous attendîmes la fin du chargement. Je te regardais dans les yeux, ces deux globes brillants que tu avais d’un bleu céruléen, deux perles de splendeur électrique. Je n’oublierai jamais ton visage, ton sourire, tes mains, les battements de ton cœur contre le mien. Le coup de foudre. Nous échangeâmes quelques paroles de circonstance, partageâmes ce court moment dans l’allégresse inhérente à toutes nouveauté et nous contâmes des expériences passées, nous confiâmes l’un à l’autre des secrets qui devaient rester silencieux, des espoirs et des regrets, des rêves et des peurs, des histoires perdues dans des recoins oubliés de notre vie. Lorsque tout fut fini, tu retiras les pinces de mes bornes et refermas le capot de ton automobile, puis je te remerciai de m’avoir rechargé, sans quoi j’eusse probablement été obligé de marcher pendant des kilomètres, sous un soleil brûlant, afin de me faire recharger à la station. Tu me souris, fermas ta portière et repartis, ma belle inconnue aux yeux pleins de vie, repartis sans même me laisser un nom auquel mon imaginaire eût chaque jour et chaque nuit pu s’abreuver et se repaître. J’étais seul, je suis seul. Le courant passait pourtant bien, entre nous… Mais entre nous deux c’était impossible, toi, un modèle nouvelle génération, moi un vieux Z021, et mes tétons encore tout chauds après que tu en eus retiré les pinces étaient la preuve incontestable du fossé qu’il y avait entre nous – toi, tu fonctionnais à l’énergie solaire, moi, il fallait qu’on me rechargeât le cœur tous les six mois.

Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 26 juillet 2007


       


Julien Lepage
2017