Julien
Lepage

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Destin croisé
Julien Lepage

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Destin croiséTout serait prêt dans quelques secondes, et bientôt, son nom serait connu dans le monde entier. François prit délicatement la pipette entre ses doigts, et la pressa au-dessus du bécher et de son contenu liquide aux reflets cyans. Quelques gouttes d’un orange vif s’échappèrent du tube de plastique et vinrent s’échouer dans la masse de liquide qui reposait en dessous de leur matrice, puis une fumée pourpre s’éleva tranquillement. Un silence de mort régnait dans le laboratoire souterrain, puis un faisceau de lumière fluorescent déchira la pénombre environnante, transperça le plafond et disparut de la vue du chimiste apeuré. C’était un échec.

L’homme marchait dans la rue d’une démarche assurée, et jetait de rapides coups d’œil à sa montre, le pas pressé. Soudain, un rayon extrêmement lumineux surgit du sol et le frappa directement à la tête. Il tomba à la renverse, heurtant violement le sol du trottoir.

Serge Pinteau marchait, lui aussi, dans la rue. La même rue. Probablement allait-t-il au même endroit que l’homme précédemment évoqué, ou peut-être allait-t-il dans la direction opposée, mais quoi qu’il en soit, Serge se retrouva précisément au même endroit que l’homme, et au même moment. Il vit lui aussi le rayon fendre le trottoir et le frapper de plein fouet au visage.
Comme l’homme qu’il croisa, il s’écroula sur le bitume. Quelques minutes plus tard, il fut le premier à se relever, et il examina l’homme gisant à côté de lui, et peu courageux, après avoir furtivement balayé du regard la rue – déserte – il choisit lâchement de retourner chez lui, et adopta un pas pressé.

L’homme se releva à son tour quelques instants plus tard, regarda autour de lui, et se pris la tête entre les mains, visiblement sujet à une soudaine et puissante douleur crânienne. Il rabaissa ses bras, et dans ses yeux, on pouvait lire une profonde peur, comme s’il venait de se rendre compte qu’il n’avait plus de jambes, bien que physiquement, aucune blessure ne pouvait être constatée.

Serge, après quelques minutes de marche, était devant son domicile, qu’il venait juste de quitter et ouvrit la porte, se rendit rapidement vers le téléphone, et composa le numéro du médecin de famille, afin de prendre rendez-vous le plus rapidement possible, redoutant d’éventuels effets du laser. Il tomba sur la secrétaire, et obtint un rendez-vous pour l’après-midi, cependant, un élément le troublai. Il connaissait cette secrétaire, et l’avait déjà vu plusieurs fois en allant chez le docteur Dufresne, pourtant, cette dernière ne se souvenait pas de lui, et ne retrouva d’ailleurs même pas son dossier. Serge Pinteau se dit qu’il en toucherait deux mots à son médecin quand il le verrait.
En attendant, il s’assit sur son canapé et ouvrit son journal d’informations après avoir prévenu son supérieur – en laissant un message sur son répondeur – de l’incident qui s’était produit, et donc de son absence.
L’homme était toujours débout, seul dans la rue, l’air hébété et ne bougeait plus depuis une dizaine de minutes, ne sachant visiblement où aller, puis décida de se rendre vers l’hôpital le plus proche, à un ou deux kilomètres de là. Vraiment rien dans son apparence – si ce n’est son regard franchement apeuré – ne laissait transparaitre un quelconque besoin de se rendre dans un hôpital, pourtant, quelque chose s’était passé en lui…
Marie-Line, la femme de Serge, entra dans le salon, et poussa un cri en voyant son mari – ne s’attendant visiblement pas à le trouver ici à l’heure où il était sensé arriver à son bureau. Il reposa son journal et sourit à sa femme, s’apprêtant à lui narrer son inhabituelle aventure, mais quelque chose de troublant se passait : son épouse continuait à crier de plus belle ! « Sortez de chez-moi », hurlait-elle. C’était à n’y rien comprendre ! « Mais c’est moi ! », tentait de se justifier le convalescent, mais il n’y avait visiblement rien à faire, et il ne put que fuir, impuissant, se retrouvant seul en plein milieu de la rue.

Avant de franchir le seuil de la porte, il avait vu sa femme se diriger vers le téléphone. Probablement était-elle en train d’appeler la police. Serge se demanda naturellement s’il ne s’était pas blessé en tombant, s’il ne s’était pas tuméfié le visage, le rendant ainsi méconnaissable aux yeux de sa propre femme. Il commença par se tâter le visage, puis, ne palpant rien d’inhabituel, il scruta le sol, en quête de flaque d’eau – assez idyllique en ces temps de sècheresse – et se dirigea plutôt vers une vitrine pour s’observer. Rapidement, il trouva une devanture de magasin à son goût et la réflexion que lui offrait la vitre était tout à fait fidèle à l’image qu’il avait de lui, ce qui acheva de le troubler. Que se passait-il ? D’abord cette secrétaire qui ne se souvenait plus de lui et qui perdait son dossier, et maintenant sa propre femme qui ne le reconnait pas !

L’hôpital était enfin en vue, et l’homme se rendit au service des urgences, l’air plus perdu que jamais. C’est une jeune infirmière – moins jolie que le cliché que l’on a tous en tête – qui vint à sa rencontre et lui demanda quel était son problème… C’est avec des difficultés d’articulations que l’homme expliqua comment le rayon avait jailli du sol, comment il était tombé dans le coma, et, au bord des larmes, il avoua ne plus savoir qui il était !
« Mais, vous n’avez pas de papiers sur vous ? », demanda la jeune fille. Confus de ne pas y avoir pensé plus tôt, l’amnésique fouilla ses poches avec minutie et ne put en ressortir que quelques pièces, un ticket de caisse ne lui apprenant que son goût pour les pastilles de menthe, et – justement – des pastilles de menthe. Après-tout, se dit-il, quelqu’un aurait très bien pu lui dérober son portefeuille ou une mallette qu’il aurait eue, au moment où il était inconscient, à même le trottoir. Finalement, l’infirmière, un peu désemparée, lui conseilla de se rendre au commissariat. Peut-être, lui expliqua-t-elle sans en être elle-même convaincue, pourront-il, grâce à ses empreintes digitales, retrouver son identité. Peu convaincu lui non plus, mais à défaut d’autre idée, l’homme se plia à ce conseil et se mit en route vers le commissariat, à quelques pâtés de maison de l’hôpital.
Finalement, Serge arriva à la conclusion que sa femme ne s’attendait tellement pas à voir son mari rentré si tôt, qu’elle n’était même pas parvenue à le reconnaître. Il décida dont d’attendre l’arrivée de la police, dont il distinguait déjà la sirène au loin, pour régler cette affaire au calme. Il ne suffit que de quelques minutes pour que les gendarmes arrivent devant le domicile de Serge et sa femme, et dès que les policiers furent descendus de leur voiture, il se dirigea vers eux et tenta de leur expliquer ce qu’il s’était passé. Peu crédules, les hommes en uniforme préférèrent entendre la version de la plaintive avant toute confrontation et l’un des deux fonctionnaires se rendit auprès de Marie-Line. Dès que celle-ci leur apprit qu’elle n’avait jamais été mariée, les
deux collègues embarquèrent Serge sur le champ, en direction du commissariat.
L’amnésique arriva finalement au commissariat, et avait réfléchi sur le chemin. Après s’être rendu compte qu’il savait parfaitement où se trouvaient l’hôpital et le commissariat, il avait conclu qu’il était un habitant de la ville, et cette découverte assez évidente la rassérénait profondément puisqu’il était logique qu’en habitant cette ville, il trouverait assez facilement quelqu’un qui le reconnaitrait, provoquant peut-être ainsi un recouvrement de sa mémoire, aussi lorsqu’il franchit les portes du commissariat, c’est apaisé qu’il se présenta à l’accueil.

Les gendarmes escortèrent Serge jusqu’au commissariat – sans menottes étant donné le comportement docile de celui-ci – et voulurent le conduire jusqu’à une personne apte à enregistrer sa déposition, mais, alors qu’ils passaient devant l’accueil, Serge reconnu l’homme qui avait partagé ce bouleversement dans sa vie.
« - Eh ! Vous !, lui lança-t-il;
- Oui ?, rétorqua icelui.
- Je vous reconnais ! Vous êtes l’homme de tout à l’heure !
- Vous… Vous savez qui je suis ?
- Bien sûr, nous nous connaissons. Vous êtes Serge Pinteau. »

Et Serge s’arrêta sur cette phrase. En effet, l’homme qu’il avait devant les yeux était bien Serge Pinteau. Mais alors qui était il, lui ? Il était Serge Pinteau. Il n’y avait aucun doute là-dessus. Ce qui signifierait qu’il est l’homme qui se trouve en face de lui ? Serge leva un bras. L’homme en face de lui l’imita. Il s’approcha alors de son double, et tenta de le toucher. Un miroir !
Il s’évanouit alors aussitôt.
Serge se réveilla quelques minutes plus tard, et constata, à sa grande surprise qu’il ne se trouvait pas au commissariat, mais continuait de gésir à l’endroit même où le faisceau l’avait touché ! Tout ce qu’il s’était passé n’était qu’une hallucination au cours de laquelle son subconscient s’était divisé en un lui qui avait tout oublié, et en un lui que tous avaient oubliés.

Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 5 août 2007


       


Julien Lepage
2017