Julien
Lepage

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Le dominateur
Julien Lepage

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Le dominateurCertaines personnes, et bien souvent à tort, se sentent supérieures aux autres, comme choisies par la vie pour accomplir une grande destinée. Ces gens-là, généralement imbus de leur personne au possible deviennent très rapidement antipathiques aux yeux de ceux qui ont la malchance de les connaitre.
L’un d’entre eux, et pas des moindres, se trouve être quelqu’un dont vous avez probablement entendu parler, puisqu’il s’agit de Laurent Latum, chroniqueur au Monde de Domuse, où il est surtout connu pour son ton impertinent et irrévérencieux, mais aussi pour donner son avis sur tout et n’importe-quoi, dans des proportions frisant le ridicule. Pour ne donner qu’un exemple, son entrevue avec la délicieuse actrice de 18 ans, Laura Bell, héroïne remarquée du dernier film de Jean-Jacques Selmin, ne fut qu’une succession de provocations et d’affabulations gratuites. Croyant dominer son sujet, le « journaliste » évoqua un certain nombre de faits dégradants qui n’étaient finalement pas du tout fondés. Bref, je n’entrerai pas plus dans les détails, afin de ne pas faire perdre plus de temps aux lecteurs – que je sais nombreux – qui connaissent déjà parfaitement cette affaire et n’ont qu’une idée trop précise du genre de personnage qu’est Laurent Latum. Bien évidemment, ce type de comportement nuit à son image – ce qui n’est que justice –, mais elle nuit également au respecté Monde de Domuse, qui compte malgré tout de très grands journalistes, dont la réputation se voit malheureusement entachée par les articles de cet hère. « Qu’attend la direction pour le renvoyer ? », m’interrogerez-vous, à raison. Et bien sachez que le propriétaire du journal, un homme très discret, dont le nom lui-même n’est connu que des membres éminents du quotidien, est quelqu’un de foncièrement humain, et reste persuadé qu’il est possible de changer les gens ; c’est pourquoi il décida de lui donner une petite leçon, en lui confiant une mission très particulière :
« - Monsieur le directeur, vous m’avez fait demander ? », questionna le fameux Laurent Latum.
« - Absolument, Laurent. En fait, j’ai une idée d’article pour toi qui, j’en suis sûr, sera très enrichissant.
- Pour moi ou pour les lecteurs ?
- Probablement les deux.
- Et quel serait le sujet ?
- En fait, vois-tu, la France traverse une crise des plus graves.
- Ouais, ouais, je sais, je sais… J’vais pas faire un article sur les fleurs et les p’tits oiseaux, si ?
- Laisse-moi finir, s’il-te-plait. Je disais donc que la France traverse une mauvaise passe, et ce dont elle a besoin, c’est…
- Un coup de pied au cul !
- Hum… Aimerais-tu faire un article sur les coups de pieds au cul ?
- Pas vraiment, non, mais merde à la fin, vous allez venir au but ?
- Éventuellement, si tu me laisses parler… Bref, elle a besoin d’un retour aux sources !
- Et m…
- Pour cela, elle a besoin d’un reportage sur ses racines ! Sur ces petits villages qui en font sa force !
- Vous allez quand même pas m’envoyer à Nécrilleux ou à Crémieux ! Ou à Mysérieux !!!
- Non, non, rassure-toi, je vais t’envoyer un peu plus loin que ça. Connais-tu les monts perdus ?
- Pas du tout.
- Regarde. C’est à peu près ici (il désigna un point sur la carte de France).
- C’est une blague ? Y’a rien là-bas ! Y’a pas de ville !
- Si, si ! Il existe un petit village, du nom de Saint-Ronald des Monts.
- Oh putain ! Saint-Ronald ?! C’est pas vrai ? Ça existe, ça ?
- Oui ! Je t’ai pris un train qui part dans l’après-midi. Je veux un grand article, que l’on publiera en trois parties – donc sur trois jours – qui décrira la vie là-bas.
- Non, pitié, patron ! Vous pouvez pas faire ça ! Je suis un citadin moi, pas un péquenot ! J’vais crever dans c’trou !
- Allons, allons ! Je compte sur vous. »

Le directeur du journal se repencha alors sur sa paperasse en reprenant son stylographe. C’était sa manière de mettre fin à une conversation, et quand il faisait cela, même Laurent savait qu’il ne fallait plus rien espérer tirer de lui, et c’est donc résigné qu’il quitta le bureau, son billet de train en poche, puis se rendit au bar, non pas pour célébrer, mais plutôt pour oublier sa nouvelle mission. L’air déconfit, il s’assit devant une petite table ronde, en terrasse d’une chic brasserie et commanda une pinte de sa bière habituelle avant de sortir le billet de train de sa poche, et de le poser en face de lui. C’est après avoir remarqué, sur ce bout de papier cartonné, deux détails d’importance qu’il rappela le serveur pour convertir sa bière en vodka… Plus dépité que jamais, il relu les informations inscrites, afin d’être sûr qu’il ne se trompait pas, mais aucun doute n’était permis. Non seulement, il venait de se rendre compte qu’il ne partait pas de l’une des deux grandes gares de Domuse, mais d’une petite gare de banlieue, mais en plus de cela – et c’est là que l’on retrouve la vraie raison de cette subite commande alcoolique – les heures de départ et d’arrivée étaient séparées de près de quatorze heures !
« Fait chier ! », pensa-t-il, « pourquoi y’a qu’à moi que ça arrive ! »
Néanmoins, le reporter fini par se rendre à la gare de Crémieux, trois Vodkas dans l’organisme, composta son billet et pénétra dans ce qui ressemblait ici le plus à un train. En fait, un s’agissait d’un ancien train de fret, reconverti depuis quelques années dans le transport de passagers, bien que ce transport soit dans de bien pitoyables conditions. Les banquettes, vissées approximativement au plancher semblaient ne pas pouvoir endurer un voyage de plus. Laurent choisit de s’installer sur la rangée du fond. Peut-être bougerait-elle moins en étant adossée à la cloison du wagon. D’abord installé du côté droit, il changea de place pour se placer du côté gauche, et ce parce que la vue des rails, par l’intermédiaire d’un orifice dans le plancher, gros comme une orange, ne l’enchantait guère. Enfin, le train prit la route, et plus les heures passaient, moins les noms de villes traversées avaient une consonance familière au journaliste, au point qu’il se demandait si ces villes existaient vraiment. Était-il toujours en France ? « Les Monts Perdus », pensa-t-il. « Ils portent bien leur nom ! ». L’alcool et la route aidant, notre journaliste tomba dans les bras de Morphée.
« Allez, mon gaillard, faut se lever ! », vint le réveiller une voix inquiétante. Un homme de plus de deux mètres de haut lui faisait face, vêtu du traditionnel uniforme de la société nationale des chemins de fer – qui était visiblement bien trop petit pour lui, car on devinait que ce short devait être à la base un pantalon –. « Oh, excusez-moi, parvint à articuler Laurent, la bouche pâteuse, je me suis endormi.
- C’est rien mon p’tit gars ! Allez, zou ! Sors du train, et je te donne une sucette.
- Mais ça va pas, non ! J’ai pas quinze ans ! Vous savez pas qui je suis, hein ? Laurent Latum, du Monde de Domuse !, exposa-t-il fièrement.
- Domuse ? C’est quoi ? Un groupe de musique ?
- Mais… Mais… Rhâ ! Laissez tomber ! »
Le chroniqueur saisit sa valise et s’extirpa rageusement du wagon. Mais qui était ce plouc ? Comment pouvait-on ignorer l’existence de Domuse ? Laurent était abasourdi par l’ignorance du contrôleur et craignait le pire quant à son séjour dans ce village. « Saint-Ronald des Monts », indiquai le panonceau le long des voies. « Comment pouvait-on habiter ce trou perdu ? », ruminait-il, en sortant de la gare. C’est alors qu’il se trouva devant le spectacle le plus absurde qu’il lui ait été donné de voir ! Il avait devant les yeux une ville à l’architecture chaotique, que seul un esprit malade aurait pu concevoir ! Face à lui se trouvait une vieille ferme, typique des villages français, derrière laquelle se trouvait un gigantesque building, digne des plus grands gratte-ciels américains. La ferme était entourée de deux autres bâtiments plus singuliers encore : à sa droite se trouvait une pagode, dans le plus pur style japonais, et à sa gauche une sorte de cathédrale gothique, réduite à la taille d’une maison. Toute cette ville s’étendait à perte de vue… « Retrouver ses racines… Un village… Monts Perdus… », maugréa le journaliste, qui, perdu dans ses pensées et sa contemplation du panorama, ne remarqua pas l’orang-outan qui était en train de vider sa valise, posée à côté de lui. C’est au moment où il souhaita récupérer son bagage qu’il découvrit le primate, un slip à lui sur la tête. Passablement surprit, celui-ci (Laurent, pas le singe) poussa un hurlement de terreur, avant de comprendre à quoi il avait à faire. Il se retourna promptement, et se dirigea vers ce qui semblait être un gendarme en faction, et lui demanda, assez nerveusement :
- Hep ! Vous, pouvez-vous me dire ce qu’un singe fout en liberté dans une ville ?
- Oui, bien sûr.
- … Et ?
- Hein ? Quelle était la question ?
- Rhâ !!! Laissez tomber !1 Où puis-je trouver un hôtel ?
- Ah, ah, ah ! Mon pauvre vieux, vous n’êtes vraiment pas du coin ! Écoutez, ici, on peut trouver un autel dans toutes les églises.
- Gniii2 ! Je vous parle d’un hôtel pour dormir !
- Oh ! Oui, je comprends très bien votre erreur. En fait, je vous parle d’un autel, pour célébrer un office religieux.
- J’avais compris, merci ! Moi ce que je cherche, c’est un hôtel pour dormir !
- Mon dieu, vous êtes fous mon pauvre garçon ! Vous ne pouvez pas dormir sur un autel.
- Rhâ !!! Laissez tomber ! Je n’en peux plus ! »
C’est en courant que le journaliste rejoint l’autre côté de la rue où il avait aperçu un panneau publicitaire, au dos duquel il espérait trouver un plan de la ville, mais dans sa précipitation, il rentra dans un passant, lui faisant perdre l’équilibre. Celui-ci chuta alors lamentablement au sol, perdant dans la foulé son bras, qu’il avait visiblement amovible, et qui, par l’élan conféré, finit sa course dans un caniveau, probablement à jamais perdu.
« - Oh mon dieu ! Excusez-moi monsieur, je suis vraiment navré !
- Ouille, ouille, ouille ! Je suis tout sali ! Moi qui avais rendez-vous avec Jenny !
- Écoutez mon vieux, vous m’avez l’air d’un brave gars, et je ne pense pas qu’elle vous en veuille pour si peu…
- Vous ne m’avez pas bien écouté… J’ai rendez-vous avec Jenny ! Jenny Studerbäckerstein !
- Euh... Je ne suis pas du coin, et je ne connais pas cette personne.
- Mais !!! C’est la plus belle fille de tout Saint-Ronald des Monts !
- Wah ! Bah écoutez, c’qu’on peut faire, c’est que je vais vous accompagner, et je vais m’expliquer auprès de la demoiselle. On n’a qu’à faire comme si on se connaissait. Comme si on était amis. Et puis je pourrai lui dire que si vous êtes sali, c’est entièrement ma faute, ok ?
- D’accord ! Très bonne idée ! En route ! »

Le pauvre Hubert Marcheciel, car c’est bien de lui qu’il s’agit, ne se doutait pas un seul instant du plan machiavélique qui se tramait dans l’esprit fourbe, et toujours aussi dominateur, de Laurent Latum. En effet, ce dernier a toujours été un grand séducteur, et l’évocation de « la plus belle fille de tout Saint-Ronald des Monts » avait éveillé en lui de bas instincts de chasseur, et comptait bien jouer sur sa notoriété pour séduire la belle. De plus, ce handicapé qu’il avait décidé d’escorter ne répond pas franchement un standard de beauté, et l’on pourrait même dire de lui qu’il a carrément un faciès ignoble3. Cependant, le fait que la plus belle fille du coin ait un rendez-vous galant avec une chose telle qu’Hubert n’éveilla pas les moindres soupçons au domusien, déjà quelque peu habitué à la folie imprégnant ces lieux.
Après quelques minutes de marche à travers les méandres de la ville, nos deux compères finirent par arriver devant un restaurant japonais, spécialisé – comme le précisait son nom – dans les sushis. Le Sushi putride est, comme l’expliqua Hubert à son nouvel ami, l’un des lieux les plus fréquentés de la ville, et ce pour la principale raison, en réalité, qu’il est fréquenté par Jenny. « Est-ce donc là une personnalité si importante ? », s’interrogea Laurent. C’est avec fébrilité et appréhension qu’il poussa la porte, et tomba nez-à-nez avec un asiatique, à la peau mordorée, dont la tenue indiquait son statut de serveur. « Bonjour, je suis Laurent Latum, du Monde de Domuse, et voici mon ami Hubert. Nous avons rendez-vous avec la sublime Jenny Chtoud… euh… Avec la sublime Jenny ! ». « Très bien, suivez-moi », répondit le mandarin à l’accent très prononcé. Icelui conduisit notre duo auprès d’une table ronde, déjà occupée par un bon nombre de gaillards au bras dont le diamètre était plus proche de celui des cuisses du journaliste que de celui de ses propres bras. Il y avait là une véritable équipe de rugby – à moins que ce ne fusse des catcheurs ? – attablés autour d’une jeune fille, très certainement Jenny, qui leur tournait le dos ; seuls ses cheveux, d’un blond envoûtant, étaient apparents.
« Jenny ? », héla Hubert. Enfin, la belle se retourna, et, le cœur battant la chamade, Laurent plongea ses yeux dans les siens, avant de se retourner pour vomir tout ce que son estomac contenait. « Ah la vache ! », hurla-t-il. « Mais elle est affreuse ! ». Cette réaction peut sembler exagérée, pourtant, c’est pas faux.
C’est au pas de course que le chroniqueur rejoignit la gare de Saint-Ronald des Monts, et sans billet, qu’il prit le train ; le premier train qui se présentait à lui, quelqu’en soit la destination finale. Au bout de trois jours de pérégrinations à travers des régions françaises inconnues de la plupart des mortels, et même de certains immortels, l’homme, à bout de nerfs, fini par retrouver enfin Domuse, la magnifique, qu’il ne quittera plus jamais.

De plus, son comportement changea radicalement ; il ne tarissait plus d’éloges sur ses sujets d’articles – y compris lorsqu’il s’agissait de Laura Bell –, saluant parfois la « normalité » de telle ou telle personnalité. Quoi qu’il en soit, et bien que ce fameux article sur Saint-Ronald des Monts ne vit jamais le jour, Laurent Latum perdit ce ton abusivement dominateur qui le caractérisait autrefois.


1 Effectivement, Laurent Latum est friand de cette expression.
2 Cri de désespoir.
3 Non sans évoquer celui du fils d’Euridyce.


Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 16 septembre 2007


       


Julien Lepage
2017