Julien
Lepage

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Domuse
Erwan Bracchi

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DomuseDomuse l’onirique, la fantastique, sa cathédrale délabrée, son cimetière aux tombes mainte fois profanées, ses gigantesques gratte-ciels inhumains, son hôtel de ville tout orné de grilles d’or, de chandeliers parés de cristal et de statues d’onyx, ses rues pavées de marbre, ses monuments à la gloire de son père fondateur, par le plus grand des mystères toujours vivant et maire autoproclamé, l’autocrate E.B., inconnu mais célébré chaque année, le deux juin, par des milliers de Domusiens, à l’occasion de la fête du rêve, carnaval étrange à l’issue toujours incertaine, en raison de la démence qui semble à chaque itération saisir les citoyens, tous masqués, qui le reste de l’année vivent paisiblement, bien que conscients de l’horreur souterraine qui se tapit sous leurs pieds et dont les journaux quotidiens se font de temps à autre l’écho inquiétant, notamment le Monde de Domuse, célèbre tant pour sa rubrique nécrologique que pour les articles de certains de ses journalistes, dont W.E.B. est probablement le plus renommé, bien que sa véritable identité, tout comme celle du maire, n’ait jamais été révélée, pour des raisons plus qu’évidentes. On dit que cette cité sans âge n’a jamais existé, qu’elle n’est que l’invention folle d’un être dérangé, peut-être le rêve d’un dieu, voire d’un démon, et que ses habitants ne sont que des fantômes qui hantent son imagination et surgissent hors de cette dernière par quelque procédé d’oniromancie que seul cet être connaîtrait. On dit également que, si cette ville a jamais existé, c’est en des temps reculés, pour quoi elle demeure introuvable, toute en ruine qu’elle serait aujourd’hui. C’était donc pour vérifier l’existence, ou non, de la ville du rêve, que je partis, il y a vingt-trois ans, aidé de quelques indications trouvées dans divers parchemins qui dataient pour la plupart du Moyen Age et d’une carte sur laquelle j’avais situé très approximativement la cité, sachant pertinemment que je partais à la poursuite d’une chimère. Je pris la route le trente et un mai, au matin, et, de Lyon, il me fallut près d’une heure et demie pour rejoindre cet endroit de la Loire où j’étais supposé trouver Domuse, mais deux jours de plus me furent nécessaires pour arriver enfin, après avoir sillonné ce qui n’était qu’un désert émeraude en tous sens, épuisé, désespéré, sur une route, ou, devrais-je dire, un chemin de terre, qui n’était indiqué sur aucune carte et tout au bout de laquelle je pénétrai cette merveilleuse ville, en laquelle je décidai sans prendre le temps de la réflexion que je finirais mes jours. C’est un deux juin que j’arrivai, alors que le carnaval faisait retentir son brouhaha dans les rues et que des milliers de gens sans visage hurlaient leur joie et acclamaient le père fondateur, et c’est donc ce jour-là que je laissai derrière moi femme et enfants pour aller arpenter Domuse l’onirique, la connaître jusques en ses recoins les plus sombres, jusques à son lugubre château, dont l’accès avait été interdit peu de temps avant mon arrivée, Domuse la chimérique, pour qui je nourris depuis un amour qui n’a de cesse en mon cœur de croître.

Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 8 août 2007


       


Julien Lepage
2017