Julien
Lepage

Retour   Retour


Engeance
Erwan Bracchi

Précédent
Suivant
Engeance     Odile n’eut jamais de compagnon pour partager sa solitude. Isolée dans les Pyrénées, elle n’avait plus eu de contact avec le monde extérieur, qu’elle abhorrait, depuis des années, et ses rêves s’étaient peu à peu vidés de toute présence humaine, pour ne plus laisser place qu’à l’équivalent onirique du néant dans lequel l’anachorète se mourrait peu à peu, rongée par les souvenirs d’un passé qui la hantait, littéralement.
     De ses camarades d’écoles, qui l’avaient évitée du fait de sa laideur, à ceux du lycée, période à laquelle ses effluves corporels étaient devenus si nauséabonds que l’on ne pouvait s’approcher d’elle à moins de dix mètres sans qu’une irritation sensible des narines vînt provoquer une dysosmie passagère, en passant par les collégiens, qui l’avait insultée, brutalisée et torturée de toutes possibles manières, tous s’étaient changés en d’insupportables spectres qui toutes les nuits lui rendaient visite, afin d’infliger de nouvelles blessures, de raviver les anciennes et, enfin, afin de faire enfler cet ulcère en son ventre gonflé qui n’avait cessé de croître, bien après qu’eurent cessé toutes ses relations.
     Lapidée par Pierre un soir, elle était violée par Donatien le lendemain, tandis que, la nuit suivante, elle se retrouvait entourée d’une bande de sales gamins qui la couvraient de miel avant de la jeter aux abeilles. En conséquence, sa haine était devenue incommensurable, tant et si bien que, lorsque Odile mourut, son ventre avait doublé de volume, du fait d’un abcès de la taille d’un fœtus avant l’accouchement, sur le côté droit de son abdomen. Il n’y eut pas d’enterrement, et elle ne fut jamais retrouvée, pourquoi son cadavre demeura ainsi, affalé sur le sol pourri d’une cabane rongée par les termites, pour servir de festin aux mouches et aux vers, qui infestèrent aussitôt ses intestins, ses entrailles, son utérus.
     Lorsque Pierre, Donatien et les autres, qui avaient grandi depuis, fur tour à tour dévorés par une entité anthropoïde dont on n’eût su dire si elle était bien le résultat de l’amour de deux êtres humains, ou si elle n’était que l’engeance de la haine, on ne se douta point que la source de leurs malheurs se trouvait bien loin de leur habitat et de leur époque et, si ces derniers avaient su qu’un jour la mort qu’ils avaient donnée si promptement viendrait réclamer son dû, ils se seraient sans doute abstenus, plus tôt, dans leur jeunesse, de malmener une pauvre petite qui n’avait eu d’autre tort que celui de naître au mauvais endroit, au mauvais moment.


Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 1 juillet 2007


       


Julien Lepage
2017