Julien
Lepage

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Feux follets
Erwan Bracchi

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Feux follets« Je nous revois, il y a dix ans déjà, gambader dans la cour de notre immeuble, à Nécrilleux, cette vieille ville qui nous avait vus naître, puis grandir, puis… Te rappelles-tu lorsque tu me prenais par la main, me disais avoir quelque chose d’important à me montrer, un secret qui devait absolument rester entre toi et moi, jusqu’à la fin de nos jours, et que tu me tirais jusque dans les sous-sols, dans le noir, pour me montrer les rats, les rats qui couraient en tous sens sans se soucier de notre présence ? Ou bien jusque sur le toit, pour nous asseoir à même le sol, sous le ciel, dont nous nous sentions alors tellement plus proches, afin de contempler la rangée de pigeons, qui semblaient ne jamais s’envoler ? On eût dit des gargouilles, comme sur une cathédrale. Des fois, tu m’emmenais à Domuse. Nous prenions le bus numéro quarante-sept, admirions au passage le vide des petits villages que nous traversions pendant le trajet, Crémieux, Mysérieux, Fontaine-Sur-Onyx, Dévieux, vide qui nous rappelait le néant dont se trouvait entouré notre immeuble, au 2, rue du 15 mars 1937. Lorsque nous arrivions, après trois quarts d’heure de route, nous nous ruions au-dehors, après avoir dit au revoir au chauffeur, qui souriait toujours en retour, sans mot dire, puis nous nous rendions Place des Hirondelles, où nous nous asseyions près de la fontaine. Tu aimais beaucoup cette étrange statue d’un roi décapité sur son cheval, dont la gueule vomissait toute la journée son petit filet d’eau, sans jamais s’arrêter ; tu l’aimais parce que, bien qu’il n’eût plus de tête, il était immortel, parce que, bien qu’il ne fût plus paré que d’un bleu turquoise fade et terne, il semblait continuer à chevaucher vers l’infini. Moi, j’aimais voir tes yeux briller lorsque tu rêvais de grands exploits, à ses pieds, j’aimais que ton regard se posât sur moi, quelques instants, pour me dire combien tu savais le bonheur que tu avais de m’avoir à tes côtés, combien tu m’aimais, bien qu’il ne s’agît alors que d’un amour d’enfance, de ces amours éphémères dont on aimerait qu’elles durent toujours. Puis tu m’éclaboussais, je faisais alors de même en retour, et la fin de la journée arrivait sans crier gare après des heures de jeux et de rires ; nous rentrions, par le même bus, numéro quarante-sept, avec ce chauffeur qui nous souriait de temps à autre en nous regardant de son œil joyeux dans son rétroviseur, nous rentrions à Nécrilleux, puis, après une séparation toujours plus douloureuse, dans nos appartements respectifs, dans nos familles, pour penser l’un à l’autre toute la soirée durant, jusqu’à ce que tombât le voile nocturne sur nos petits corps, ensevelis sous des couvertures trop grandes pour nous. En rêve nous nous rejoignions dans des mondes oniriques toujours plus extravagants, en attendant que la lune cédât sa place au soleil et que nous pussions nous retrouver, tous les deux. Je me souviens comme nos retrouvailles se substituaient aisément à la séparation de la veille, comme nous nous enlacions, ainsi que deux branches de lierre. Je me rappelle ce jour d’automne où tu décidas de me traîner jusqu’au cimetière de Domuse, dont on disait que les morts jamais n’y mouraient vraiment ; quelle agréable journée nous y passâmes, et quelle nuit ! Nous ne frissonnâmes point devant les feux follets, et, lorsque le froid se fit plus tenace, tu me serras dans tes bras, promis de ne plus jamais me lâcher, de ne plus jamais me laisser, que je ne serais pour toi jamais une de ces feuilles brunes qui tombaient, seules, des arbres. Nous ne vîmes jamais se lever le soleil, bercés que nous avions été par une douce lune, œil ouvert dans le noir qui ne devait pour nous plus jamais se refermer, tout comme mon cœur – je n’ai jamais cessé de t’aimer. »
     « Jamais, jamais je ne te laisserai tomber. »

Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 26 juin 2007


       


Julien Lepage
2017