Julien
Lepage

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L’enfance de l’humanité
Erwan Bracchi

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L’enfance de l’humanité     C’est lorsque l’homme comprit, en découvrant un manuscrit vieux de quelques trois millions d’années et écrit dans la langue de Sade1, que le temps n’était que relatif aux fluctuations de la matière et que, par conséquent, le voyage dans le temps, tant dans le futur que dans le passé, n’était plus qu’une question de moyens, financiers tout autant que technologiques, en ce qu’il ne consistait, pour dire les choses simplement, qu’en une séries d’opérations complexes dont le résultat n’était que l’altération, provoquée par la main de l’homme, de la façon dont la matière évolue, en utilisant, comme il est de coutume pour toute nouvelle invention, que ce soit pour l’aéronautique, la télévision ou bien encore la bombe nucléaire, les lois de l’univers qui est le nôtre ; ce n’est que lorsque l’homme comprit cela, dis-je, qu’il mit au point la première machine capable de s’affranchir du temps, grâce à laquelle l’homme pourrait bientôt faire de même ; grâce à elle, ou, devrais-je dire, à cause d’elle, que je suis ici, aujourd’hui, enfermé dans ce qui pourrait bien devenir ma dernière demeure.
     On ne voulut pas me croire, lorsque, à la suite de cette découverte, fabuleuse au yeux de ses créateurs, dangereuse aux miens, je me rendis Place Bellecour pour avertir le peuple du monde de la menace qui pesait sur lui. L’engin, qui avait tout l’air d’une noix et qui se pouvait loger dans la paume d’une main, n’avait pas encore été testé, mais le jour était venu, et des journalistes du monde entier s’étaient réunis à Lyon, dans le but de promouvoir leur carrière, mais aussi parce qu’en nourrissant leurs caméras et appareils photographiques de cet événement unique dans l’histoire de l’humanité, il leur semblait qu’eux aussi participaient à cette histoire, qui se trouvait également être celle de la France, qui n’avait cessé de perdre de sa superbe après les deux guerres successives dans lesquelles le sang de ses enfants avait coulé, et qui ne s’était jamais vraiment remise de son ralentissement économique. Mais le jour de gloire était enfin arrivé, le jour où le monde entier, les yeux rivés derrière un écran, verrait, dans la ville des frères Lumières, la science prendre un nouveau tournant, défiant toutes les lois connues jusqu’alors.
     On me censura, lorsque je déclarai à un journaliste un peu trop enthousiaste que, compte tenu du fait que seul le présent existait, il fallait, pour remonter ou avancer dans le temps, bouleverser le schéma de l’évolution, soit pour en accélérer la progression, soit pour en provoquer la régression, ce qui signifiait qu’était nécessaire, pour un simple voyage dans le temps, comme aimaient encore à le dire les scientifiques qui étaient à l’origine du projet, la modification, dans son ensemble, du vaste univers dans lequel nous évoluons. En d’autres termes, pour retourner à l’ère préhistorique, nous devions retourner à l’état de primates. On se rit de moi, et mon interview ne fut pas diffusée ; elle ne devait d’ailleurs jamais l’être.
     Je ne sais pas si ce que j’écris aujourd’hui pourra changer le cours des choses, mais je sais en tout cas que, d’ici quelques millions d’années2, on me comprendra ; lors peut-être écoutera-t-on plus attentivement ce que j’avais à dire ce jour-là, Place Bellecour. Je sais également que, si personne là-bas ne parle ma langue et n’est d’ailleurs capable d’en percevoir l’intelligibilité, ce sera le cas un jour. Vous aurez sûrement compris à quelle époque, approximativement, je me trouve aujourd’hui, car trop grand était le désir des hommes de savoir d’où ils venaient et pourquoi ils se trouvaient sur Terre pour qu’ils ne se laissassent pas tenter par l’antériorité, une aventure à rebours en destination de l’enfance de l’humanité. Les voilà satisfaits, les singes ! Vous vous demandez à présent comment, si ce que je vous disais précédemment est vrai, comment, dis-je, il est possible que je puisse vous écrire quoi que ce soit de compréhensible, qui plus est dans une langue que vous connaissez peut-être, ou avez connue, ou bien encore connaîtrez plus tard, tandis que je devrais, tout comme mes semblables, avoir changé d’état pour laisser place à mes ancêtres simiesques, et je m’en vais vous répondre de ce pas.
     La raison en est simple. Physicien de mon état, je conçus, aussi rapidement que faire se pouvait, à la nouvelle de l’invention de la dite machine, un appareil dont le but était nettement moins complexe3, encore que sa fabrication ne fût pas aisée, j’entends par là un appareil dont l’unique fonction était de résister à toute altération, exception faite du mouvement dans l’espace, ce qui fut peut-être ma plus grande erreur – mais bien sûr, si vous êtes présentement en train de lire ces quelques lignes, c’est que les conséquences n’en furent pas si importantes. Confortablement installé dans mon inaltérable cockpit, j’attendis patiemment que le monde régressât, moment qui ne se fit pas attendre, et que je pus contempler derrière mon hublot, mais pour peu de temps, étant donné que je fus assez tôt secoué et ballotté en tous sens, du fait des différents mouvements, inversés, de l’univers. Fort heureusement, j’avais équipé mon véhicule de tout ce qui serait nécessaire à ma survie, et, donc, de protections grâce auxquelles les différents chocs, aussi violents fussent-ils, ne me seraient jamais néfastes. La grande danse des astres prit fin, après quelques minutes, pour reprendre son rythme, presque imperceptible, et me laisser seul, perdu dans le néant de l’espace, avec, pour seule compagnie, les étoiles, sur un tapis noir, comme sur un tableau derrière le hublot, ainsi que mes rêves incessants d’une humanité encore toute jeune, promise, si ce petit présent que je lui destine ne lui parvient pas, à un avenir qui n’est autre que son passé.

1 Découverte surprenante s’il en est, dont je ne suis hélas pas en mesure de vous décrire le contenu, puisque aucun des trois paléontologues qui firent cette découverte ne voulurent en exposer les détails au grand public, ni même à une grande majorité de la communauté scientifique.

2 Soit entre trois et cinq millions d’années, selon que nos héros désiraient aller à la rencontre de leurs ancêtres l’Homo habilis et l’Homo rudolfensis, ou bien l’ancêtre de ces derniers, j’ai nommé l’australopithèque.

3 En effet, contrairement à la machine temporelle, mon invention n’implique pas l’utilisation des formules qui permettent de calculer ce qui se trouve en deçà du Mur de Planck, formules qui furent découvertes peu de temps avant que le manuscrit ne fût mis au jour.



Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 25 juin 2007


       


Julien Lepage
2017