Julien
Lepage

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L’igloo
Erwan Bracchi

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L’iglooIl fait froid, en ces lieux, au beau milieu de ce désert de glace et de neige, et me voilà perdu, isolé dans un néant tout de blanc vêtu, inconfortablement blotti dans ce sein de quelques mètres cubes, assemblage de blocs de glaces, téton lactescent, pour ne rompre en rien l’harmonie gelée qui règne dans ce monde nivéal. Je ne parviens déjà plus à mouvoir mes pieds, pétrifiés qu’ils sont par le froid, cette méduse aux yeux insondables, et il en sera bientôt de même pour mes mains, dont les doigts se tendent ainsi que des stalactites pour aller frotter de leur pointe un stylo dont la plume crisse sans cesse sur le papier humide à mesure qu’apparaissent ces malheureuses taches noires, autant de signes qui ne signifieront bientôt plus rien pour des yeux qui ne parviennent plus à se refermer, comme s’ils étaient condamnés à contempler jusqu’au dernier instant les briques d’eau gelée dans le ventre desquelles se noiera sous peu ma vie, ou ce qu’il en reste. Je vois sur la banquise le vide s’étendre à perte de vue, au-dessus des milliards d’yeux s’ouvrir dans l’obscurité comme pour m’observer et, au loin, d’autres protubérances mammaires éparses qui semblent surgir du sol ainsi que des champignons, mycose d’une peau blafarde qui luit sous la lune. Je peine à écrire, je peine à m’écrier. Je sais cependant que cris comme écrits seraient vains, puisque seule la mort m’entendrait, elle qui déjà me tend ses tentacules givrés pour emporter au loin mes mots muets dans un océan de silence et de solitude, celui de l’oubli dans lequel j’ai sombré. Vile et veule est cette fin que je ne souhaite à nul des miens, qui m’abandonnèrent tous il y a des années, tandis que l’âge sur les traits de mon visage commençait à montrer ses premières rides, ma peau, cette eau troublée par les jets de la vie, polluée par les déchets de l’existence et de l’expérience, moi qui avais tout donné à ces enfants qui me prirent tout, jusqu’à ma raison. C’est alors que je m’exilai dans le nord, où nul ne viendrait me déposséder de ce qui me restait, bien que je ne possédasse plus un bien, et où je pourrais profiter pleinement de l’hiver de ma vie. Voilà qu’à présent s’achève cette saison, que se figent mes doigts, mes mains, mes yeux, que le présent d’un voile obscur s’offre à mon regard aveugle pour ne plus laisser derrière lui qu’un passé sans avenir, cet igloo, cercueil de glace en lequel je disparais dans l’oubli.

Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 2 août 2007


       


Julien Lepage
2017