Julien
Lepage

Retour   Retour


Ménage par le vide
Erwan Bracchi

Précédent
Suivant
Ménage par le videMeurtres ? C’est ce que la police de Domuse conclut, après une enquête de plusieurs jours auprès des habitants de Crémieux, encore sous le choc et, pour certains, souffrant toujours de la perte soudaine et brutale d’un ou plusieurs de leurs proches. Les disparitions se suivent et se ressemblent : aucune trace, aucun indice, rien, si ce n’est, pour chaque victime, un point commun, son isolement, bien que la famille Duchêne fasse exception. On ne sait encore rien de ce qui a pu survenir dans la vie de ces malheureuses personnes, raison pour laquelle je me suis rendu moi-même sur les lieux, une fois n’est pas coutume, afin de mener mes propres investigations. Chers lecteurs, je me dois bien, ici, d’admettre que Domuse et ses environs ont souvent été le théâtre d’événements pour le moins étranges, mainte fois restés sans explication, comme, par exemple, les crimes ignobles qui furent perpétrés il y a quelques mois au cœur même de notre ville bien aimée, perpétrés par ce que la police qualifia simplement, au vu des preuves glanées de-ci de-là, de loup anthropophage, une bête, qui, qu’elle ait un nom ou non, est toujours en liberté, bien que les morts aient cessé de se multiplier depuis peu.
     C’est donc armé de patience, de persévérance et d’un petit carnet de notes, que votre fidèle serviteur se rendit, la semaine dernière, à Crémieux, afin d’élucider le mystère dont pâtissent depuis quelques temps déjà ses habitants, à bout de nerfs. Lorsque j’arrivai sur place, le lundi dix-huit juin au lever du jour, la brume avait recouvert le village, et toutes les bâtisses, la mairie, l’école, l’église, avaient étrangement revêtu le pâle manteau de l’automne, bien que l’on fût au moins de juin, à l’aube de la mort du printemps. Je garai ma voiture sur la place du village, avant que de me rendre au bureau de tabac, afin de demander au buraliste, dont la position au sein de la communauté lui confère un certain savoir au sujet de cette dernière, s’il avait entendu ou vu quoi que ce fût qui pût faire avancer mes recherches, mais, bien évidemment, il avait déjà communiqué tout ce qu’il savait, ou croyait savoir, aux forces de l’ordre, et je n’étais désormais guère plus avancé qu’elles, pourquoi je pris la décision de me rendre immédiatement chez les différentes victimes, dans le secret espoir de découvrir des indices qui avaient peut-être échappé à la police de Domuse.
     Je pris donc ma voiture et me dirigeai de suite vers la petite maison de feue la veuve Fate, la première disparue, bien que son absence n’eût été découverte que bien plus tard, comme quelques autres, du fait de son isolement et de sa solitude. Lorsque je pénétrai la grande allée d’arbres qui fait face à sa demeure, je fus surpris de constater la présence d’une multitude de chats de toutes couleurs, des félins qu’elle avait nourris, selon mes sources, pendant ses dernières années, et aimés comme on aime des enfants. La porte d’entrée était ouverte, et une odeur nauséabonde, dont on eût dit qu’elle était le résultat du long séjour d’un cadavre en putréfaction en son sein, émanait du séjour, sur lequel la porte donnait directement, un séjour vide, hormis quelques vieux meubles en bois, deux ou trois porcelaines qui ornaient des étagères couvertes de poussières, ainsi qu’un jeu de cartes en désordre sur la table. Le plancher craquait, le plafond, en bois lui aussi, était rongé par la moisissure et l’humidité ; quant aux murs, une tapisserie jaunâtre et crasseuse qui jurait furieusement avec le reste de la pièce, ils donnaient l’impression d’être gonflés, prêts à exploser au moindre choc, comme des ventres trop remplis. Sur ma gauche, l’encadrement de ce qui avait été la porte d’une chambre montrait ses gonds rouillés, semblables à des crocs, gueule béante en laquelle je m’engloutis aussitôt pour ne trouver qu’un lit en piteux état dont les couvertures et les draps étaient en tas sur le sol, pourquoi seul un matelas visiblement rongé par les mites trônait sur le châlit en décomposition. Mis à part ces petits détails, cependant, je ne trouvai rien dans cette maison à l’abandon qui pût m’aider à comprendre cette énigme, et je commençais à penser que l’hypothèse des autorités, qui supposait que les victimes avaient été enlevées puis assassinées dans un endroit que l’on finirait par découvrir tôt ou tard, était peut-être la seule qui fût plausible.
     Cependant restaient encore quelques habitations vidées de leur propriétaire que je désirais inspecter afin d’être sûr que rien ne fût laissé au hasard, que toutes les possibilités fussent prises en compte, car le doute subsistait dans mon esprit et je ne voulais en aucun cas revenir dans les bureaux du Monde de Domuse sans de plus amples d’informations, pourquoi je me rendis immédiatement dans les bois, au chalet de feu M. Sheik, un professeur à la retraite, dont la disparition ne fut remarquée que tard, tout comme ç’avait été le cas pour la veuve Fate, par le postier, qui, chargé de lui remettre une lettre en recommandé, aperçut par l’unique fenêtre le chien du vieillard, étendu sur le sol, mort et couvert de mouches. Ainsi que ç’avait été le cas dans la maison que je visitai précédemment, une odeur infecte émanait de la seule pièce du chalet, une pestilence telle que je dus me couvrir le nez d’un mouchoir pour entrer. Au fond à gauche, un réchaud sur lequel était posée une casserole, vide, et à droite, un petit lit métallique sur lequel reposait une vieille paillasse, nue ; enfin, au centre, une petite table d’un bois grossier avec, sur elle, une assiette vide ainsi que des couverts, et, par terre, aux pieds de la table, un couteau perdu au milieu des débris d’un verre brisé qui me firent supposer qu’une lutte avait probablement eu lieu avant la disparition du retraité, tout comme l’avaient pensé les enquêteurs.
     De plus en plus convaincu, à mesure que j’amassais le peu d’indices que je pouvais trouver, que l’hypothèse de l’enlèvement et du meurtre était la seule valable, c’est perturbé par une pensée qui ne parvenait pas à prendre forme dans mon esprit que je me rendis à la ferme des Duchêne, dénué de tout espoir quant à la possibilité d’une autre explication.
     Chers lecteurs, je me dois ici de faire appel à votre confiance ainsi qu’à votre raison, car les éléments que je m’apprête à vous révéler sont de nature à n’éveiller en quiconque que les plus vifs soupçons, dans le meilleur des cas, ou le rire, pourquoi je me contenterai de vous exposer les faits, et uniquement les faits, afin que, tout comme moi, vous puissiez vous forger votre propre opinion. En effet, il faut admettre que ce que je découvris à la ferme des Duchêne, à laquelle je ne me rendis que mercredi matin, après avoir mûrement réfléchi et minutieusement examiné tous les rapports de police, a tout de la plus mauvaise histoire horrifique qui soit, et l’on pourrait croire que j’affabule, ou, pire, que je suis fou.
     Comme ç’avait été le cas l’avant-veille, la brume recouvrait le petit village de Crémieux, spectral dans la lumière de la nuit mourante. La ferme se trouvait en marge de la ville, isolée au milieu de nulle part, encerclée par de vastes champs labourés, au-dessus desquels planaient de petits nuages livides qui semblaient reposer à même le sol, fantômes innombrables qui me firent frissonner, bien que je fusse encore persuadé que la raison des disparitions n’avait rien qui outrepassât les lois de la nature. Lorsque je garai mon véhicule dans la cour, je fus pris d’un soudain malaise à la vue des fenêtres du premier étage, sur lesquelles se reflétait un ciel grisâtre qui les rendait opaques, comme le regard d’un aveugle. J’eus quelques difficultés pour ouvrir la porte principal, sur la quelle figurait un étrange dessin, visiblement tracé à la craie par un enfant, qui figurait une créature amorphe au centre de laquelle, se trouvaient trois petits squelettes humains assez grossièrement tracés, une esquisse que les rapports ne mentionnaient aucunement. Lorsque je refermai la porte derrière moi, je me trouvais dans un vestibule étroit avec, sur les côtés, deux portes, et, en face de moi, un escalier de bois qui menait directement au premier étage, qui baignait dans une obscurité totale. J’ouvris en premier lieu la porte de gauche, pour ne trouver derrière elle qu’une pièce assez sobre, pourvue de quelques meubles anciens, d’une grande table sur laquelle trônait un candélabre, dont je ne compris tout d’abord pas la présence, bien qu’il ne parût pas incongru en cette pièce, au fond de laquelle se trouvait, derrière un comptoir vernis, une cuisine assez vaste, dont tous les placards étaient ouverts et vides, tandis que, sur le sol, gisaient des cadavres de bouteilles et de paquets de céréales ou de pâtes, tout aussi vides, encore que quelques miettes parsemassent ici et là le carrelage brun. Je retournai alors sur mes pas pour franchir la porte de droite, et ne découvris rien de plus intéressant, rien qui pût infirmer les conclusions de la police, dans ce salon tout à fait commun, où deux fauteuils ainsi qu’un canapé faisaient face à une télévision dont je me demandai si elle fonctionnait encore, tant cette dernière semblait usée. Au fond de la pièce se dressait une autre porte, qui menait dans un bureau exigu, dans lequel étaient entassées des myriades de factures et autres lettres que je n’eus pas le temps d’examiner, interrompu comme je le fus par un bruit soudain, un fracas qui ne pouvait venir que d’au-dessus, du premier étage, et, lorsque je tendis l’oreille, le regard dirigé vers le plafond couverts de toiles d’araignées qui s’étendaient entre les traverses, je perçus de faibles frottements, lents et persistants, presque inaudibles au début, puis de plus en plus bruyants et rapides. Bien que mon cœur battît la chamade, je ne pus m’empêcher de me ruer dans le vestibule, où, alors que je m’apprêtais à monter les escaliers, après un instant d’hésitation, je m’aperçus, en pressant l’interrupteur, que la lumière ne fonctionnait pas. Je retournai dans les autres pièces afin d’y tester les ampoules, et compris rapidement qu’il n’y avait tout simplement plus d’électricité dans la maison, pourquoi je me saisis de l’une des bougies du candélabre, que je plaçai dans une petite coupole trouvée dans la cuisine, avant de me rendre de nouveau au pied des escaliers.
     Paralysé par la peur, je parvins malgré tout à allumer le lumignon à l’aide de mon briquet, puis commençai, l’entement, à gravir les marches, qui ployaient sous mon poids, pourquoi je ne les montai que précautionneusement, de crainte que ces dernières ne cédassent sous mes pieds et ne me précipitassent au sous-sol. Lorsque j’arrivai en haut, un long couloir m’engloutit dans son noir gosier, sur un plancher poussiéreux qui grinçait tout autant que les marches. Sur ma droite, une première porte. Une chambre, assez grande, simple, avec pour seul ornement un grand lit à baldaquin, dont les rideaux jaunâtres laissaient filtrer une étrange lumière, qui ne parvenait pas à éclairer toute la pièce, bien que les volets de l’une des fenêtres par lesquelles je m’étais sentis observé à mon arrivée fussent grand ouverts. Je sortis et recommençai à creuser mon chemin dans l’obscurité, armé de ma seule bougie. Sur ma gauche, une simple ouverture, qui menait dans une sorte de débarras où balais, torchons et autres outils ménagers étaient entassés à même le sol, qui était jonché de minuscules insectes, morts. Plus loin, du même côté, ce qu’il restait d’un cadre de porte donnait sur une pièce où tout avait été réduit en cendres par les flammes, feu grâce auquel un témoin qui avait remarqué qu’une fumée noire émanait de la ferme, au loin, avait averti les secours, qui, à leur arrivée, avaient pu constater l’absence des propriétaires, qui ne furent, comme dans les autres cas, pas retrouvés. Au milieu de la pièce, dont les murs étaient encore couverts de suie et dont le sol ne semblait plus très ferme, les restes métalliques d’une table à repasser ainsi que ceux d’une fer dont le plastique avait fondu étaient les seuls véritables indices que les Duchêne avaient laissés derrière eux. Je remarquai, après avoir contemplé un moment les dégâts de l’incendie, que les frottements avaient cessé, si bien que je me demandai si je les avais jamais entendus, avant que de me retrouver face à la dernière porte du couloir, que je dus forcer.
     Chers lecteurs, je sais combien nous faisons confiance aux forces de police, ainsi qu’aux pompiers et aux équipes de secours, qui ont fait montre, des années durant, d’un courage et d’un professionnalisme hors du commun, tant à Domuse même que dans ses environs, mais je me demande encore aujourd’hui comment il se pouvait qu’ils eussent pu laisser là, dans le noir, cette petite fille, sans même la remarquer, l’abandonner au néant de cette demeure maudite en laquelle toute sa famille avait disparu, peut-être sous ses yeux, une enfant que je trouvai pétrifiée d’horreur, qui fut médusée à ma vue, toute cachée qu’elle était sous un monticule de couvertures crasseuses, ses yeux de morte fixés sur moi, rongés par l’effroi.
     J’accourrai, la pris dans mes bras, recueillit ses larmes dans mon cou, lui caressai gentiment le dos pour la réconforter, la sentis trembloter malgré la chaleur, puis lui demandai ce qui lui était arrivé, ce qui était arrivé à sa famille, et n’obtins pour toute réponse qu’un « J’ai peur du noir, ça a mangé papa et maman, j’ai peur. » Puis elle se tut. Je la ramenai à Domuse, aux urgences, afin que l’on s’occupât d’elle, et restai à ses côtés, après avoir vu ses yeux se remplir de larmes lorsque je lui dis que je devais retourner au bureau ; je ne pouvais bien évidemment me permettre de l’abandonner dans de telles conditions, une si tendre enfant, orpheline depuis peu, elle qui avait vécu, avant que ses parents ne disparussent, dans un environnement confiné, dans un endroit qui, après la vente à des entrepreneurs immobiliers des terres des Duchène, qui avaient fait faillite, les ventes de produits agricoles, du fait de la concurrence des pays étrangers, ne rapportant plus de revenus assez importants pour qu’ils pussent subsister ; un endroit qui, dis-je, avait fini par devenir le tombeau de cette petite famille de cultivateurs, que tous avaient abandonnée aussitôt.
     Je patientai donc jusqu’à ce qu’on l’eût soignée, dans la salle d’attente, où se succédèrent dans mon esprit différentes visions, des souvenirs épars qui se juxtaposèrent pour former à la fin un tout cohérent, bien qu’en dehors des limites du rationnel. La solitude n’avait pas été l’unique point de convergence des victimes, car toutes avaient disparu alors qu’elles étaient plongées dans une activité ou une autre. En effet, le jeu de cartes de la veuve Fate que j’avais découvert sur la table n’était pas en désordre, comme je l’avais tout d’abord cru, mais disposé à la façon du solitaire, auquel je voyais ma grand-mère jouer, de temps en temps, lorsque j’étais enfant. Le vieux Sheik, quant à lui, était en plein repas, lorsqu’il s’évanouit dans la nature, repas que son chien se chargea de terminer après qu’il se fût volatilisé. Enfin, le père Duchêne triait probablement sa paperasse, tandis que sa femme repassait à l’étage, lorsqu’il leur arriva à tous deux ce qui arriva à d’autres encore par la suite, disparition soudaine qui explique l’oubli du fer à repasser, branché, qui avait causé l’incendie. Un dernier fait me frappa : dans aucune des trois habitations ne se trouvaient de traces d’infractions, ni, comme je l’avais cru chez le vieux Sheik, de lutte. Le couteau et le verre brisé que j’avais trouvés sur le sol chez ce dernier avaient une explication simple, que venaient étayer les rapports de police : le chien, affamé, avait tout d’abord fini l’assiette de son maître, puis, assoiffé, avait tenté de boire le contenu du verre, qui s’était renversé et avait roulé jusqu’à tomber, effrayant, par son fracas, le chien, qui, dans sa fuite, avait emporté le couteau. De plus, il est précisé dans les rapports que le chien n’avait été ni maltraité, ni empoisonné ; or, n’aurait-il pas réagi promptement, si quelqu’un s’était introduit dans le chalet de son maître ? Pas de trace de lutte non plus chez la veuve Fate, ni même chez les Duchêne, dont la cuisine ne s’était trouvée dans un pareil état qu’après que Nadia, l’unique enfant et rescapée de la famille, eut désespérément fouillé tous les placards dans un sursaut d’instinct de survie, comme elle me l’expliqua plus tard, lorsque la parole lui revint.
     Vous l’aurez compris, bien que Nadia soit encore en vie, elle ne m’a rien appris de plus qui puisse me permettre d’avancer telle ou telle explication à l’étrange série de disparitions qui frappe depuis quelques mois déjà le village de Crémieux, bien que, selon moi, l’hypothèse de l’enlèvement et du meurtre soit à écarter définitivement, peut-être au profit d’un éclaircissement plus sombre de l’affaire, plus irrationnel, comme je le sous-entendis plus tôt dans le présent article. J’ai peur du noir, ça a mangé papa et maman, j’ai peur.

Domuse, le 22 juin.
W.E.B.


Note : 7 / 10

le 1 janvier 1970

Le 28 juin 2007


       


Julien Lepage
2017