Julien
Lepage

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Mer de poussière
Erwan Bracchi

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Mer de poussièreMer de poussière aux reflets argentés, tu portes en tes eaux crémeuses l’embarcation statique sur laquelle semble m’inviter l’ombre qui danse au loin dans un nuage de moutons grisâtres, de coton protéiforme qui se compose, se décompose ou se recompose, au gré des mouvements voluptueux de la danseuse à la robe sombre dont un geste souple me hèle en s’accompagnant de la douceur d’une voix qui semble venue d’ailleurs, irréelle, insensée, une voix de cristal dont l’éclat m’aveugle, et cette odeur – cette odeur ! – délicieuse qui s’enroule autour de moi tel un serpent m’envoûte, m’enivre, m’invite à bord de la barque au bord du rivage sec que foulent mes pieds depuis quelques heures déjà, peut-être des jours, voire des mois, ces pieds nus et usés qu’en prenant place dans le bateau miniature je plonge dans un repos longtemps rêvé, tout comme cette mer de poussière, miroir étrange de cette toile qui la recouvre et de ses myriades d’étoiles, qui scintillent et pétillent, se jettent par millions dans les profondeurs des yeux de mon hôtesse, qui me fixe, me fixe, statique en face de moi, tout enrobée de sa noire étoffe de soie, ne prononçant pas une parole, n’émettant pas un son, tandis que le silence s’appesantit sur le matelas grisâtre dont les plis et replis semblent ne plus vouloir onduler, sous un vent qui bientôt s’essouffle, meurt un peu dans le sillage de notre vaisseau, qui se meut maintenant en une lente reptation, tangue tant qu’il peut, plonge au sein du brouillard granuleux qui nous submerge, dans l’ombre nous plonge pour ne plus laisser de nous que deux silhouettes probablement semblables, voire indissociables – je ne distingue bientôt plus mes propres mains –, immergées dans l’obscurité croissante, des silhouettes sombres que le vent lorsqu’il s’éveille engloutit en vertu de son appétit vorace de rapace volatile, amorphe, invisible, et c’est alors qu’à nouveau la voix retentit, dans le chaos poussiéreux de la nuit, époussette les quelques instants passés et jette au loin l’écho de son appel comme on jette l’ancre, comme on encre un papier vierge afin d’y graver les mots de quelque poème, d’y sculpter les formes calligraphiées de lettres aux courbes parfaites, petites déesses noires en lesquelles règne un mystère insondable, insondable comme l’est cette mer qui disparaît sous la coque, se noie dans le vague poudreux du doute qui m’envahit tandis que j’observe la créature obscure, que conserve dans l’anonymat le plus absolu l’éternelle brume, écume immatérielle que, résolu, je transperce de mes mains en lançant dans la nuit mes bras à seule fin de me saisir de l’ombre qui m’invita sur la mer de poussière, de cette chimère qui ne me laisse pour tout présent qu’un goût – amer.

Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 7 février 2007


       


Julien Lepage
2017