Julien
Lepage

Retour   Retour


L’oubli
Erwan Bracchi

Précédent
Suivant
L’oubliC’est lettre en poche, pensé-je, que je remets mon C.V. ce jour même et que je me vois répondre que nul besoin n’est d’un employé tel que moi ; en effet je présente un écueil essentiel selon eux, puisque je ne dispose en effet d’une lettre clef dont, dépourvu comme je puis commodément m’en rendre compte, je ne puis espérer sérieusement être pris en l’entreprise de monsieur George Perec, président du groupe O-mission, qui me présente l’entrée comme porte de sortie. Je m’interroge, me dis que l’oubli dut être conséquent, pour qu’on me refuse ce poste, et que cette lettre que j’omis doit bien se trouver chez moi, ou bien en un endroit quelconque. Je cours donc jusque chez moi, et tombe incongrûment en chemin sur une copie d’un livre que je lus des décennies plus tôt et dont le titre demeure incomplet sur cette couverture souillée qui sous mes yeux se déploie. DISP RITION, lis-je difficilement. CONSPIR TION, pensé-je fortement, empli d’humour et d’ironie en dépit du sort qui sur moi pèse de plus en plus, depuis que je suis seul. De retour chez moi, j’insère le tube en fer qui me sert de clef en ce qui me tient lieu de serrure, tourne deux fois l’objet, presse une lourde poignée, puis s’étend sous mes yeux mon modeste logis, cuisine et séjour, et le petit lit voilé d’une couverture sombre en son centre. Je me jette sur ce dernier et m’endors quelques heures, pour m’éveiller ensuite brusquement, pris d’une peur indicible ; il me semble que j’oublie quelque chose, et il m’est toutefois impossible de lui donner un nom ou une forme, même en rêve. LETTRE ! Oui, je dois retrouver cette lettre ! Comment ? Je fouille, mets tout sens dessus dessous, et quelle déception, enfin, de ne rien trouver qui seille cette curiosité qui me dévore de l’intérieur et me pousse plus loin encore, jusque cette extrémité qui ne diffère en rien de ce que le commun des mortels nomme simplement folie, et c’est bien en une sorte de démence qu’en fin de compte je m’oublie, perdu que je suis, tout dépourvu de cette précieuse lettre.

Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 2 août 2007


       


Julien Lepage
2017