Julien
Lepage

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Péril en la demeure
Erwan Bracchi

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Péril en la demeureComme je vous l’avais promis dans l’édition du vingt-trois juin, je me suis rendu à la demeure des Legriot afin de mener ma propre enquête au sujet des bruits étranges que les habitants du petit village de Crémieux, qui se trouve à proximité de Domuse la fantastique, entendent chaque nuit, aux alentours de trois heures du matin, point sur lequel tous les témoignages s’accordent, bien que tous ne semblent pas décrire les mêmes manifestations sonores. En effet, quand certains affirment avoir entendu le grognement rauque du chien famélique des Legriot, d’autres affirment au contraire que les cris ne venaient pas de l’extérieur du petit manoir, mais de l’intérieur, et ne sont en aucun cas d’origine animale. C’est donc pour clarifier la situation, ainsi que pour, éventuellement, donner une explication à la série de crimes qui a plongé, depuis quelques temps déjà, la population de Crémieux dans l’effroi, que je me suis rendu chez les Legriot hier au soir, et je ne vous cache pas, chers lecteurs, que la sérénité n’était pas au rendez-vous. Je frappai trois fois sur la porte massive qui fait, soit dit en passant, directement face au cimetière, à l’aide du heurtoir dont la forme évoque étrangement le crâne d’un loup. L’écho du fracas retentit à l’intérieur pendant ce qui me sembla être une éternité, puis la porte s’ouvrit, non pas sur une pièce vide, pour la simple et bonne raison que je ne suis en aucun cas le héros d’un conte macabre, mais sur un homme de taille moyenne, en robe de chambre pourpre, portant fine moustache et lunettes, qui m’accueillit chaleureusement en m’invitant à le suivre pour aller prendre un verre de whisky, ce qu’il s’apprêtait lui-même à faire, à en juger par la bouteille qui se dressait comme une tour sur la table basse qui se trouvait au milieu du salon et autour de laquelle se trouvaient disposés quatre fauteuils, dont un était occupé par une charmante dame toute de noir et de blanc vêtue, dont l’âge ne devait pas excéder les trente-cinq ans. Je pris place sur le fauteuil qui lui faisait face, après que M. Legriot m’eut prié de le faire, puis ce dernier s’assit aux côtés de sa femme. Vous aurez remarqué, très chers lecteurs, qu’une place était encore vacante, et cet élément a son importance. Je discutai quelques heures durant avec les Legriot, et ce fut un entretien des plus intéressants, au cours duquel j’appris qu’ils avaient visité les Antilles et avaient même vécu quelques années en Haïti avant de venir s’installer à Crémieux ; ils me contèrent les légendes que l’on se transmettait là-bas de bouche à oreille, mentionnant des noms exotiques tels que l’oungan, sorcier haïtien, ou bien le zombi, ce dernier étant bien connu dans nos contrées, du fait de sa popularité cinématographique, où il se voit transformé en cannibale errant, tandis qu’il n’était rien de plus, à l’origine, qu’un pauvre hère dont l’âme avait été dérobée pour être ensuite jeté en esclavage, légende populaire indubitablement liée à l’histoire du pays, mais ce n’est pas là le sujet du présent article. C’est lorsque notre discussion prit fin, que survint un élément inattendu, bien que je l’eusse inconsciemment espéré en me rendant en ce lieu d’horreur. Il était trois heures du matin, et la bouteille de Jack Daniel’s était à moitié vide, raisons pour lesquelles je doute encore de la véracité de ce que je m’apprête à vous conter, mon état d’ébriété , cumulé à l’heure avancée de la nuit, ayant pu me faire voir et entendre des choses dont je n’eusse peut-être jamais été le témoin en plein jour et sobre. Le propriétaire des lieux se leva, l’air soucieux, perturbé par une pensée dont je voyais qu’il n’était pas désireux de la partager, pourquoi je proposai de me retirer, bien qu’il n’eût pas donné de réponse à mes différentes questions au sujet des bruits et des événements qui étaient récemment survenus dans le voisinage, mais je fus interrompus par un cri strident, un hurlement qui ne provenait pas de l’extérieur, mais bien de l’intérieur, et non pas du chien ascétique, qui se trouvait aux pieds de son maître, mais de quelque être qui se trouvait en la demeure et dont les Legriot avaient manifestement oublié, volontairement, de mentionner la présence. Voyant probablement le masque de la terreur et de l’incompréhension tomber sur mon visage comme un rideau sur la scène, M. Legriot s’approcha de moi, me saisit le bras et me chuchota à l’oreille ces quelques mots : « Si je vous montre ce que vous êtes venu voir, et que je vous laisse écrire votre malheureux article, jurez-vous qu’ensuite vous, ainsi que les habitants de ce village maudit, nous laisserez vivre en paix, dans la tranquillité dont nous avons toujours pu jouir en ces lieux, moi et ma famille ? » Le mot famille, prononcé comme il l’avait fait et dans ces circonstances, prit une étrange connotation, dont je ne voulais pas polluer mon esprit pour le moment. J’acquiesçai en opinant du chef, incapable que j’étais de prononcer la moindre syllabe, pas même une onomatopée, ni même de hurler. Je fus conduit dans le hall d’entrée, que nous traversâmes, accompagnés du maigre mâtin, pour franchir la porte qui se trouvait sous l’escalier principal, dans la quasi-obscurité. La porte s’ouvrit sur un autre escalier, bien plus étroit, qui descendait, abrupt, dans le noir le plus complet, un noir de poix dont semblait de plus en plus s’appesantir sur mes épaules l’étouffante présence à mesure que les degrés s’effaçaient dans mon dos, et le comble de l’horreur fut atteint lorsque se referma derrière moi la petite porte avec un petit claquement sec, qu’avait précédé le grincement classique, celui-la même qui prête à rire lorsqu’on l’entend dans un film ou lorsqu’on en lit la description dans un quelconque livre, mais qui, à ce moment précis, revêtit la plus âpre monotonie qui fût. Le chien était déjà en bas, bien que je n’eusse aucune idée de ce qu’être en bas pouvait signifier, dans un tel lieu, privé de lumière comme je l’étais, capable seulement de me fier à mon ouïe, dont l’acuité me parut assez rapidement accrue. Les bruits de pas, les miens et ceux de mes hôtes, laissaient de temps à autre filtrer un grognement sourd, un mugissement qui s’amplifiait à mesure que nous nous en rapprochions, un râle que mon imaginaire parait, tandis qu’il se faisait de plus en plus proche, de tous les ornements de la monstruosité la plus infâme et la plus inhumaine qui fût et que l’on eût créée jusqu’alors. Mais comme il est souvent de coutume, le pinceau de mon imagination restreinte n’avait pu qu’esquisser vaguement ce qui dans l’ombre d’une pièce mal éclairée dont les murs étaient vierges et gris, bien que parsemés de lézardes ici et là, se tapissait. L’interminable suite de marches prit fin pour laisser place à cette pièce morne qui baignait dans l’obscurité et que seule une frêle lueur dans un coin reculé éclairait faiblement, encore qu’il eût peut-être été préférable que cette dernière n’eût jamais existé, tant ce qu’elle me permit de distinguer, avec force difficulté, était ignoble, bien que ce qui fût épouvantable n’était pas tant que la chose qui se tenait là, le chien des Legriot à ses pieds, son regard ainsi que celui du cerbère qui lui tenait compagnie posés sur moi, avait dans sa forme quelque chose de révulsif, d’écoeurant, et dans son odeur, que je parvenais à sentir malgré son éloignement, quelque chose de tout aussi répugnant, à tel point que le whisky me remonta dans la gorge et que ma soudaine envie de régurgiter ne fut étouffée que parce qu’un élément plus effroyable encore survint, dans un vagissement insane et bestial qui dépassait de très loin tout ce que les habitants du village avaient pu décrire jusque-là, en raison de ce que, en effet, lorsque la créature eut fini de m’examiner, je pus, à ma grande horreur, voir, à ses contours, que ce n’était pas tant sa forme ni même son odeur, comme je le dis plus haut, mais bien plutôt le fait qu’il ne s’agissait en aucun cas d’un monstre, ni de quelque autre bête fantastique que j’eusse probablement préféré trouver en lieu et place de ce qui n’était autre qu’un enfant, un simple enfant. Chers lecteurs, c’est encore ému et les larmes aux yeux que je vous fais part de cette expérience insoutenable qui fut la mienne en ce dimanche vingt-quatre juin, que je vous décrit tout le dégoût mais également toute la pitié que m’inspira une si hideuse vision, celle d’un être confiné dans ce qui n’était plus qu’un simulacre de chambre, avec ses jouets en lambeaux éparpillés sur le sol, et cet ordinateur, au fond, dont émanait cette lueur ténue sur laquelle se dessinait l’ombre de l’être dont le corps semblait parfaitement adapté à cet outil, un corps qui avait gardé sur lui le souvenir de son humanité, un corps atrophié à la peau livide, voire translucide, qui ne semblait plus fait que pour cette vie souterraine qui avait toujours été la sienne, selon M. Legriot, qui, en pleurs, me révéla l’atroce vérité au sujet de ce qui était son fils, vérité qu’il me fit sur-le-champ promettre de ne jamais révéler, à qui que ce fût, raison pour laquelle, chers lecteurs, je vous demande, au nom de cette famille qui fut en Haïti frappée par un malheur innommable, de comprendre mon silence sur le sujet, et d’accepter qu’on laisse à présent en paix ces pauvres hères dont le fils, en raison de son indicible anatomie, ne peut en aucune façon être l’auteur de la vague de crimes qui a submergé le paisible village de Crémieux depuis peu, car cet enfant, une fois debout, bien que le terme ne soit pas vraiment le plus adéquat, s’affaissa sur le sol, incapable de se relever sans l’aide de ses parents, qui le ramenèrent sur sa chaise, devant son écran, après qu’il eut rampé jusqu’à moi et m’eut agrippé le pantalon, les yeux levés vers moi, comme m’implorant, les yeux embués de larmes, un murmure triste aux lèvres, qu’il avait bleues, probablement en raison du froid qui régnait dans cet endroit, ce tombeau où trônaient encore les restes d’un berceau, dans un coin, en morceaux. C’est donc le cœur lourd et empli d’incertitudes que j’achève cet article et, s’il vous semble que vous en avez trop lu, sachez bien que, pour ma part, j’en ai trop vu et serai hanté jusqu’à la fin de mes jours par cette vision d’une enfance prisonnière d’un fardeau qui pèse tout aussi lourdement sur les épaules de parents dont l’amour n’a d’ égal que leurs tourments.

Domuse, le 25 juin.
W.E.B.


Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 26 juin 2007


       


Julien Lepage
2017