Julien
Lepage

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Réflecteur
Erwan Bracchi

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Réflecteur     Lecteur, il s’agit pour moi, ici, de ne rien te conter, et s’il devait se trouver par hasard une description au cours du présent écrit, ce ne serait que le pur fruit du hasard, qui, comme tu le sais, a toujours sa part au sein de ce qui paraît organisé et contrôlé par quelque entité extérieure à ce monde, cette entité se trouvant n’être autre que moi-même, ou, plutôt, un fantôme de l’être qui rédigea ces quelques mots, car il est inévitable, le temps de la lecture s’écartant irrémédiablement de celui de l’écriture, que la présente rédaction ne soit désormais plus que hantée par des pensées qui ne sont plus, habitée par un nouvel occupant, et, par nouvel occupant, j’entends bien sûr toi, très cher lecteur, toi qui tisonnes ce qui reste du brasier qui autrefois m’anima. Considérons donc ces quelques lignes comme une construction, ancienne, peut-être un vieux manoir, perdue dans une forêt de productions aussi diverses que variées, et, surtout, trop nombreuses, qui tentent désespérément d’élever toujours plus haut leur cime jusqu’à percer les cieux – et bien les voilà percés. Tout s’écroule, à présent. Les histoires, les personnages, les idéaux. Ne reste plus que des yeux percés – les tiens. La sclérotique tranchée, l’humeur vitrée s’écoule lentement, tandis que le globe oculaire perd sa consistance. Fovéa : zone de la rétine où la vision des détails atteint son paroxysme. Vois comme il n’y a rien à voir. Mes mots morts sont les murs mous de ce mien manoir ; entre donc, c’est avec plaisir que je t’invite. Assieds ton regard sur ce modeste fauteuil feutré et fourbu, fourbu de cette même fatigue qui épuise ton œil usé, ton œil meurtri par tant de visions – veni, vidi, victum. Je devine que tu ne te sens pas aussi à l’aise que tu l’escomptais au début de ce que tu pensais peut-être n’être qu’un récit, et je ne ferai rien pour remédier à ce qui prit place bien avant que tu n’entamasses la présente lecture. Te voilà seul dans mon salon, sans lumière, avec, pour seule compagnie, un étonnant miroir, qui semble ne refléter absolument rien, si ce n’est, bien sûr, cette sensation étrange, cette démangeaison de la cornée contre laquelle tu ne peux rien. En grattant un peu, tu sens ce petit monde dénué de substance rouler hors de son orbite, pour tomber dans ta paume, visqueux et vide. Une nouvelle sensation, celle d’un regard posé sur toi – sur ce, je te laisse dans ta contemplation, lacteur.

Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 19 juin 2007


       


Julien Lepage
2017