Julien
Lepage

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Le retour du dominateur
Erwan Bracchi

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Le retour du dominateurLaurent Latum, journaliste notoire au Monde de Domuse, mit bien du temps à se remettre de la terrible expérience dont il avait été victime dans un petit village jusqu’alors inconnu de la plupart des Domusiens, à qui il fit peu à peu découvrir les récits mythologiques, après bien des recherches, qui content les exploits de Jenny, Hubert, Julie, Eurydice, et bien d’autres encore, héros du folklore farfelu de Saint-Ronald des Monts, désormais célèbres dans tout Domuse, depuis que des adaptations cinématographiques d’assez bonne facture ont vu le jour et que les divers personnages de ces légendes locales se sont échangés quelques propos pour le moins douteux dans les phylactères de bandes dessinées aujourd’hui très populaires. Remis de son traumatisme, Laurent finit par reprendre le contrôle de sa vie, arrêta de boire (de l’eau) et de fumer (on ne se sut comment, son arrière train finit en effet un jour par cesser de prendre feu lorsque le journaliste était malgré lui contraint de laisser libre cours à ses flatulences), se remit à l’écriture d’articles et à solliciter des entretiens avec les grandes personnalités de Domuse, et, cerise sur le gâteau, sa mégalomanie ne tarda pas à poindre de nouveau, ce que ne manqua pas de remarquer son confrère, connue sous le mystérieux acronyme W.E.B.
- Laurent, j’ai remarqué que tu avais changé, ces derniers temps, et ce à la plus grande joie de l’équipe du Monde de Domuse, moi compris. Mais, tu vois, j’ai aussi vu que, depuis peu, tu avais tendance à redevenir comme avant cette fameuse rencontre avec Jeannine, Gênée, Gynée, ou Jelly, je ne sais plus...
- Qu’est-ce que ça peut te faire, Web ? C’est pas tes oignons, mêle-toi donc de c’qui t’regarde.
- Ecoute, vieux, peu importe, après tout, puisque le chef m’a demandé de t’emmener avec moi sur les lieux de ma nouvelle enquête, à Nécrilleux.
- Quoi ? Non mais tu t’fous d’moi ? Et merde, manquait plus qu’ça !
- Tu sais, ça ne me fait pas plus plaisir qu’à toi… Allez, prépare-toi, on doit partir à dix heures.
Deux heures plus tard, nos deux journalistes, aussi célèbres qu’opposés, embraquaient dans un train plus que ravagé par le temps, rongé par les mites et, comble de l’horreur, dont les fenêtres, par ailleurs fort mal disposées, ne pouvaient pas être fermées, en raison de la crasse, de la rouille, mais aussi et surtout de leur état calamiteux. Peu de temps après le départ, les voyageurs s’engouffrèrent dans un tunnel obscur, qui sembla se prolonger indéfiniment et dans lequel l’air vint rapidement à manquer, si bien que tous à bord suffoquèrent sans que rien ne fût fait pour les soulager de leur asphyxie. Enfin, après une heure et demie de trajet, dans de pareilles conditions, on ralentit, une gare, à l’allure pour le moins délabrée et à l’esthétique vieillie caractéristique des constructions champêtres de la région au début du siècle, apparut dans un coin de fenêtre, puis le wagon dans lequel se trouvaient W.E.B. et son acolyte sombra tout entier dans la pénombre de ce qui ressemblait plus à une usine désaffectée qu’à un station ferroviaire. Nonobstant l’atmosphère sinistre des lieux, les deux journalistes sortirent précipitamment du train, trop heureux qu’ils étaient de pouvoir enfin quitter l’odeur nauséabonde qui y régnait.
- Bon, je t’explique un peu la situation : on n’est pas ici pour faire du tourisme…
- Je ne m’en serais pas douté ! », lança Laurent sur un ton agacé.
- Je disais donc que nous n’étions pas ici pour faire du tourisme, mais pour aller voir une certaine Marie Louise, qui a fait parvenir il y a peu une étrange lettre au journal, dans laquelle elle affirmait que ce qu’elle avait à nous révéler pourrait nous intéresser au plus haut point, que c’était quelque chose qui dépassait de loin les limites de notre imagination et de tout ce que nous avions pu voir jusqu’alors.
- Nom de… ! Encore une foldingue qui veut nous montrer son derrière, comme la morte du cimetière de Domuse, celle qui était revenue à la vie pour demander à son amant de la sodomiser pour ensuite lui chier dans la bouche des flots de merde mêlés de foutre. Manque de pot – de chambre – c’est toi qu’elle avait trouvé.
- Oui, on peut dire que c’était la poisse, pour elle !
- La chiasse, oui !
- Du coup, je n’avais pas fait d’article, ce jour-là, je m’en souviens comme si c’était hier !
- En tout cas, j’espère que c’est pas encore une affaire dans ce goût-là…
- Ne t’inquiète pas pour ça, au pire, j’irai tout seul, et tu resteras devant la maison.
- Pas question ! Si elle doit te chier à la gueule comme l’autre, je ne veux pas manquer ça !
Sur ces bonnes paroles, je tiens ici à m’excuser, avant que de retrouver nos deux compères sur leur chemin, pour l’obscénité des propos qui précèdent, en raison de ce que leur présence dans ce que je rapporte ici était nécessaire, me semble-t-il, bien que dégradants pour la personne du célèbre W.E.B., que nous aimons tous, ici à Domuse, et qui, lorsqu’il me raconta cette histoire, ne put s’empêcher de rougir ; soyez donc assuré, cher lecteur, que, par respect pour vous et à l’égard de mon ami, je me fusse abstenu d’écrire ces lignes s’il y avait eu possibilité de ne les inscrire sur les présentes pages. Reprenons : Laurent et W.E.B. se rendirent donc chez cette fameuse Marie Louise, qui les accueillit fort aimablement à leur arrivée, probablement heureuse qu’elle devait être d’avoir de la visite, veuve esseulée qu’elle était depuis bientôt vingt ans, comme l’apprirent bientôt ses hôtes.
- Si vous voulez bien vous donner la peine d’entrée…
- Merci ! », dirent-ils à l’unisson.
Ils pénétrèrent un logis sordide qui, s’il n’avait pas été habité par cette grand-mère au bord du gouffre, leur eût semblé abandonné depuis bien des ans, un habitat sombre et vide, dans lequel on distinguait clairement les toiles d’araignées tissées au plafond, ainsi qu’un peu partout sur les murs. Gentilshommes, cependant, ils ne refusèrent pas le café que leur proposa la dame, dont le visage, plissé comme un vieux parchemin, avait une couleur étrange, si surprenante à vrai dire que W.E.B., pourtant habitué aux revenants et autres créatures de la nuit, fut un instant perturbé par la teinte affreuse de cet épiderme usé qui, bien que d’une élasticité depuis longtemps amoindrie, laissait apparaître de temps à un autre un sourire édenté tout droit sorti d’un conte de Grimm. Ce faciès de sorcière le fascina quelques instants, avant que la veuve Louise lui proposât d’accompagner son café d’un morceau de sucre et de Bach, si je puis me permettre le zeugme.
- Cela faisait bien longtemps, que je n’avais pas bu un bon café, dit la sorcière en s’asseyant en face de nos deux journalistes, sur un fauteuil d’où partit un nuage de poussière lorsque le vieux séant s’y déposa. Au moins depuis le jour où mon défunt mari a cessé de me faire l’amour, après qu’un flatus vaginalis m’eut malencontreusement échappé…
W.E.B., écoeuré, manqua de se brûler le palet, et se retint de recracher ce qu’il venait de boire.
- Oui, je connais ça, enfin, disons que les flatulences en général, ça me connaît, dit Laurent, qu’un mauvais souvenir de cette période où son derrière s’enflammait au moindre vent mit mal à l’aise.
W.E.B. le regarda avec étonnement, presque avec compassion, bien que fort amusé, après réflexion, par l’absurdité de la conversation. On s’croirait dans un mauvais film pour ados…
- Bon, et si vous nous disiez la raison pour laquelle vous nous avez demandé de nous rendre chez vous, madame, qu’en dites-vous ? », demanda ce dernier, impatient.
- La raison, mon cher, voyez-vous, est la suivante.
La veuve commença de se défroquer, retira sa robe, ses sous-vêtements et enfin ses bas, pour laisser apparaître sous deux paires d’yeux interloquées un corps qui n’avait plus rien d’humain, mais tout d’immonde. C’était une vision d’horreur.
- Nom de… ! », s’exclama Laurent, qui resta bouche bée.
- Et… vous avez toujours été comme… ça ?
- Oui, toujours, mais le nombre des années n’a rien arrangé à mes affaires, comme vous pouvez le constater.
- En tout cas, vous ne nous aviez pas menti, dans votre lettre, c’est proprement stupéfiant !
- Proprement, je ne sais pas, mais ce qui est certain, c’est qu’avec une photo de vous en couverture, on fera un malheur !
- Oh, ça oui, on fera le malheur de tous ceux qui la verront ! », surenchérit W.E.B.
- Vraiment ? Vous voulez publier ma photo ? Ce sera avec grand plaisir, jeunes hommes, pour moi, une vieille femme qui toute sa vie a rêvé d’être un jour célèbre !
- Ca, pour devenir célèbre ! Allez-y, montrez-moi tout cela plus en détail, pendant que mon ami prépare son appareil.
W.E.B., trop heureux que la révélation ne fût pas de nature à lui donner des cauchemars pour le restant de sa vie, à l’image de celles dont ses précédentes enquêtes avaient fait l’objet, inspecta scrupuleusement le corps de la septuagénaire, fasciné et dégoûté tout à la fois, pour en dévoiler les parties les plus indescriptibles, et je manque effectivement de mots pour décrire une telle abomination, car, pour avoir vu les différentes photographies qui furent prises ce jour-là par mon ami et son collègue, je puis vous affirmer qu’il n’est pas d’expression assez ignoble pour qualifier une monstruosité aussi grotesque, qui n’avait d’humain qu’une vague coloration, perdue sous des amas épouvantables et grouillants dont la hideur n’avait d’égale que l’amabilité de la veuve. Après l’avoir auscultée un moment, W.E.B. et Laurent exécutèrent de nombreuses prises de vue, aussi intéressantes que variées, aussi épouvantables qu’insoutenables.
Le lendemain matin, les journaux se vendirent par dizaines de milliers, un grand succès, comme l’avaient espéré les deux journalistes, et tous les foyers domusiens eurent bientôt droit à leur exemplaire, agrémenté d’une vingtaines de reproductions desdites photographies. On recensa nombres de malaises, d’évanouissements et de crises d’asthme ou d’épilepsie, ce jour-là, bien plus qu’à l’ordinaire, et d’aucun émit l’hypothèse que ces symptômes devaient très certainement avoir un quelconque rapport avec la parution du journal, mais nul ne put jamais la vérifier. Quelques temps plus tard, on ne comptait plus les foyers dans lesquels trônait, dans la cuisine ou ailleurs, une des reproductions, soigneusement découpée, sur laquelle on pouvait voir se déployer les courbes disgracieuses de ce corps inhumain et cette peau que nul n’eût voulu, pour rien au monde, palper de ses doigts, tant la vu même en était insupportable – pourtant, il y avait quelque chose de familier, dans cette vision, et c’est probablement pour cette raison qu’on pouvait désormais trouver, dans toute habitation, une photographie de la Veuve, qui s’éteignit peu de temps après. Son souvenir, lui, demeure cependant impérissable.

Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 16 septembre 2007


       


Julien Lepage
2017