Julien
Lepage

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Sélène (alternative)
Erwan Bracchi

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Sélène (alternative)Asile
     Après que je fus revenu de la ville inconnue, et après mon entrée spectaculaire dans le commissariat de Lyon 1er, dont on raconta de façon plus que détaillée le déroulement plus qu’improbable dans la plupart des quotidiens le lendemain matin, on m’interna en raison de ce que mes propos, en apparence dénués de toute logique, semblaient constituer les preuves irréfutables de la folie d’un homme dont on prétendit qu’il devait avoir subi un choc d’une nature abominable pour se trouver désormais dans un tel état d’aliénation mentale. Aujourd’hui, je ne suis moi-même plus tout à fait certain que les événements dans lesquels je me trouvai entraîné il y a plus de dix ans et que je m’apprête à relater dans le présent journal eurent réellement lieu ailleurs que dans mes souvenirs ; cependant, avant que de laisser la mort m’emporter, je tiens à consigner tout cela, de sorte que, peut-être, on puisse un jour résoudre les terrifiants mystères dont je fus le témoin malgré moi.
     C’était en 1991, et, plus précisément, le 2 novembre de cette année-là. Je venais alors de divorcer, et la garde de ma fille avait été accordée à mon ex-femme, qui ne voulait plus entendre parler de ma personne, persuadée que j’entreprendrais d’enlever notre petite Eva si jamais j’étais amené à la revoir un jour, ce que pour rien au monde je n’aurais fait, trop heureux que j’eusse été de pouvoir passer fût-ce un fugitif instant avec le fruit de mon amour pour une femme qui avait été tout pour moi pendant les neuf années qu’avait duré notre mariage. Abattu, ruiné et plongé chaque soir dans un verre de whisky qui semblait ne jamais vouloir se vider, j’étais malgré tout parvenu à retrouver du travail – mon ex-patron m’avait en effet licencié pour une raison plus qu’évidente : il avait été l’amant de ma femme, et s’apprêtait à devenir son nouveau mari – au centre commercial de la Part-Dieu, dans une petite boutique qui vendait des confiseries et autres sucreries dont les enfants raffolent mais que moi, enfant, je n’avais jamais aimées. Deux mois s’étaient écoulés depuis qu’on m’avait offert ce poste de vendeur, et la vie semblait reprendre des couleurs – édulcorées, cela va sans dire.
     Le deuxième jour du mois de novembre, je sortis donc de mon modeste appartement, qui se trouvait dans un H.L.M. paisible, comme tous les jours depuis deux mois, pour me rendre à ma voiture et, au volant de cette dernière, à mon travail. Comme il était désormais de coutume, je fis preuve de patience face à l’habituelle succession de feux de circulation et gardai mon calme lorsqu’un individu visiblement pressé par le temps manqua de percuter de plein fouet mon véhicule. Comme à l’accoutumée, j’arrivai sans encombre au centre commercial et vécus une journée en tout point semblable aux précédentes, une journée de solitude parmi les centaines d’enfants et de parents qui défilèrent dans le magasin sans que les différents visages se distinguassent en quoi que ce fût les uns des autres, à la manière ce ces poupées empaquetées que l’on voyait montées les unes sur les autres en guise de décoration dans la boutique de jouets qui faisait face à la mienne. Le soir venu, je quittai les lieux pour prendre le chemin inverse et retourner chez moi, de façon presque mécanique, si mécanique que c’est également sans trop en être conscient que je décidai, en cours de route, de bifurquer et d’aller m’aventurer dans la campagne, hors de la ville et de sa pollution, hors de la population pullulante et de l’asphyxie généralisée.
     A l’horizon, le soleil était pourpre, et, sur le point de disparaître pour laisser place au monde de la nuit, dardait de ses derniers rayons, froids, le pare-brise de ma Renault. A ma droite, sur le siège du passager, se trouvaient quelques vieux magasines, un livre de Butor et un jouet qu’Eva avait oublié la dernière fois qu’elle était montée, une petite peluche qui figurait un crapaud, le seul souvenir que j’avais d’elle, avec la photo qui ornait ma table de nuit et que je regardais tous les jours quelques instants avant de m’endormir. Le paysage défilait à vive allure derrière la vitre, comme dans ces jeux pour enfants que l’on trouvait encore à l’époque et qui consistaient en un écran sur lequel était imprimé une voiture et sous lequel une route se déroulait en un serpent lumineux, ce à l’infini. La nuit tomba sans que j’y prisse garde, et plus aucun panneau n’indiquait la direction dans laquelle je roulais, de plus en plus vite, de plus un plus loin, jusqu’à ce qu’apparût à l’horizon une silhouette parsemée de petites étoiles qui semblait découper le ciel nocturne – c’était une ville, là où l’on n’eût normalement dû trouver un désert de champs et de bois, ainsi qu’il était indiqué sur la carte que je consultai sur-le-champ, quelque peu surpris que j’étais de trouver sur ma route cette étrange cité dont jamais je n’avais entendu parler et qu’aucun panneau ni aucune carte ne mentionnait.
     Lorsque j’arrivai à l’entrée de la ville, je dus garer ma voiture sur un parking vide situé sur un côté d’une route qui ne se prolongeait pas plus avant, si ce n’est pour se métamorphoser en un étroit chemin de terre qui semblait mener par maints détours et courbes sinusoïdales au cœur des ténèbres d’une inconnue aux formes étranges, dont l’architecture n’avait rien de commun, à première vue, avec tout ce que j’avais pu voir et observer jusqu’alors. Fasciné par ma découverte, mais quelque peu perturbé par l’absence de toute route goudronnée qui conduisît dans les rues de cet obscur agglomérat d’ombres et de tours qui caressait le ciel de ses tentacules titanesques, j’empruntai, après un instant d’hésitation et presque malgré moi, le chemin encore humide et boueux des pluies des jours précédents.

Le carnaval
     Mes pieds s’enfonçaient dans les flaques, collaient aux viscosités de la sente terreuse et, nonobstant la présence ici et là d’une frêle lanterne suspendue à un poteau rouillé, l’obscurité partout avait établi son royaume pour ne me laisser que tâtonnements aveugles et piétinements sourds pour guider les pas d’un homme désorienté. C’est avec une lenteur indicible que s’écoula la première demi-heure de mon périple, sans pour autant qu’apparût le moindre signe de vie sur mon chemin, et c’est seulement une heure plus tard qu’après moult détours se dessina sur le ciel obscur une auberge étrange, éclairée par quelques bougies disposées par trois sur le rebord des fenêtres ainsi que par un lumignon rougeoyant qui surplombait la porte principale et dont la faible lueur ensanglantait la cour, plongeant les bois qui entouraient le bâtiment dans le noir le plus total. Les dernières feuilles des quelques arbres à l’entour râlaient au rythme d’un vent léger mais glacial lorsque que je saisis le heurtoir de la lourde porte pour indiquer ma présence ; l’impression que des milliers d’yeux m’observaient dans la ténèbre n’arrangeait rien à l’atmosphère pesante des lieux.
     Lorsqu’on m’ouvrit enfin, il me semblait que tous mes sens étaient déréglés, que j’entendais des couleurs venues d’un autre monde, voyais des effluves nauséabonds s’élever en volutes salées et sentais comme une rugosité humide s’infiltrer dans mes narines. La vie n’avait plus de sens. J’entrai dans une salle exiguë, vide et mal éclairée – l’efficacité des bougies, également disposées sur des tables rares et éparses, était indubitablement douteuse –, introduit par une femme qui portait sur son visage le masque des années, sillonné de rides et creux au niveau des orbites, si bien qu’on eût dit qu’elle n’avait pas d’yeux. Au comptoir se trouvait un homme tout aussi âgé dont un bras reposait sur le bois humide, prêt à se mettre en mouvement pour servir ses clients, tandis que l’autre manquait, laissant apparaître un moignon hideux sur lequel j’évitai soigneusement de poser mon regard, préférant promener mes yeux sur le mobilier rustique d’un style inconnu, en majorité fait de bois d’acajou ou d’ébène, avec, sur certains meubles, des bas-reliefs singuliers qui figuraient des atrocités visuelles que je peinerais à décrire ici.
     Il y avait quelque chose d’inquiétant, dans cette pièce, et le regard sombre que me lança le seul client de l’auberge, qui était assis à une petite table ronde dans un coin obscur près de l’âtre d’une cheminée qu’aucun feu ne réchauffait, ne fut pas pour me rassurer. Je demandai à l’aubergiste manchot s’il pouvait me renseigner sur cette ville et ses habitants, s’il était possible pour moi de dormir dans l’une des chambres à l’étage et n’obtins pour toute réponse qu’un récit confus au cours duquel quelques paroles sensées firent malgré tout surface, parmi lesquelles se trouvait le nom de la ville, Sélène, anciennement connue sous le nom de Sélénopolis, et la mention d’un événement qui devait se produire le lendemain, lorsque le carnaval prendrait fin, mais je ne compris pas un mot de ce que me dit alors le vieil homme alors qu’il tentait vainement de m’expliquer ce en quoi cet événement consisterait. Que ne le compris-je, ce soir-là ! Je fusse reparti plus tôt, et n’eusse jamais assisté aux horreurs dont je fus malgré moi le témoin le lendemain ! Après ce récit, l’aubergiste me conduisit à l’étage, où se trouvait un couloir étroit et plus sombre encore que ne l’était le rez-de-chaussée, couloir que nous empruntâmes et au bout duquel mon hôte inséra une clef grotesque et rouillée dans une serrure dont l’utilité me parut peu évidente, tant la vieille porte qui s’ouvrit alors me sembla fragile.
     Le vieillard me laissa seul dans la chambre, après être reparti sans mot dire. La pièce était visiblement insalubre, et le lit, sur lequel avait été oublié un journal déchiré, n’avait rien qui incitât à venir s’y allonger. N’ayant absolument pas sommeil, je saisis le journal, un quotidien dont le nom – Le Monde de Domuse – ne m’était en rien familier, et me mis à le feuilleter tranquillement, curieux que j’étais de découvrir ce qui pouvait se trouver dans ses pages grisâtres qui semblaient sorties de nulle part. Un bien curieux article attira rapidement mon attention, article dont j’arrachai la page après l’avoir lu et que j’ai donc conservé jusqu’aujourd’hui, ce qui me permet de le reproduire ici :

CARNAVAL ANNUEL DE SELENE : LE CULTE INNOMMABLE DEMASQUE

Après enquête, le carnaval révèle sa véritable nature pour dévoiler le secret dissimulé par ses organisateurs

Toujours sur place, notre célèbre reporter, W.E.B., nous a hier fait parvenir le triste fruit de son reportage à Sélène, dont le sujet, le carnaval qui s’y prépare, a laissé place à de sombres révélations. A l’heure où tous les habitants de Sélène ont d’ores et déjà acheté leurs masques et déguisements, ceux-là même qu’ils enfileront demain pour défiler dans les rues, notre journaliste s’est rendu sur place afin de comprendre la spécificité du carnaval local.
    A sa grande surprise, ainsi qu’à la nôtre, W.E.B. aurait donc découvert que, sous des apparences festives, la fête qui s’apprête à prendre place à Sélène n’est qu’une façade derrière laquelle des organisateurs, peu scrupuleux et versés dans le culte d’une entité dont l’identité reste encore inconnue, se préparent à célébrer une messe souterraine au cours de laquelle on livrera aux entrailles de la terre le corps calciné d’un nouveau-né.
    Alerté par les rumeurs qui circulent dans la ville, W.E.B. a commencé à mener des recherches afin de savoir s’il ne s’agissait là que de rumeurs et, après une rencontre inopinée avec un aveugle qui l’enjoignit de partir sur-le-champ, il aurait fini par surprendre une conversation entre deux hommes encapuchonnés et couverts d’une toge noire, à l’ombre du temple élevé à la Lune, près du centre de la cité. Les quelques paroles qu’il serait parvenu à distinguer concernaient le sacrifice humain d’un enfant dont la naissance est attendue pour la nuit du carnaval et le culte d’un dieu inconnu et puissant.
    Depuis que W.E.B. nous a téléphoné pour nous transmettre ces informations, nous n’avons plus aucune nouvelle de lui et, quelque peu inquiets, nous avons dépêché sur les lieux l’un de nos journalistes, surnommé le capitaine Kyrio. Nous espérons en savoir plus très prochainement, et vous tiendrons au courant dès que de plus amples informations nous parviendront.

11 février 1991. L’équipe du Monde de Domuse.

     Bien qu’effrayé par ce que cet article laissait supposer quant aux événements qui devaient survenir le lendemain, je n’y prêtai guère plus d’attention, trop épuisé que j’étais par le trajet qui m’avait mené jusqu’à l’auberge et impatient de prendre un peu de repos. Au cours de la nuit, je m’éveillai plusieurs fois, hanté par des rêves grotesques dans lesquels ma femme se rendait à un autel, notre petite Eva dans les bras, pour la déposer sur ce dernier, alors enflammé, et priait un démon chthonien immonde et amorphe, devant lequel se trouvaient agenouillés une dizaine de prêtres au visage déformé et couvert d’une capuche ébène. Dans un autre cauchemar, je portais moi-même Eva sur l’autel, et mon ex-femme me plantait la lame d’un couteau dans le cœur avant de me laisser brûler avec ma fille devant un aveugle vêtu d’une grande toge sombre et dont les orbites me fixaient froidement, vides. Le lendemain matin, peu remis de ma fatigue de la veille en raison de la nuit agitée qui avait été la mienne, je pris la résolution de ne pas rester une minute de plus dans cette ville et demandai à l’aubergiste où je pourrais trouver de l’essence pour ma voiture. Après que je l’eus payé, il me dit qu’il me faudrait me rendre au centre de la ville et profiter de ce que le carnaval n’avait pas encore commencé pour faire le plein et repartir.

Détour
     Je quittai donc l’auberge avec appréhension, et rejoignis aussi rapidement que faire se pouvait mon véhicule. Il me fallut une heure et demie pour rejoindre le parking, noyé dans un brouillard intense, cela pour ne trouver nulle part ma voiture, que j’étais pourtant certain d’avoir garée à cet endroit précis. Pris de panique, et quelque peu agacé qu’on eût pu de la sorte me priver de mon unique moyen de locomotion, je dus me résigner à prendre le chemin en sens inverse. De retour à l’auberge, je me précipitai à l’intérieur, mais ne trouvai personne au rez-de-chaussée, personne à l’étage, et personne dans les chambres non plus, bien que la porte principale ne fût pas verrouillée et que rien n’indiquât qu’on avait quitté les lieux. Lorsque je descendis après avoir inspecté les moindres recoins de cet endroit devenu lugubre, je vis peu à peu s’étendre, au fur et à mesure que les degrés défilaient sous mon pas chancelant, l’ombre à la silhouette étrange d’un homme qui apparut bientôt sous mes yeux.
     L’homme était assez grand, portait un long manteau noir sous lequel étaient dissimulés ses vêtements, des lunettes de soleil, et, chose plus étrange encore que ces lunettes, incongrues par un tel temps, un tricorne, aussi sombre que son par-dessus et qui plongeait son visage dans la ténèbre. Ce visage sombre se leva pour me fixer un instant, après avoir été délivré de ses lunettes, puis les yeux dont il se trouvait percé balayèrent la salle sans un mot... Je laissai derrière moi la dernière marche et m’avançai prudemment, de crainte que l’étranger ne réagît d’une façon violente à mon approche, mais, contre toute attente, ce dernier se contenta de sourire lorsque ses yeux croisèrent de nouveau les miens, puis me dit être le capitaine Kyrio, nom que je reconnus bien sûr aussitôt pour être celui du journaliste que Le Monde de Domuse avait envoyé sur place afin de retrouver W.E.B., ce que confirmèrent ses propos. Après l’avoir informé de ma situation, et rassuré par cette rencontre inattendue, je lui proposai mon aide, qu’il sembla heureux d’accepter.
     Nous sortîmes tous deux de l’auberge abandonnée pour emprunter la sente embrumée qui sillonnait sur la droite le Bois aux Nixes, supposé nous mener sans détour à Sélène. Le capitaine Kyrio était un homme très cultivé, fier de ses origines bretonnes, féru de littérature et de cinéma, écrivain à ses heures et, surtout, comme en témoignait la cicatrice qui roulait douloureusement sur sa joue droite, un aventurier qui avait été embarqué dans bien des péripéties, toutes plus invraisemblables les unes que les autres, et dont il m’entretint tout le long de notre chemin, jusqu’à ce qu’un obstacle imprévu fît obstruction à notre progression : en un endroit la sente prenait en effet soudainement fin, et nulle indication, nul panneau, nulle pancarte, n’était visible qui eût pu nous renseigner quant à la direction que nous devions prendre. Le capitaine, après avoir suggéré que nous poursuivissions droit devant nous, finit par admettre qu’il nous fallait rebrousser chemin, ce que nous ne fûmes aucunement en mesure de faire, compte tenu du fait pour le moins étonnant que le sentier que nous avions suivi semblait avoir disparu. Nous étions perdus.
     Nous discutions depuis déjà une demi-heure de ce qu’il nous serait possible de faire pour retrouver notre route, assis sur deux souches de chêne, lorsque, aux aguets comme il semblait être de coutume pour mon nouveau compagnon, ce dernier remarqua qu’au loin scintillaient de faibles lueurs, entre les arbres, à l’ombre des feuillages que le vent faisait frémir dans un froufrou effroyable. Ne disposant de rien d’autre pour nous guider, le capitaine et moi prîmes la direction du scintillement sans même une concertation préalable. Il y avait dans la démarche de Kyrio quelque chose qui me rappelait ces héros de films d’aventures qu’enfant j’avais regardés, et, eussent les circonstances été différentes, son allure générale m’eût probablement fasciné au plus haut point – mais le froid qui régnait dans ce bois, les bruits qui le parcouraient sans fin et les choses que l’on pouvait entrevoir de temps à autre retenaient toute mon attention. Après cinq minutes de marche, nous parvînmes à ce qui n’était qu’un marécage, ou plutôt un étang, qui s’étendait sur une centaine de mètres en longueur, et sur environ soixante-dix mètres dans le sens de la largeur, avec, en son centre, une petite cabane montée sur pilotis reliée à la terre ferme par un ponton peu rassurant par son état, mais encore fiable en apparence.
     Quoi qu’il en fût, peu importait la fiabilité de la construction, tant notre désespoir était grand. Alors que nous étions arrivés à mi-chemin sur les petites planches rongées tout autant par l’humidité que par les termites, Kyrio me fit remarquer que l’on pouvait entendre, en plus du son de nos pas sur le ponton, le bruit de tambours, au loin – à Sélène, le carnaval avait commencé. Il y avait quelque chose de terrifiant, dans ce martèlement primaire, ces peaux que l’on frappait, et Kyrio et moi, tout aussi inquiets, ne voulions pas perdre une minute de plus pour retrouver W.E.B. et repartir au plus vite de cet endroit infernal dont seuls des êtres dégénérés pouvaient êtres les habitants. A l’intérieur de la petite cabane, seule une table sur laquelle était posé un petit livre relié en cuir s’offrit à nous et, lorsque je l’enjoignis de quitter au plus vite cet endroit, Kyrio sembla soudain tout excité puis, après avoir saisi le livre comme on saisit un objet rare, avec toutes les précautions qu’un tel geste requiert, me demanda de lire ce qui se trouvait sur la couverture : Ashpéhel. Lorsque je lui demandai ce que cela signifiait, Kyrio m’expliqua avec enthousiasme qu’il s’agissait là d’un livre mentionné dans le célèbre Necronomicon, un livre légendaire qui contenait des rites incantatoires innommables, dont on disait qu’un poète fou les avait entendus mille ans plus tôt dans les catacombes de Domuse, avant de les retranscrire mot pour mot dans ces pages, avec son propre sang et la plume d’un corbeau.
     Quelque peu surpris par ces révélations pour le moins grotesques, je ne pus m’empêcher d’éclater de rire, tant le propos et la situation me semblaient absurdes, ce que le capitaine sembla ne pas apprécier, lui qui pourtant avait jusque-là fait montre d’un certain humour. Ses traits se durcirent, et je sentis que, derrière ses lunettes de soleil, ses yeux avaient noirci, bien qu’ils fussent encore emplis de chaleur et d’amitié à mon égard. Ayant repris mon calme et n’osant plus dire un mot, j’attendis une réaction de la part du capitaine, qui semblait avoir repris, lui aussi, son calme. Il ôta ses lunettes.

Capitaine Kyrio
     « Comme mon visage le trahit, je suis un homme d’un certain âge, et le nombre des ans n’a pour moi d’égal que la quantité de choses incroyables que j’ai vues et vécues au cours de mes nombreux voyages. Mon cher, je suis si vieux, à vrai dire, que vous n’êtres pour moi qu’un enfant, si je puis dire, sans vouloir vous offenser en aucune façon. Maintenant, si vous le voulez bien, il me semble nécessaire de vous conter l’une de mes périples, afin que ce qui vous paraît pour l’instant tout à fait dénué de sens, et il est vrai qu’à votre place je n’aurais pas pensé d’autre façon, prenne la couleur irréfutable du fait. Je vous en prie, asseyez-vous ici, sur cette souche, car ce que j’ai à vous dire risque de nous occuper un moment, mais, ne vous inquiétez pas, il nous restera suffisamment de temps pour retrouver ce cher W.E.B. et quitter cette ville une fois mon récit terminé.
     C’était il y a près de cinquante ans, alors que la guerre faisait rage et que la France était coupée en deux, chose qui me préoccupait peu, moi qui avais passé ma vie sur les mers et avais quitté le port de Brest en septembre 1938 pour une livraison importante sur une île dont j’avais bientôt dû me rendre compte qu’elle n’existait pas, ou, devrais-je dire, pas encore. Moi et les marins qui m’avaient suivi pour cette curieuse expédition avions, en moins de deux mois, atteint la position exacte que nous avait indiquée notre commanditaire, un homme qui était resté dans l’anonymat et m’avait fait parvenir ses instructions par lettres, dans lesquelles il m’avait offert une forte somme d’argent, assez pour assurer mes vieux jours, pour livrer sur cette fameuse île une petite caisse métallique dont l’inviolabilité flagrante sut plus tard maintenir mes hommes à l’abri de la tentation. Le 9 novembre 1938, nous nous trouvions alors perdus au milieu de l’océan arctique et aucun de mes hommes n’était désireux d’approfondir les recherches afin de trouver ce qui visiblement n’existait pas ; en revanche, rien n’indiquait dans leur comportement ce qui devait arriver durant la nuit.
     Inconfortablement blotti dans mon lit, sous une épaisse couverture et encore vêtu de mon manteau de fourrure et de mes habits de la journée, je m’éveillai en sursaut lorsque j’entendis ce cri déchirer la nuit, un cri aigu, qui n’avait rien d’humain, sinon vaguement, et qui réveilla aussi mes hommes, une dizaine de mousses pourtant vaillants que je vis de ma fenêtre quitter en toute hâte la frégate pour s’aller jeter dans les eaux glaciales. J’étais pétrifié et, bien que j’eusse déjà vécu bien des choses alors, je ne sus comment réagir face au suicide soudain de si braves moussaillons qui jusque-là avaient été irréprochables. J’étais seul, et manœuvrer dans ces conditions, je le savais, me serait extrêmement difficile. Je n’avais cependant pas le choix, d’autant plus que le cri continuait à résonner dans mes oreilles, bien que le silence fût revenu, tant et si bien que je crus un moment avoir perdu la raison. M’apprêtant à faire vrombir les moteurs, je fus à ma grande surprise projeté contre le mur de la cabine par une secousse inattendue et puissante, après quoi je perdis connaissance.
     Lorsque je m’éveillai, il faisait jour, bien qu’aucun rayon de soleil ne réchauffât ma peau, aussi froide que celle d’un mort, et, au-delà du hublot de ma cabine, une surface plane s’étendait à perte de vue qui n’avait rien de commun avec les eaux de l’océan arctique qui avaient englouti mes hommes la veille ; en effet, aucune ondulation ne ridait la substance noirâtre qui avait remplacé l’océan, et aucun remous ne secouait plus la frégate, si bien que j’eusse un instant cru avoir rejoint la terre ferme si le ciel n’avait pas été aussi gris et vide de toute vie, un ciel qu’aucun volatile ne sillonnait. Stupéfié, je repris vite mes esprits et, après avoir testé la solidité de la substance à l’aide d’une perche métallique, j’utilisai une corde robuste pour me laisser glisser jusqu’à ce que je n’oserais décemment appeler sol. Une fois en bas, je pus constater que la coque était intacte et que, dût la substance se liquéfier, je pourrais repartir en toute sécurité, encore que la question de l’équipage ne fût pas réglée. Alors que j’examinais le relief sombre sur lequel je marchais tant bien que mal, je constatai une béance, un trou, qui se démarquait par sa noirceur extrême, plus prononcée encore que ce sur quoi je me déplaçais – on eût dit une écoutille qu’on aurait oublié de refermer.
     Après un court instant d’hésitation, convaincu qu’il ne me restait rien d’autre à faire que de chercher à comprendre ce qui pour l’instant demeurait inexplicable, je décidait de m’enfoncer précautionneusement dans le gouffre, qui béait comme une bouche affamée et m’avala comme une baleine engloutit tout sur son passage. En dépit de la viscosité des parois et de l’impossibilité dans laquelle je me trouvais de distinguer quoi que ce fût dans l’obscurité de l’anfractuosité, la cavité, très étroite par endroits, avait un aspect caverneux, incongru en pareil lieu, mais qui ne me surprit pas vraiment sur le moment, tant j’étais préoccupé par d’autres questions, bien plus inquiétantes les unes que les autres. D’où pouvait bien venir cette étrange odeur de soufre ? Pire, comment se faisait-il qu’au fur et à mesure que je m’enfonçais une certaine luminosité surgît de cet abysse ? Et qu’était-il advenu de tout mon équipage ? S’étaient-ils noyés ? Ou avaient-ils eux aussi été tenté de sonder les profondeurs de cette vacance océanique ?
     Alors que ces questions m’envahissaient peu à peu l’esprit, peu prudent, je posai le pied sur une paroi glissante et abrupte pour tomber ensuite sans pouvoir me raccrocher à quoi que ce fût dans une masse molle immonde et nauséabonde, un amas gélatineux dans lequel mon corps vint s’enfoncer de quelques dizaines de centimètres et sans lequel j’eusse probablement perdu la vie. J’eus cependant bien du mal à me relever et, lorsque enfin je parvins à me redresser, ce ne fut que pour que s’offrît à mes yeux aveuglés par tant d’obscurité la magnificence d’une salle immense dont les murs ornés de bas-reliefs avaient quelque chose de commun avec ces merveilleuses constructions de l’antiquité ; cependant, les motifs taillés à même la roche bleuâtre me mirent mal à l’aise, sans que je susse véritablement pour quelle raison. Lorsque mon ébahissement s’estompa, je vis sur ma gauche une petite voûte creusée dans la pierre qui me mena dans la pièce adjacente, encore que je n’osasse pas pénétrer cette dernière, après avoir entrevu, rassemblés en son centre au pied d’une gigantesque statue qui figurait une sorte de divinité aquatique, des êtres ichtyoïdes qui avaient pourtant, de loin, l’allure d’êtres humains. Malheureusement, l’un d’eux avait entendu de loin le pas lourd et maladroit qui avait été le mien lors de mon approche s’enfoncer avec un léger bruit de succion dans l’inconsistante matière qui, bien que fort meuble, faisait office de sol ; l’être émit un léger gloussement et, lorsque ses compagnons furent tous tournés de mon côté, me pointa du doigt, si tant est que l’on puisse appeler cette protubérance membraneuse un doigt.
     Aucune issue, j’étais piégé. Sachant que l’étroite cavité par laquelle j’étais arrivé là était désormais inaccessible, et conscient de ce que je ne pouvais en aucune façon courir dans cette substance visqueuse, eussé-je eu une direction dans laquelle courir, je ne pus qu’attendre un destin qui semblait aussi tragique qu’inévitable, pétrifié. Lorsque les créatures furent à quelques centimètres de moi, exhalant leur insupportable odeur de soufre et me fixant de leurs yeux globuleux et dénués de paupières, mon cœur battait la chamade et je crus un instant que ce dernier ferait bientôt retentir ses derniers battements sur ma poitrine gonflée de terreur. Il n’en fut rien, et, à ma grande surprise, les êtres se contentèrent de m’examiner pendant quelques longs instants avant de me faire signe de les suivre. Etre leur prisonnier me semblait de loin préférable à leur servir de dîner, c’est pourquoi je les suivis sans protester.
     Ils me conduisirent à la statue et, arrivés là, m’indiquèrent de m’asseoir auprès d’eux, près des hautes torchères qui illuminaient sombrement la salle, ce qui me rendit quelque peu perplexe, comme vous pouvez vous en douter. La sculpture avait un aspect semblable aux spécimens qui m’avaient invité à prier leur divinité à leurs côtés – du moins était-ce là ce que ma raison me laissait supposer – en ce qu’elle présentait la même longueur faciale ainsi que cet épiderme écailleux caractéristique qui m’avait tant effrayé au premier abord, cela sans mentionner ces yeux qui ne pouvaient certainement pas se refermer, donnaient l’impression que jamais le sommeil ne pourrait parvenir à s’emparer d’eux, et cette bouche aux lèvres protubérantes, quelle horreur ! J’eus bien du mal à dominer mes émotions, et leur langage, dont les vocables étaient constitués majoritairement de consonnes occlusives et fricatives parfois reliées entre elles par des e caducs assez rares, avait dans sa sonorité quelque chose de si répugnant que j’eus plusieurs fois le cœur au bord des lèvres, d’autant plus que d’organes auditifs je ne vis point. Après plusieurs prières, on me présenta un calice forgé dans un métal inconnu qui contenait une sorte de soupe dont je n’osai imaginer les ingrédients, tant le goût de ce que je bus était âpre et d’une écoeurante consistance ; quelques secondes après, je tombai dans un sommeil profond.
     Lorsque je me réveillai, j’étais allongé sur une surface assez rugueuse, bien que confortable, dans une pièce qui me parut tout d’abord familière. Après un examen attentif de la décoration, des meubles et des murs, je me rendis compte qu’il s’agissait en effet là de mon hôtel, à Brest, ce qui laissait supposer que, durant tout ce temps, j’avais simplement rêvé. Heureux de ce que je pourrais retrouver mon équipage et m’embarquer pour l’océan arctique, je me levai avec énergie et, ce faisant, un bruit sourd interrompit mon soudain enthousiasme ; un livre venait de tomber de mon lit, à mes pieds, que jamais de ma vie je n’avais lu, ni même vu. Je me baissai pour le ramasser, puis, redressé, l’ouvrit pour découvrir derrière la couverture diverses gravures qui figuraient les abominations marines qui m’avaient invité à prier leur dieu la veille. Ces gravures semblaient raconter une histoire, celle d’un peuple qui attendait la venue d’un être surgi du fond des eaux pour les sauver de leur éternel abandon, un être dont la venue était annoncée par un ouvrage depuis longtemps perdu, l’Ashpéhel, dans lequel les secrets du temps et de l’espace se trouvaient révélés. En sueur, je comparai prestement cet ouvrage au Necronomicon, que j’avais trouvé quelques dizaines années auparavant, lors de l’une de mes premières expéditions – ce que je pensais s’y trouva confirmé, et il y était dit que l’Ashpéhel devait apporter au peuple sous-marin tout pouvoir sur le monde en deçà. Excité de ma découverte, et peu inquiet de la façon dont j’avais pu me retrouver dans ma chambre après avoir – j’en avais à présent la confirmation – rencontré le fameux peuple aquatique, je sortis précipitamment pour m’apercevoir que l’hôtel avait changé de bien étrange façon, bien que les modifications fussent fort discrètes, et c’est avec une horreur indicible qu’après avoir descendu les trois étages et salué le nouveau réceptionniste – apparemment surpris de ma présence – que je lus la date sur le calendrier : 9 novembre 1940.
     - Monsieur, que faites-vous ici ? me demanda le jeune réceptionniste.
     - Et bien, je ne sais pas… Hier, j’étais sur l’océan arctique, en 1938, et me voilà en 1940, à Brest.
     - Je vois, vous avez beaucoup voyagé, et peut-être même combattu sur les mers.
     - Combattu ?
     - Oui, combattu. Ah, depuis la débâcle de la France, il y a près de cinq mois, j’imagine que vous n’avez…
     - La débâcle ?
     - Monsieur, ne savez-vous pas que la France à perdu la guerre contre l’Allemagne, qu’elle est aujourd’hui coupée en deux, que dorénavant le gouvernement siège à Vichy et que le Maréchal Pétain est maintenant le chef de l’Etat ?
     - Mille tonnerres ! Il me faut un bateau, et vite !
     Peu après ce réveil agité et ce retour incongru à la réalité, je m’embarquai pour de nouvelles aventures à bord d’un modeste cargo, l’Echo, mais il me faut ici abandonner mon récit, car il me semble que nous avons déjà pris bien du retard.»

Sélène
     Après que le capitaine eut terminé son récit et se fut interrompu afin que nous pussions nous rendre au plus vite à Sélène, je lui fis comprendre que, bien que légèrement dubitatif quant à l’histoire qu’il venait de me conter, j’avais désormais une idée plutôt claire de ce que ce livre, l’Ashpéhel, pouvait représenter à ses yeux ; il me répondit que mes doutes étaient justifiés, et que lui-même n’était pas vraiment certain que ces événements fussent survenus comme il les avait décrits, encore que son équipage n’eût jamais été retrouvé et que l’apparition des gravures dans cette chambre ainsi que son retour trois ans plus tard demeurassent inexpliqués. Cependant, il était encore une chose que je m’expliquais difficilement, et elle consistait en ce que je ne percevais pas vraiment quel était le rapport entre ce livre que nous venions de trouver par le plus grand des hasards et la mission que nous devions accomplir – cela, me dit le capitaine Kyrio, n’a aucun rapport avec ce qu’il nous reste à faire, comme il est nombre de ces choses qui se présentent à nous en des moments incongrus et qui ne trouvent leur explication que bien plus tard, en des moments parfois tout aussi incongrus. Eclairé par cette remarque pertinente, je proposai au capitaine de partir sur-le-champ, sans quoi nous risquions de passer la nuit dans cette ville hostile et de ne jamais retrouver le fameux W.E.B. Il acquiesça et, bien que la question me brûlât les lèvres, je ne lui demandai pas son âge, chose qui m’intriguait pourtant au plus haut point, tant le récit précédent m’avait laissé penser que mon nouvel ami devait avoir une longévité hors du commun des mortels.
     Le capitaine rangea le livre précieusement, et nous laissâmes derrière nous la cabane. Alors que nous nous apprêtions à retourner dans les bois, mon ami émit un léger cri de stupéfaction et, lorsque je fus retourné, je vis entre ses mains une petite boîte métallique en piteux état, couverte de boue – C’est la boîte ! C’est elle ! s’écria-t-il, J’en suis certain, il n’en est pas deux ainsi dans le monde, et qu’elle ait été enfoncée dans le sol que nous foulons ne peut signifier qu’une seule chose : elle contenait l’Ashpéhel ! Cela dit, je me demande bien de quelle curieuse manière elle a pu finir en ce lieu de désolation. Il jeta la boîte avec désinvolture et tapota sur son tricorne avant de pointer du doigt la direction qu’il voulait que nous suivissions. Le grondement de tambour que nous entendions se rapprocher peu à peu nous permit de savoir où diriger nos pas, et peu d’obstacles nous barrèrent le chemin, hormis quelques branchages un peu trop épais et des flaques par trop profondes en lesquelles mes pieds à plusieurs reprises s’enfouirent. Vous savez, mon jeune ami, je vous aime bien, et si le temps ne pressait pas, je vous conterais volontiers nombre de mes aventures rocambolesques ; un jour, si nous sortons tous deux indemnes de cette histoire, je vous promets que nous prendrons une pinte de bière dans quelque pub irlandais et que nous parlerons de tout cela au-dessus d’une bonne assiette bien garnie ! – Sauf votre respect, j’ai malgré tout une question qui me hante depuis votre récit… - Vous voulez connaître mon âge, n’est-ce pas ? – Et bien, c’est que, oui, répondis-je, quelque peu surpris. Ha ! Ha ! Ha ! Mon âge ! Mais, mon garçon, je n’ai pas d’âge, sinon celui que vous voulez bien m’accordez !
     Une heure plus tard, nous parvenions aux portes de la ville maudite, tambour battant. En dépit de ce qu’il était encore tôt dans la journée, le crépuscule avait envahi Sélène, qui brillait de mille lueurs fantomatiques et dont s’échappaient des milliers de cris bestiaux, ceux des habitants, probablement déguisés, qui défilaient dans les rues, vomis ici et là par ces maisons qui bientôt défilèrent lentement des deux côtés tandis que nous progressions dans la Rue St Jean, d’anciennes bâtisses qui se trouvaient dans un tel état de décrépitude qu’il était difficile d’imaginer que des personnes vivantes les habitaient encore ; peu à peu, cependant, les constructions se firent plus modernes et plus droites, bien que les murs en fussent couverts de lierre et salis par une crasse séculaire. Alors que nous avancions, nous fûmes bientôt submergés par les masses hurlantes dont les masques, tous semblables, manquèrent plusieurs fois de me faire tressaillir tant ils étaient ignobles ; fort heureusement, le capitaine, qui avait déjà vu bien des choses, me soutint et me ramena plusieurs fois à moi, si bien que je pus jusqu’au bout contempler la hideur de ces êtres qui semblaient presque surnaturels. Enfin, après que de splendides cathédrales qui s’élevaient jusqu’aux cieux dans un style inconnu se furent offertes à nos yeux ébahis, que l’hôtel de ville, merveilleux dans ses ornements dorés et ses bas-reliefs fantasmagoriques, eut disparu derrière nous, et que des hordes de personnages tous plus terrifiants les uns que les autres nous eurent bousculés, hurlé dans les oreilles de leurs cris rauques et parfois fixés du regard de bien grotesque façon, les yeux écarquillés ou bien noirs derrière les masques, nous parvînmes à ce qui ne pouvait être autre que le centre de la ville, une vaste place sur laquelle trônait, à équidistance de toutes les rues qui venaient y déverser leurs flots de fous, une immense statue dont la tête, s’il est permis de nommer ainsi cette sculpture dont la symétrie avait quelque chose de fort douteux, était parsemée d’yeux dénués de pupille, qui semblaient pouvoir tout voir du haut de ce corps lithique absurde et démesurément grand, paraissaient observer le moindre mouvement, le moindre geste, tandis que couraient de toutes parts et en tous sens des déments à l’air de démons. Alors, c’est ça, Sélène…

Sacrifice
     Maintenant que nous étions à Sélène, plongés dans ce carnaval insensé auquel tous prenaient joyeusement part, encore que joyeusement ne fût vraisemblablement pas le terme approprié dans de telles circonstances, il nous restait à retrouver cet homme dont l’article du Monde de Domuse mentionnait la disparition, le fameux W.E.B., que Kyrio me peignit comme étant l’un des hommes les plus valeureux, les plus dignes de respect qu’il eût connu à Domuse, ville merveilleuse qu’il me proposa de me faire visiter une fois que toute cette affaire serait réglée, ce que j’acceptai avec joie. Tandis que nous nous rapprochions à notre insu du monument central, je regardai ces êtres hurler, grogner, aboyer comme des bêtes, et leurs yeux parfois révulsés me fixer comme pour me pétrifier, je les fixai en retour un par un, puis, ne parvenant plus à suivre le rythme frénétique de leurs danses macabres, tâchai de les emprisonner tous ensemble dans mon champ de vision, mais cela me fut bien sûr impossible, tant ils étaient nombreux, tant le pavé de la place grouillait de ces créatures dégénérées qui déambulaient ainsi que des pantins désarticulés dans ce pandémonium festif. Perdu dans mon observation, je ne remarquai pas que le capitaine s’était peu à peu éloigné de moi, pour me laisser seul au milieu de ces hordes de sauvages qui infestaient désormais la moindre parcelle de la ville que j’avais cru, en arrivant, déserte.
     Soudain, le son d’une cloche retentit, douloureusement pour mon ouïe particulièrement sensible, trois fois de suite, et tous se rassemblèrent alors autour de l’ignoble statue avant de s’agenouiller à ses pieds ; je les imitai, de peur qu’on remarquât que j’étais un étranger. Une voix caverneuse, amplifiée par un haut-parleur placé tout en haut d’une étroite tour d’onyx située au nord de la place, se fit alors entendre et indiqua – du moins est-ce là ce que je crus comprendre – aux fidèles que l’heure de la prière était venue, dans une langue dont je me fis la réflexion qu’elle me rappelait étrangement la description que m’avait faite le capitaine de la phonétique particulière qu’avaient employée les êtres sous-marins, c’est-à-dire que cette voix avait quelque chose d’immonde dans sa sonorité, produisant ici des bruits de succion effroyables et là des agglutinements de consonnes désagréables, cela sans qu’aucune voyelle ou presque vînt aérer des phrases pour moi inintelligibles. Une ou deux minutes après cet appel, l’une de ces créatures, vêtue d’une modeste toge noire et portant sur le visage un étrange turban de satin mauve, orné, au centre, d’un petit objet brillant dont je ne parvins à distinguer que les contours morbides ; cette créature, dis-je, marcha jusque sur une petite estrade aménagée sur le côté gauche du monument et surmontée d’un micro, dans lequel il se mit à parler, tout d’abord dans le même conglomérat consonantique que la voix précédente, puis dans une langue plus familière, pour énoncer un discours que je tâcherai de rendre ici du mieux que je le puis :
     « Sélène, ô, Sélène, sacrifice insensé ce soir que celui d’un nouveau-né qui verra le jour cette nuit même ; sacrifice insensé que le nôtre, pendant plusieurs générations, nous qui avons attendu si longtemps que s’élève à nouveau le grand Océan pour qu’à son ombre nous chevauchions le néant jusque sur les terres désertes de l’infini ; sacrifice du fils sacré d’une mère que nous voyons là s’approcher, le ventre gros, prête à mettre bas pour notre salut à tous, nous donner sa progéniture afin que nous l’immolions sur cet autel et invoquions Océan le Néant, qui de sa prodigieuse puissance inondera les terres de ceux qui trop longtemps marchent de leurs deux jambes sur un sol trop ferme ; sacrifice essentiel afin qu’à la source de toute vie nous retournions enfin, que surgissent des profondeurs les dieux oubliés dans l’abîme du temps, que des abysses à la surface remontent ceux qui des millions d’années plus tôt régnaient en maître sur cette Terre ainsi que sur ces Mers ; sacrifice sans compromission possible que nous accomplirons ce soir tandis que retentiront les tambours et que les rues de Sélène propageront l’écho de nos flûtes déchaînées, que nous retirerons nos pitoyables masques d’humanité pour replonger en notre mer originelle et laisserons derrière nous cette ville bientôt engloutie sous les flots pour aller nager en deçà de toute pensée humaine, cette pollution de l’esprit dont nous serons alors enfin libérés ; ce sacrifice, Sélène, ô, Sélène, sois-en reconnaissante lorsque s’assoupira le monde ! Pfh’t, Pfh’t, Motr’pls Kh’lrk ! »
     A ma grande horreur, je vis alors arriver la mère dont avait parlé le prêtre, si grosse en réalité qu’il était aisé de deviner qu’elle donnerait naissance à son enfant le soir même, encore qu’il était vraisemblable, compte tenu de la hideur physique de cette femme, ou plutôt, devrais-je dire, de cette femelle, que le fruit de ses entrailles fût bienheureux, d’une certaine façon, d’être destiné par ces monstres à un sacrifice aussi infâme, en raison, bien évidemment, de ce qu’il deviendrait probablement, plus tard, aussi laid que l’était sa génitrice, voire, puisque je n’avais jamais vu le père, me dis-je, pire encore. Je haletais depuis un moment déjà lorsque se posa sur mon épaule une forte main qui me fit frémir et je crus bien entendre mon cœur s’arrêter sur le coup, net, alors que les tambours commençaient de faire vibrer toute la ville ainsi que tous les corps sur un rythme effréné ; je crus qu’on m’avait démasqué, et mon bonheur n’en fut que d’autant plus grand lorsque j’entendis la voix de Kyrio me souffler à l’oreille que ces femmes-là n’avaient nul besoin de s’accoupler pour procréer : on appelle cela l’hermaphrodisme simultané, mon jeune ami. Rassuré par la présence du capitaine, j’osai un regard en arrière et vis, à ses côtés, un autre homme qui n’avait aucunement l’aspect extérieur des personnages locaux – c’était W.E.B.

Sauvetage
     « Voici, mon cher, le fameux W.E.B. dont je vous parlais tout à l’heure, me dit le capitaine, le sourire aux lèvres. »
     « Enchanté de faire votre connaissance, monsieur. Je tiens à vous remercier pour tout ce que le capitaine et vous avez fait pour moi ; sans vous, je ne serais probablement plus en vie, à l’heure qu’il est. »
     « Mais, capitaine, comment l’avez-vous retrouvé ? Et vous, où étiez-vous ? Que vous était-il arrivé ?»
     « Cela, mon jeune ami, ce n’est pas à moi de vous le raconter, car il est vrai que ma seule action dans l’affaire fut d’arriver au bon moment, au bon endroit, me répondit Kyrio. »
     « Cependant, il est également vrai que, sans le capitaine, je serais mort. Sans son intervention in extremis, les autochtones m’eussent probablement étripé pour me donner en pâture à leur engeance anthropophage, afin de se venger de moi, de mon intrusion dans leur ville ignoble, et d’effacer toute trace des mes épouvantables découvertes.»
     « Ah, ce sacré W.E.B. était retenu prisonnier dans une vieille bâtisse, dans la rue adjacente à celle que tantôt nous empruntâmes vous et moi pour arriver sur cette place, et trois individus dont le visage était recouvert d’un maquillage blanchâtre, si pâle à vrai dire qu’on eût dit des fantômes, chantaient au sous-sol, si fort que ce fut là ce qui les perdit, puisque leurs voix m’avertirent de ce qu’il se déroulait quelque chose de tout à fait anormal, en comparaison bien sûr de ce qu’un homme comme vous et moi serait en droit d’attendre dans toute ville française, dans cette grande demeure dont les fenêtres et les portes étaient toutes closes et dont l’aspect singulier rappelait vaguement ces récits envoûtants écrits à la fin du dix-huitième siècle dont, enfant, je me délectais. J’entrai précipitamment, suivis le son de leur voix et arrivai rapidement au bas d’un escalier en colimaçon qui me mena directement à la cave, où je trouvai ces créatures inhumaines affairés à leur sombre cérémonie, s’apprêtant à égorger notre ami ici présent. Je ne perdis alors pas un instant, assommai le premier, qui s’était retourné à mon arrivée, d’un coup du balai dont je m’étais saisi par précaution avant que de descendre les escaliers; j’assénai au second le plus puissant coup de pied que j’avais en réserve au niveau des parties génitales et, loin d’avoir manqué mon but, je le vis aussitôt s’écrouler, gémissant, sur le sol poussiéreux ; quant au troisième, qui avait à la main un cimeterre de petite envergure, j’évitai tant bien que mal son assaut avant que de me jeter sur lui pour le frapper de mon poing, si violemment qu’il perdit immédiatement connaissance. Le cas de ces trois-là réglé, je libérai W.E.B. de ses liens et ce dernier me fit remarquer, avant de remonter au rez-de-chaussée derrière moi, ce qui se tapissait au fond de la pièce, dans trois cages distinctes, des bêtes innommables que je ne m’aventurerais pas ici à vous peindre, mon cher, tant mon horreur fut grande à leur vue. »
     « Il s’agissait là des enfants de mes trois tortionnaires, ajouta W.E.B., le regard sombre. De leurs fils, pour être plus exact, fils que j’avais découverts après une longue enquête qui m’avait tout droit mené au sous-sol de ce manoir. »
     « Et qu’avez-vous fait d’eux ? »
     « Rien, nous sommes partis, reprit W.E.B. Il n’y avait rien que l’on pût faire pour débarrasser le monde de ces créatures absurdes et, quand bien même les eussions-nous libérées de cette vie infernale, il eût fallu pouvoir faire de même avec tous les habitants de cette ville. »
     « Comment cela ? »
     « Lorsque je partis de Domuse pour me rendre dans cette ville afin d’y recueillir quelques informations pour mon reportage, je ne m’attendais aucunement à ce que je découvris en arrivant. C’était le 8 février, par une matinée fraîche mais ensoleillée, qu’au volant de ma modeste Peugeot je pénétrai l’enceinte de cette cité, émerveillé par l’architecture sélénite ainsi que par l’étrange évolution qui se manifestait dans le délabrement de plus en plus imperceptible dont sont victimes les demeures de Sélène au fur et à mesure que je progressais dans la rue St Jean, dont j’atteignis le bout assez rapidement, pour me rendre compte, à ma grande surprise, que le macadam avait derrière moi laissé place à des pavés ancestraux et que, au loin, aucune route digne de ce nom n’était plus visible, remplacée par un bois sombre et dense. Inquiet, je quittai mon véhicule et, fermement décidé à mener mon enquête, me rendis dans la bibliothèque de la rue du Marquis, seul établissement qui fût ouvert à cette heure de la matinée ; sur la porte était affiché un sonnet lovecraftien :

The Book

The place was dark and dusty and half-lost
In tangles of old alleys near the quays,
Reeking of strange things brought in from the seas,
And with queer curls of fog that west winds tossed.
Small lozenge panes, obscured by smoke and frost,
Just shewed the books, in piles like twisted trees,
Rotting from floor to roof - congeries
Of crumbling elder lore at little cost.

I entered, charmed, and from a cobwebbed heap
Took up the nearest tome and thumbed it through,
Trembling at curious words that seemed to keep
Some secret, monstrous if one only knew.
Then, looking for some seller old in craft,
I could find nothing but a voice that laughed.

     J’entrai précautionneusement dans cet ancien bâtiment que l’âge était loin d’avoir épargné, et m’enquis à voix haute de savoir s’il se trouvait en ces lieux quelqu’un qui pût répondre à quelques-unes au moins de mes nombreuses questions. Personne. Autour de moi, dans la pièce, des livres entassés ici et là, vieux et poussiéreux, où s’abîmait un savoir oublié de tous en ce lieu désert, et, au-dessus, tout en haut des escaliers, sur la mezzanine, plus de livres encore, éparpillés sur le sol, parfois déchirés, rongés par les mites ou bien encore illisibles tant les pages demeuraient indécollables les unes des autres, véritables palimpsestes indéchiffrables. Alors que je m’apprêtais à quitter la bibliothèque, je remarquai sur le comptoir une note laissée sur un morceau de papier et sur laquelle il était dit qu’une réunion aurait lieu le lendemain matin, avant le lever du soleil, à l’hôtel de ville ; heureux de ce malheureux indice, je décidai de visiter la ville et de trouver une auberge ou un quelconque endroit pour dormir en attendant qu’arrivât l’heure de cette réunion pour m’y rendre.
     Lorsque je sortis, je m’aperçus de l’absence de mon véhicule, ce qui ne fut pas pour me surprendre, puisque la route avait tantôt disparu derrière moi. C’est donc à pied que je parcourus les rues pavées, sous un ciel qui s’était soudainement couvert, découvris les merveilles que recélait cette somptueuse cité, son hôtel de ville, tout d’abord, prisonnier de ses grandes grilles surmontées de pointes toutes d’or ornées et gardien sur ses murs d’une histoire en bas-reliefs qui me fut malheureusement incompréhensible ; puis ce qui semblait avoir été une université, un vaste bâtiment lui aussi décoré de silhouettes gravées à même la pierre et haut de six étages, au-dessus desquels veillait un toit d’ardoises d’où pendaient en guise de gargouilles des créatures étranges dont l’apparence était proche de celle de certains mollusques sous-marins ; et enfin les nombreux immeubles de petites tailles disposés côte à côte le long des rues, bien que chacun eût son caractère propre, son agencement particulier d’ombres et de lumières en fonction de la taille des fenêtres – dont je me sentis parfois curieusement épié – et des portes, de la présence ou non d’auvents en façade et des motifs qui, comme partout, semblaient sortir des murs tant ils étaient finement taillés. Lorsque le soleil embrassa l’horizon pour laisser place au petit monde nocturne, je fus assez heureux pour trouver un hôtel qui n’avait pas depuis longtemps déjà mis la clef sous la porte et dans lequel un gérant m’accueillit fort aimablement, bien qu’il fût évident qu’il était bien surpris de ma présence ; comment ne l’eussé-je pas compris, moi qui n’avais toute la journée durant pas vu l’ombre d’un habitant, pas même un chat.
     Lorsque mon hôte me conduisit à ma chambre, au premier étage, et me remit la clef, il me retint quelques instants en me regardant d’un air étrange, et ce fut là que je remarquai la singularité de son visage, cette quasi-absence d’oreilles et ce nez trop aplati pour être normal, ces dents légèrement pointues et ces rides dans lesquelles semblaient s’être coincés des grains de sel, sans parler de cette légère odeur de soufre qui imprégnait ses vêtements ; il me demanda pour quelle raison je me trouvais là, et je l’informai naïvement de mon enquête, après quoi il me souhaita la bonne nuit et m’abandonna dans cette chambre lugubre qui fut la mienne pendant trois nuits consécutives. Je ne trouvai tout d’abord pas le sommeil, ressassant les différents et troublants éléments qui s’étaient présentés à moi au cours de cette journée, de l’abandon total dont avait été victime la bibliothèque au désert qui régnait dans les rues, sans parler de l’étrange apparence du propriétaire de l’hôtel ; lorsque enfin je m’endormis, ce n’était que pour cauchemarder jusqu’à ce que le réveil sonnât, que j’avais réglé de telle sorte qu’il me serait possible de me rendre à l’hôtel de ville avant que la réunion commençât.
     Lorsque j’arrivai devant les grilles dorées, je vis au loin, dans la première cour, qu’on avait installé un pupitre sur lequel se dressait un micro, et, plus loin encore, des hommes, couverts des mêmes toges que l’on peut voir sur ce prêtre, qui dans l’obscurité s’entretenaient de choses qu’il me fut bien sûr impossible d’entendre, aussi vrai que leurs visages semblaient tous semblables dans la pénombre qui les enveloppait. Quelque peu téméraire, comme à mon habitude, je grimpai par-dessus un endroit de la grille dont je m’assurai que personne ne pouvait le voir, et courus me dissimuler derrière l’un des nombreux piliers de la cour pour attendre patiemment le début de la réunion, qui ne se fit pas attendre, puisque, cinq minutes plus tard, affluèrent comme venus de nulle part et de partout tout à la fois des êtres à l’apparence comparable à celle de mon hôte, quoique certains fussent plus hideux encore, qui s’engouffrèrent par les grilles désormais grandes ouvertes et vinrent s’asseoir en cercles concentriques autour du pupitre, que rejoignit l’un des hommes en toge, qui s’exprima alors comme suit :
     Mes amis, mes frères, je suis heureux aujourd’hui, moi, maire de cette merveilleuse cité, de vous annoncer qu’ainsi qu’il était prévu, le carnaval de Sélène aura lieu le 12 février. J’espère que les habitants de cette ville s’y joindront nombreux, et je sais que vous, vous qui êtes rassemblés ici ce matin en raison des liens qui nous unissent, répondrez présents, vous qui attendez, tout comme moi, ce jour depuis déjà bien des années. Notre patience, enfin, sera donc récompensée, et je tiens à vous présenter, maintenant, celle par qui le miracle se produira, la future mère de l’élu, j’ai nommé la belle Iram, que voici.
     C’est alors qu’aux côtés du maire apparut la femelle que nous voyons là engrossée, sur le point d’accoucher, et qu’elle se dit prête à tout sacrifice pour enfin donner à son peuple l’essor qu’il mérite, après quoi tous applaudirent dans un brouhaha insupportable ; c’est pourquoi, de peur que l’on me vît, je m’enfuis aussi discrètement que faire se pouvait, laissant derrière moi ces hordes d’êtres dont il eût été difficile de dire s’ils étaient humains ou non, encore que leur ressemblance au maître d’hôtel indiquât clairement que, s’ils étaient d’une quelconque façon liés à l’humanité, ils l’étaient également à quelque espèce sous-marine depuis longtemps oubliée. Je rejoignis ma chambre sans encombre, après avoir traversé des rues toujours aussi désertes qu’à mon arrivée, puis pris une longue douche, pour m’apaiser – tandis que l’eau ruisselait sur mon corps pour aller s’engouffrer dans la bonde, s’élevait en volutes une vapeur suffocante qui embua toute la salle de bains, réchauffant l’atmosphère cependant qu’en rêve je revivais la réunion, prêtant ici plus d’attention aux visages des habitants, toujours plus inhumains, analysant là telle ou telle partie du discours du maire, toujours plus perturbant, pour enfin revoir cette créature de cauchemar, cette mère qui s’était dite prête à tout sacrifier pour son peuple, et me demander ce qu’elle entendait par sacrifice, notion pour le moins inquiétante dans une ville telle que Sélène. Lorsque je coupai l’eau, j’entendis derrière le mur un murmure étrange, des voix masculines entremêlées, dont je ne saisis que le propos général, qui consistait en ce qu’ils prévoyaient de se rejoindre plus tard, dans la nuit, près de la fontaine au croisement des rues Walpole et Austen, à trois heures du matin ; malheureusement, il me fut impossible de comprendre quoi que ce fût d’autre, ce qui m’eût probablement évité bien des ennuis.
     Comme vous pouvez aisément l’imaginer, ma curiosité l’emporta de nouveau, et je me rendis le soir même au point de rendez-vous, un peu avant l’heure fixée, soit aux environs de deux heures et demie. Je découvris en arrivant sur place un magnifique temple, apparemment élevé à la Lune, à en juger par les gravures qui en parsemaient les murs, une construction splendide ornée de piliers en marbre titanesques et de dalles argentées dont la surface réfléchissante permettait à la lune, presque pleine cette nuit-là, de se dédoubler radieusement dans éclat spectral qui contrastait d’effroyable façon avec la ténèbre environnante, alliée occasionnelle qui me permit de me dissimuler pour attendre l’arrivée des conspirateurs nocturnes, qui ne se firent pas attendre. J’entendis tout d’abord leur murmure, au loin, puis je vis des silhouettes se profiler dans l’obscurité, pour devenir peu à peu trois individus couverts des mêmes toges que celles que j’avais pu voir le matin même. Ce fut par bribes, que la vérité parvint à mes oreilles, et par chance, que je parvins à m’échapper après que ces monstres m’eurent aperçu dans un reflet – le sacrifice, l’enfant qu’on devait brûler dès sa naissance en l’honneur d’un dieu dont le nom demeure encore imprononçable pour moi, cette mère qui devait mourir en lui donnant naissance et ce peuple qui avait pendant des siècles patienté sur Terre, attendant leur libération, je savais tout, j’étais désormais leur ennemi, moi l’étranger. Ils ne me retrouvèrent pas, pas cette nuit-là, tout du moins, et ce grâce à un étrange aveugle, que je rencontrai pendant ma course effrénée et qui m’abrita une heure durant dans sa modeste demeure afin que mes ennemis ne me retrouvassent pas. Après m’avoir expliquer qu’il ne pourrait pas me cacher bien longtemps, qu’il ne fallait pas qu’on le vît à mes côtés, ce dernier m’enjoignis de quitter la ville au plus tôt, sans chercher à sauver ni la vie de cette femme, ni celle de son futur enfant, dont la seule vue pourrait, me dit-il, me faire perdre la raison – il est déjà né, autrefois, et je l’ai vu, de mes yeux vu, ajouta-t-il enfin, avant que d’ouvrir la porte pour me laisser repartir dans les rues enfin désertes et silencieuses.
     Je ne dormis pas de la nuit, enfermé à double tour que j’étais dans ma chambre particulière, et le lendemain matin, je me faufilai furtivement à l’extérieur du bâtiment, téléphonai brièvement au Monde de Domuse afin de les informer de la situation, et retournai de manière tout aussi furtive dans mon lit – j’y restai toute la journée, réfléchissant à la façon dont je pourrais m’enfuir, sans voiture, sans route, seul dans Sélène, perdu au milieu de nulle part. Somnolant la plupart du temps, je rêvai que du temple se déversaient des flots de sang, que la future mère brandissait son enfant mort-né comme Prométhée le feu divin, tandis qu’à ses pieds se prosternaient des centaines de créatures ichtyoïdes au langage proprement incompréhensible, que tout autour les bâtiments s’effondraient pour se laisser submerger par un océan pourpre qui ne laissait derrière lui qu’ossements et ruines ; enfin, je vis mon reflet dans l’une des dalles du temple, et, lorsque je me baissai pour le toucher, je remarquai un changement presque imperceptible dans mes traits, quelque chose d’étrange tant mon visage, que je reconnaissais pourtant, ne m’était aucunement familier. Epuisé par ces nombreux cauchemars, je m’endormis le soir sans avoir ingéré quoi que ce fût.
     Quelques heures plus tard, je me réveillai en sueur, après avoir entendu un hurlement rauque dans la rue. Je me précipitai vers la fenêtre, et entrevis sur le pavé, dans l’ombre, les trois créatures dont je vous parlai tantôt et, tout aussi absurdes et innommables qu’elles fussent, je n’en enfilai pas moins mon manteau pour les suivre jusqu’à leur repaire, quelques centaines de mètres plus tard – les ayant perdues de vue à ma sortie de l’hôtel, je m’orientai grâce à leurs gémissements plaintifs, sonores et puissants, de bêtes. Leurs cris me menèrent au manoir que le capitaine mentionna tout à l’heure, et, lorsque je pénétrai les lieux, il était déjà trop tard pour moi. Un coup sur le crâne, et me voilà par terre, évanoui. »
     « Voilà un récit intéressant, l’interrompit le capitaine, mais vraiment, il me semble que nous n’avons plus le temps de nous entretenir sur le sujet et que nous en savons déjà suffisamment ; tenez, la voilà qui hurle, la harpie, quelle horreur ! »
     « C’est maintenant qu’on part, non ? ajouta W.E.B. »
     « Allez, en avant, nous ne pouvons plus rester un instant de plus ici, c’est insoutenable, nom de Moi ! Et regardez-moi ce… cette chose ! Ce n’est pas un nouveau-né, c’est un bâtard sorti tout droit de l’enfer ! »
     En effet, l’être qui émergeait de la vulve maternelle sous nos yeux terrifiés et dans un torrent d’intestins n’avait rien d’humain, si ce n’était, peut-être, ce regard, deux yeux qui perçaient froidement le placenta pour s’aller planter dans les miens.
     « Allez, c’en est trop, si maintenant nous avons droit à une tempête de tripes, je ne donne pas cher de nos vies si nous restons plus longtemps dans cette ville maudite ! »
     « Le capitaine a raison, lorsque les intestins grêlent, il faut partir ! renchérit W.E.B. »

Foyer
     Nous nous éloignâmes avec précaution des meutes vociférantes et sans visage pour emprunter une rue qui semblait peu atteinte par le phénomène. L’image de cette naissance blasphématoire ne me quittait pas, comme imprégnée sur ma rétine, et le sacrifice, dont nous n’avions heureusement pas été les témoins, se présenta sous mille formes dans mon esprit, si bien qu’à la fin je me demandai si toute cette histoire ne m’avait pas quelque peu fait perdre de ma stabilité mentale – et ma présence aujourd’hui en ces lieux confirme que ce pressentiment n’était que par trop fondé. Le capitaine, quant à lui, semblait, en dépit de tous ces événements, serein, voire même un tantinet guilleret, lui qui sifflotait quelques notes d’une sonate de Beethoven sans se soucier de ce qui se pouvait tapir dans les recoins les plus sombres de la rue que nous longions ; Kyrio avait, somme toute, quelque chose, dans son charisme, dans sa démarche, de rassurant, et ce qu’il avait vécu auparavant en était sûrement la cause, bien qu’il me parût évident, alors, que jamais je n’en saurais plus sur son compte. Enfin, W.E.B., le regard perdu, apparemment plongé dans des pensées obscures, parla très peu pendant notre chemin, et je ne pus malheureusement pas apprendre grand-chose à son sujet, après qu’il m’eut décrit, cependant, les créatures du sous-sol, qui présentaient, m’apprit-il, une étrange similarité physique avec la chose qui était sortie du ventre de cette pauvre femme. Après quelques heures de marche, nous atteignîmes sans encombre le bois qui se trouvait en périphérie, et abandonnâmes définitivement Sélène derrière nous.
     Parvenus au village le plus proche le lendemain matin, Kyrio, W.E.B. et moi-même nous rendîmes dans un pub irlandais en attendant qu’arrivassent les bus qui devaient nous ramener respectivement à Brest, Domuse et Lyon. W.E.B., lorsque arriva l’heure de son départ, tenta de convaincre Kyrio de l’accompagner à Domuse, mais le capitaine se contenta de refuser poliment, le sourire aux lèvres, prétextant qu’il ne retournerait dans cette magnifique cité que lorsque le moment serait venu pour lui de laisser la vie s’écouler hors de lui pour être enfin submergé par les sombres eaux du néant comme autrefois sa frégate. W.E.B. parti, Kyrio me regarda un moment silencieusement, puis me proposa de le suivre – il n’avait aucunement l’intention de se rendre à Brest, en réalité, car l’Ashpéhel, le livre que nous avions trouvé dans la cabane montée sur pilotis, non seulement contenait les rites incantatoires nécessaires à la libération du terrible peuple auquel nous avions échappé de peu, mais recélait aussi des secrets inconnus de tous qui promettaient pour l’avenir bien des aventures. Quelque peu hésitant, j’acceptai, après m’être simplement dit que la vie qui m’attendait à Lyon, ou, devrais-je dire, qui ne m’attendait pas à Lyon, n’avait rien de bien réjouissant, ma femme m’ayant quitté pour un autre homme et la garde de ma fille ne m’étant que rarement confiée ; j’acceptai, dis-je, à la seule condition qu’il m’accordât un délai pour aller voir une dernière fois ma fille et lui faire mes adieux, ce que Kyrio, bien sûr, accepta de bon cœur. Rendez-vous à Quimper dans trois jours, mon jeune ami, me dit-il en partant.
     Le bus me ramena tranquillement dans ma ville natale, sans détour, et, du paysage fantasmagorique qui s’étendait à perte de vue non loin de Sélène me replongea dans les murs grisâtres et sans vie de Lyon, ses rues dans lesquelles s’écoule un flot continu de masques anonymes et asphyxiés, ses bâtiments parfois lugubres et son air vicié, contaminé par une pestilence imperceptible. Lorsque j’arrivai à Perrache, je retrouvai avec désespoir ces milliers de visages sans nom et m’effrayai de ce que la ressemblance fût si forte entre ces êtres et moi-même ; pris d’une envie pressante, je me rendis dans les commodités les plus proches, insalubres. Après avoir vidé ma vessie comme faire se devait, je me rinçai le visage avant de voir ce que j’eusse préféré ne jamais avoir vu – mon reflet dans le miroir, semblable et pourtant si différent, une déformation étrange étant apparue près de mes tempes, qui laissait paraître ce que je ne puis désigner autrement que sous le terme d’écailles. Quelle qu’eût été la maladie par laquelle les habitants de Sélène avaient été contaminés, j’étais désormais moi aussi atteint ; cependant, aussi surprenant que cela puisse paraître, je ne fus aucunement surpris par cette image que me renvoyait la surface couverte de crasse et brisée par endroits. Je décidai qu’il était impensable que ma femme, ou plutôt mon ex-femme, et ma fille me vissent ainsi, et me rendis en courant au commissariat de Lyon 1er pour leur donner les détails de cette histoire, leur indiquer où se situait exactement Sélène afin qu’on en exterminât l’infâme communauté, et les enjoignis enfin de me conduire au plus vite à l’hôpital, de peur que l’infection ne s’aggravât.
     J’arrivai en sueur, et les agents de police me regardèrent tous avec un sourire au coin des lèvres : lorsque je leur eus révélé les mystères dont j’avais tout à la fois été le témoin et la victime, j’obtins pour toute réponse que je n’étais pas le seul à être victime de difformités physiques – l’un d’eux prit un malin plaisir à me montrer sa main, qui n’avait que quatre doigts, tandis qu’un autre m’exposa son derrière, orné d’une excroissance abominable – que cette prétendu cité n’existait sur aucune carte et que ma place était bel et bien à l’hôpital – psychiatrique, cela va sans dire. Peu après, on m’interna aux Vinatiers, et tous s’accordèrent à mon sujet : j’étais condamné à errer pour toujours dans un monde imaginaire que j’avais moi-même créé de bout en bout, et jamais le monde réel ne m’apparaîtrait de nouveau tel qu’il était – la déformation que mon imaginaire lui avait fait subir serait jusqu’à ma mort irréversible, et l’on m’installa en conséquence dans une pièce isolée devant une télévision, dans laquelle chaque jour des médecins venaient tester sur moi toutes sortes de drogues afin, disaient-ils, de me redonner goût à la réalitéréalité – seule Elisa, jeune recrue parmi le personnel inhospitalier, d’une gentillesse infinie, m’accorda le peu de crédit qu’une histoire aussi improbable que la mienne requérait, et ainsi le peu d’air dont mon esprit avait besoin pour s’évader de temps à autre. Aujourd’hui encore, je ne suis moi-même plus tout à fait certain que les événements dans lesquels je me trouvai entraîné il y a plus de dix ans et que je viens de relater dans le présent journal eurent réellement lieu ailleurs que dans mes souvenirs, mais une chose est certaine : cette progressive mutation de mon épiderme, qui désormais semble plus proche de celui de quelque animal aquatique que de celui d’un être humain, ne commença qu’après mon court séjour à Sélène et, que j’aie perdu la raison ou non, une autre chose est certaine : cette courte lettre que j’ai reçue il y a trois jours du Capitaine Kyrio prouve indubitablement que ma mémoire ne me fait pas totalement défaut :

     Mon jeune ami, cela fait aujourd’hui dix ans que nous nous sommes rencontrés, à Sélène, et depuis que nous nous sommes séparés, je n’ai plus eu de nouvelles de vous, sans compter mon désarroi, qui fut grand de ne pas vous retrouver à Quimper, comme nous en étions convenu après notre formidable aventure. Mais peu importe, puisque j’ai appris il y a peu votre internement dans les pages du journal de Domuse, W.E.B. ayant fini par retrouver votre trace dans un hôpital psychiatrique de Lyon ; c’est pourquoi je viendrai d’ici peu vous chercher pour vous arracher à cet endroit auquel nous savons vous et moi que vous n’appartenez aucunement. N’ayez crainte, votre tourment cessera bientôt.

Votre éternel ami,

Kyrio.


Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 20 octobre 2007


       


Julien Lepage
2017