Julien
Lepage

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Sélénophagie
Erwan Bracchi

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Sélénophagie     Luc, qui avait tout eu et tout vu de son monde, sur une planète qui ne différait que très peu de la nôtre bien qu’elle fût très éloignée de la Terre, n’avait plus qu’un seul désir pour assouvir sa soif intarissable, il voulait voyager jusqu’à la lune, satellite en tout point semblable au nôtre, en apparence. Pour ses dix ans, ses parents, aimants et attentionnés, lui avaient offert plusieurs livres de mathématiques, de physique et d’astrophysique, ainsi que quelques manuels qui traitaient de la conception de fusées, bien que ce terme n’existât pas encore en un monde qui venait tout juste d’inventer l’automobile. Fort de ses connaissances toutes fraîches et se targuant d’avoir à présent tout lu, Luc eut soudainement un éclair de génie, après quoi il se lança dans la construction pièce par pièce d’un véhicule de voyage spatial qui lui permettrait d’atteindre son objectif, la lune. Jour après jour il agrémenta l’appareil de tel article de métal ou de plastique, conçut par la même occasion le tout premier ordinateur, sans pour autant qu’il se rendît compte de son incroyable découverte, jusqu’au jour où, des mois plus tard, à l’approche de son onzième anniversaire, il acheva son chef d’œuvre, qu’il baptisa sobrement Lunomobile. Le jour de son départ, il fit ses adieux à ses parents, qui pleuraient à chaudes larmes et lui firent signe au loin, cependant que derrière son hublot Luc les voyait s’éloigner lentement, jusqu’à ce qu’enfin ils disparussent pour laisser place à une vaste étendue bleue, puis à une sphère céruléenne et, enfin, à l’obscurité de l’éther. Lors il tourna son regard en direction du second hublot, au centre duquel se rapprochait déjà la lune, tout d’abord blanche, puis beige, puis jaunâtre, pour enfin se teinter d’une agréable couleur jaune, une teinte que l’on eût pu dire délectable à tout œil pourvu d’un sens particulier du bon goût. La sphère dorée finit par emplir tout entier l’horizon, puis un léger choc accueillit le jeune hôte sur cette terre jusqu’alors inexplorée. Amorti par une substance inconnue, l’appareil glissa puis ralentit doucement jusqu’à s’arrêter avec légèreté sur le sol lunaire. Lors Luc sortit précautionneusement de son vaisseau, examina le paysage alentour et inspira un grand coup afin de s’assurer que l’air fût respirable, avant que de faire son premier pas sur le sol sélénite, doux et mou comme du gruyère, et ce pour une raison simple : c’en était. Comestible était la lune, et si délicieuse que Luc l’entama sans plus attendre, lui qui en voulait toujours plus, plus, plus. Il mangea, mangea pendant des jours, tant et si bien qu’à la fin son poids excéda de loin celui qui avait été le sien lors de son alunissage, tandis qu’en conséquence diminua celui de la lune, si bien qu’à la fin on n’eût su dire des deux qui était le satellite. Luc, désormais rond comme un ballon et si gonflé qu’il semblait sur le point d’éclater, ne pouvait plus se mouvoir qu’en se laissant flotter dans l’espace et autour de la planète dont il était venu. La lune, quant à elle, était devenue si menue qu’elle finit par tomber avec légèreté du ciel sur la terre de Luc, où, malgré son étrange couleur, elle finit par s’intégrer à la population locale, qu’elle n’avait toujours vue que de loin, très loin. Longtemps après cet événement pour le moins hors du commun, cependant, la lune tous les soirs levait encore les yeux au ciel pour observer celui qui l’avait remplacée, par habitude, et peut-être aussi par nostalgie, mais toujours avec une immense gratitude en voyant sur les reliefs de Luc s’écouler un léger filet argenté, des larmes qui tombaient goutte à goutte dans le néant de la nuit.

Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 13 juillet 2007


       


Julien Lepage
2017