Julien
Lepage

Retour   Retour


Succédané de rêve
Julien Lepage

Précédent
Suivant
Succédané de rêveToute forme de pouvoir attire inéluctablement la jalousie, et le pouvoir qu’avait obtenu le capitaine Kéo Nervénoë au cours de ses exploits ne faisait pas exception dans le monde marchand. Le pouvoir des marchands eux-mêmes avait, à vrai dire, prit une ampleur incommensurable au cours des derniers siècles. Il est important, sans nul doute, de revenir brièvement sur la métamorphose qu’a connu ce corps de métier durant les millénaires qui nous séparent.
L’histoire commence avec celle de la navigation parallèle, qui désignait à l’époque le passage dans l’univers jumeau pour se déplacer d’un point à l’autre de l’espace, bien avant que ce système soit omniprésent. À ce moment de l’histoire, seules quelques planètes avaient été colonisées, mais avec cette invention révolutionnaire, ce furent bientôt des milliers, des dizaines de milliers puis des millions de bases humaines qui furent érigées de par l’univers.
On pouvait parler de véritable colonisation, et dans ce domaine – comme aujourd’hui d’ailleurs –, les planètes aux matières premières abondantes furent les proies des industriels, et les planètes au climat particulièrement attrayant, et à l’atmosphère respirable, furent celles des riches milliardaires ou des propriétaires de clubs des loisirs (pour voyageurs fortunés, là aussi). Finalement, l’univers devint rapidement un réseau humain gigantesque, dont l’étendue couvrait un nombre de galaxies vertigineux. Le temps et la technologie aidant, en une génération, dix planètes étaient colonisées. La génération suivante, chacune de ces dix planètes allaient en coloniser dix autres, portant le total à cent onze (cent plus dix plus une) planètes. Et ainsi de suite, jusqu’à nos jours – soit quelques dizaines de générations plus tard.
Rapidement, les marchands prirent un rôle de grande importance, devenant parfois même de véritables dieux sur certaines planètes dont ils assuraient l’approvisionnement en eau, en nourriture ou même en air. Un autre élément les rendait vraiment à part : ils étaient parmi les seules personnes au monde à voyager autant de planète en planète, en faisant ainsi les nouveaux Marco Polo.
Mais revenons-en à notre sujet : le pouvoir attire la jalousie. Et ici, les détenteurs de pouvoirs sont les plus importants capitaines marchands, dont les richesses peuvent aisément dépasser celles de certains rois. Rares sont les hommes destinés à devenir des capitaines marchands importants, et ce d’autant plus que depuis quelques centaines d’années, ce titre est devenu héréditaire. Pourtant, Kéo Nervénoë n’est parti de rien. Certes, il ne figure pas parmi les cinq Grands Capitaines Marchands, mais son succès exponentiel dérange dans ce milieu fermé, et on commence de plus en plus à parler de lui au cours des réunions privées que tiennent les Cinq.
Cependant, ces guerres intestines n’étaient pas du goût de tous, en particulier d’un puissant roi, qui, faisant appel aux services de l’un, se le faisait reprocher par l’autre, et inversement. Fatigué d’avoir des comptes à rendre aux marchands qu’il emploie, il n’y avait qu’une solution : prendre le meilleur, mais voilà : qui était le meilleur ? Pour enfin départager Kéo Nervénoë, le capitaine populaire, des Cinq marchands au pouvoir immense, ce roi eu l’idée – ingénieuse ou pas, c’est à chacun de se faire son opinion – d’organiser une sorte de « match ». Chacun des groupes (donc d’un côté l’équipage du Sans coup férir, et de l’autre, les cinq équipages des cinq capitaines marchands) devrait partir d’un lieu donné, et terminer la mission qui lui sera confiée le plus rapidement possible. Bien entendu, les missions confiées aux deux équipes seraient les mêmes, afin de ne pénaliser aucun groupe, et donc d’être le plus partial possible. Cette aventure n’aurait été qu’un défi de plus pour le capitaine Nervénoë, mais ce roi en question n’était pas n’importe qui. Il s’agissait de l’empereur Ouhanaire Premier, souverain d’une cinquantaine de galaxies, au sud de l’univers et se démarquait par une particularité unique : il possédait une planète dans l’univers jumeau ! Ceci laisserait probablement n’importe qui n’ayant jamais quitté sa planète natale indifférent, mais ce ne serait qu’une preuve de plus de son ignorance du monde qui nous entoure, pourtant déjà importante, même chez nos meilleurs scientifiques (rendez-vous compte que nous ne connaissons quasiment rien de la nature de… la lumière !). En bref, l’univers jumeau possède une structure radicalement différente du notre, puisque, comme chacun le sait, notre monde est constitué en immense majorité de matière, et l’on retrouve quelques traces d’antimatière. Et bien il faut savoir que dans l’univers jumeau, c’est exactement l’inverse ! Et quand on sait qu’une particule de matière se désintègre lorsqu’elle rencontre une particule d’antimatière, on peut dès lors se poser la question de l’utilité de posséder une planète composée d’antimatière, sachant qu’aucun homme ne pourra jamais se poser dessus… Mais l’empereur Ouhanaire est un grand rêveur, et le seul fait d’acquérir l’une de ces planètes ne répondait qu’à une pulsion, qu’à un rêve. Et cet état d’esprit, particulier s’il en est, laissait craindre le pire quant à la mission qui serait confiée aux équipages concurrents.
La grande confrontation commença de la manière la plus étonnante qu’il soit, puisque l’équipage ne fut pas réuni dans une salle de réunion quelconque, mais dans le hall d’entrée d’un hôpital ! Un hôpital biséculaire, dans
un état qui n’inspire à vrai dire pas franchement confiance. Seuls les six capitaines (donc Kéo) étaient présents, regroupés autour de l’empereur, habillé en civil, bien que vêtu d’une longue cape noire (toujours cet esprit rêveur qui l’habitait). Icelui annonça alors la couleur : il s’agirait de porter un message à son ami des galaxies nord, l’empereur Hagelp, dont le contenu serait simplement le mot « rêve ». Et bien entendu, la première équipe qui parviendrait sur Cubazick, la capital nordique, emporterait la victoire ; et qui dit « victoire » dit « domination du monde marchand » et a fortiori, élimination de l’équipe adverse.
Donc pour Kéo, il n’y avait pas d’alternative à la victoire !
L’empereur Ouhanaire invita alors les deux groupes à se scinder et se diriger dans six pièces différentes, dont les portes portaient six couleurs différentes. Kéo pénétra la pièce pourpre.
Le sol carrelé de blanc contrastait de manière quelque peu impressionnante avec les murs franchement pourpres, et au centre de la pièce se trouvait une table d’opération non moins inquiétante que le médecin adjacent, dont le physique ne rappelait que trop celui d’un boucher. Ce dernier invita son hôte à s’installer sur la table, et après une brève hésitation, le capitaine Nervénoë se dit qu’après tout, l’empereur savait parfaitement ce qu’il faisait, et s’il fallait passer sur le billard pour accéder à la victoire, il n’y avait pas de raison de se défiler. Il s’allongea donc, perplexe, sur la table. Le « boucher » s’avança alors et pris sur la petite table à roulette à côté de lui une seringue fine, emplie d’un liquide incolore, repéra une veine sur le bras musclé et légèrement halé puis y planta son aiguille en y injectant le liquide. Soudain, tout autour de lui se mit à tourner, et Kéo s’endormi immédiatement.

Quelques secondes plus tard – à moins que ce ne fut quelques minutes ? –, le capitaine Nervenoe recouvra connaissance, se grattant machinalement l’arrière du crâne en se redressant sur la table. Une impression étrange s’empara de lui, sans qu’il ne sache à quoi cela était dû, et étrangement, il lui paraissait que la pièce dans laquelle il était avait changée. Était-elle aussi petite ? Probablement. Le « boucher », qui ressemblait d’ailleurs plus que jamais à un boucher eut un sourire amusé.
« Comment vous sentez-vous, monsieur Nervenoe ? », questionna-t-il. « Je… Je me suis évanoui ? », questionna le capitaine. Cette fois, le médecin éclata d’un rire tonitruant, résonnant dans la petite pièce aux murs d’un mauve vif. Mauve ?! N’étaient-ils pas pourpres auparavant ? Keo se frotta les yeux, soupçonnant un dysfonctionnement de sa vue, et réexamina la pièce pendant que le gros homme se remettait de son rire qui était parvenu à lui tirer des larmes. Le sentiment qui résultait de l’examen de la salle était réellement troublant, puisque le marchant était parvenu à la conclusion indéniable qu’il était bien dans la même pièce que celle dans laquelle il s’était endormi, et ça, certains détails le prouvaient. Son manteau, qu’il avait laissé sur une patère en entrant, était exactement dans la même position qu’avant, et pas n’importe quelle position : le manteau était à la limite de tomber, au point qu’il avait hésité à le replacer de manière plus adéquate.
Ce petit détail faisait qu’il n’y avait aucun doute quant à l’endroit dans lequel il se trouvait. Ce sentiment étrange qui s’emparait de l’aventurier provenait probablement, pensa-t-il alors, de ce produit qu’on lui avait injecté.

Le médecin, qui était redevenu maître de lui, s’excusa auprès de Keo Nervenoe, mais, se justifia-t-il, ce dernier avait eu l’air tellement décontenancé en posant sa question qu’il n’avait pu s’empêché d’éclater de rire. Il lui expliqua ensuite que non, il ne s’était pas évanoui, mais plutôt assoupi, du fait des effets du médicament qui avait pour but de lui conférer un pouvoir extraordinaire, afin qu’il soit capable de vaincre ses adversaires sans aucun problème… On nageait en plein délire ! Un « pouvoir extraordinaire » ? Et puis quoi encore ? Cette histoire paraissait de plus en plus louche. Keo descendit de la table d’opération et tenta de se dresser sur ses jambes – opération qui ne lui sembla pas plus difficile qu’à l’accoutumé –, prit son manteau, toujours accroché tant bien que mal au porte-manteau, puis quitta la pièce. Il n’y avait pas une minute à perdre. Ouhanaire est certes un rêveur, mais il n’est en aucun cas une personne dangereuse.
Ce produit mystérieux, s’il avait des effets, ne saurait donc porter préjudice à sa mission. Il était donc nécessaire de quitter cette planète au plus vite ! Un titre était en jeu !

Tout en enfilant son manteau, Keo ouvrit promptement la porte de la salle d’opération – pourquoi eut-il fallu que ce fut une salle d’opération pour une simple injection ? – et tourna dans la direction de la porte d’entrée de l’hôpital, mais s’arrêta net : le hall d’entrée, bondé de monde tout à l’heure, était maintenant totalement vide, et il était impossible de savoir si cela était dû à l’absence de vie, mais ce lieu avait l’air encore plus délabré que ce qu’il ne l’était précédemment. Le capitaine Nervenoe, qui supputait initialement un problème de vision, causé par le mystérieux produit, commençait à se poser de plus en plus de question.

À peine sorti de l’hôpital, il se dirigea à grandes enjambées vers une capsule personnelle, inséra sa carte de paiement et s’immisça en son sein. Les capsules personnelles, totalement étrangères à votre civilisation, comptent parmi les moyens de locomotion les plus usités de l’univers, et consistent en une miniaturisation des vaisseaux spatiaux dans la veine du Sans coup férir, bien qu’infiniment moins puissants. À l’instar de leurs aînés, ces véhicules disposent d’un mode de propulsion leur permettant de s’élever suffisamment dans les airs pour ne gêner personne, puis s’ionisent et disparaissent dans l’univers jumeau pour resurgir dans le nôtre au point de destination désiré. Ces navettes ne sont pas détenues par des individus, mais plutôt par des compagnies de transports, et sont généralement programmées pour un certain nombre de destinations situées dans un rayon de dix à vingt kilomètres de leur point de stationnement.
Par exemple, la capsule dans laquelle monta Keo proposait quatorze destinations, toutes dans la ville dans laquelle il se trouvait, à savoir Ouhanaire-Bourg, la capitale de l’empire. Lorsqu’il s’assit dans l’unique fauteuil que comptait le véhicule, un écran tactile s’alluma devant le passager, proposant ces quatorze points d’arrivée, parmi lesquels le spatioport, qui fut le choix du capitaine désireux de retrouver son vaisseau au plus vite. En quelques secondes seulement, celui-ci put poser le pied sur la superbe place de cristal, célèbre dans tout l’univers pour sa beauté féérique, qui donnait accès d’un côté à l’aéroport moderne aux lignes originalement incurvées, et d’un autre côté au palais de cristal de l’empereur, dont elle tirait son nom. Cependant, le temps manquait à Keo pour admirer ce lieu à couper le souffle, et c’est précipitamment qu’il rejoignit le tarmac où se trouvait son navire spatial. Le Sans coup férir, long de près de cinquante mètres, reposait sur de longues tiges métalliques, et avait l’aspect général d’un immense ballon de rugby argenté, parsemé d’hublots profilés. Un fin cône pareil à un dard, situé à l’arrière du vaisseau venait briser sa symétrie et permettait ainsi de situer l’avant de l’appareil. Sur l’un des six pieds se… se trouvait un ascenseur qui… Keo s’arrêta brusquement dans sa course.
Quel était ce navire ?! L’engin qu’il avait en face de lui ne possédait pas six, mais quatre pieds, excluant donc le fait qu’il puisse s’agir du Sans coup férir. Pourtant, c’est bien ce nom qui figurait en caractères rouges vifs sur le flanc de l’esquif. Un doute était-il permit ? Eut-il été possible qu’il n’ait jamais eu que quatre pieds ? Mâtin ! Quel était donc ce produit qu’on lui avait inoculé ? À moins que…? Non ! Keo fit disparaître de sa tête une idée qui commençait à germer. Beaucoup trop farfelu. Et puis il n’y avait pas de temps à perdre ! Le capitaine appela l’ascenseur et fit route vers la salle de vie, dans laquelle se trouverait vraisemblablement l’équipage, impatient d’avoir des nouvelles de cette mission si importante. Néanmoins, dans les longues secondes que prit l’élévateur pour franchir les quelques mètres qui séparait le sol du sas de la pièce, le commandant du vaisseau senti monter en lui une bouffée de démotivation, causée indubitablement par l’appréhension qui le rongeait. Il serra alors dans son poing le pendentif qu’il portait autour du cou, et un regain de courage lui redonna alors l’espoir dont il avait besoin. La porte hydraulique s’ouvrit sur le sas, puis une seconde porte, distante d’un peu moins de deux mètres de la première, laissa apparaitre la salle de vie, dans laquelle Keo Nervenoe s’engouffra. Encore cette sensation ! Cette fois-ci, il eut l’impression que la pièce était plus grande qu’elle n’aurait dû l’être. Ce sentiment, proche du déjà-vu, était vraiment désagréable, et ce malaise était renforcé par l’état léthargique dans lequel se trouvait encore le capitaine.

Tous les membres de l’équipage se tenait dans la salle, certains avachis sur les quelques canapés qui se trouvaient là, soit à lire, soit à jouer, d’autres discutaient, et un – Ursopaf Nifregh, bien entendu – était en train de se servir un copieux casse-croûte. Lorsque leur commandant sorti de l’ascenseur, les dix paires d’yeux se tournèrent immédiatement vers lui, en quête d’informations. « Alors, capitaine ? », demandèrent les plus impatients. Keo restait coi sur le pas de la porte, la bouche bée. Ses hommes étaient méconnaissables… Des caricatures d’eux-mêmes ! Son second, Jéon Staran, était certes un homme athlétique, mais la personne qu’il avait en face de lui était exagérément musclée, à l’instar d’un culturiste. De même, Ursopaf, sujet indéniable à l’embonpoint, devait visiblement peser deux-cent kilos ! La règle était valable pour tous les membres de l’équipage.
Même Linÿa Salko, aux atours assurément provocants en règle générale, était ici à peine vêtue, et sa poitrine tout à fait honorable en temps normal, prenait désormais des proportions extravagantes et disproportionnées. Keo, qui n’avait jusqu’à lors jamais eu de doutes quant au bienfondé des méthodes de l’empereur Ouhanaire commençait à se demander ce qu’il lui arrivait.
Devenait-il fou ? Perdait-il la mémoire ? Si seulement tout ceci pouvait n’être qu’un mauvais rêve ! Il se remémora alors la pensée qu’il eut dans l’ascenseur. Il en était venu à se demander si ce qu’il vivait n’était pas un rêve, justement. Après tout, pourquoi pas ? Non ! Ce serait trop simple. La vie, ce n’est pas comme dans un film. Quand on rêve, on le sait ! Enfin a priori… Non ?
Keo s’ébroua, respira profondément, rouvrit les yeux, et pénétra la salle de vie en essayant d’avoir l’air le plus naturel possible.
Son bras-droit à bord du vaisseau, Jéon Staran – était-ce bien lui ? – s’approcha de lui, et annonça : « Capitaine, j’ai trouvé l’itinéraire le plus adapté à notre route ! Nous devrons faire une halte sur la planète Aphex. Qu’en pensez-vous ? ». C’en était trop ! Premièrement, Jéon ne l’avait jamais vouvoyé, ce n’était vraiment pas le genre de ce loup de l’espace, de cinq ans son aîné.
De plus, cette planète Aphex n’est pas n’importe quelle planète : il s’agit de la fameuse planète Ouhanairienne, dans l’univers jumeau. Précisément celle sur laquelle jamais aucun être fait de matière ne pourra se poser ! Et voilà que l’un des meilleurs pilotes au monde ignorerait tout de ce fait, alors qu’il est pratiquement certain que n’importe quel élève de dix ans est au fait de ce phénomène. Cette déclaration a cependant son importance, puisqu’elle prouve que le produit n’a pas eu d’effet sur sa vue.
Certes, Keo s’en doutait un peu, mais ceci est confirmé. Il ne reste alors que deux hypothèses : soit tout les gens qu’il a en face de lui sont des imposteurs, dans un vaisseau qui n’est pas le sien, soit il s’agit bel et bien d’un rêve ultra-réaliste. D’ailleurs, pourquoi n’existerait-il pas un produit (celui qu’on lui aurait injecté, par exemple), permettant de vivre ses rêves ? C’est-à-dire de ressentir ce que l’on rêve, de manière à croire qu’il s’agit de la réalité. Le capitaine Nervenoe cru se rappeler avoir lu quelque part qu’il était impossible, dans un rêve, de lire un livre. Il faut dire que cette idée n’a rien de saugrenue, car il faudrait une sacrée imagination pour pouvoir rêver un livre entier, et a fortiori une bibliothèque entière. Et justement, le Sans coup férir possède à son bord une bibliothèque assez importante, de plus de mille livres, issus des collections personnelles d’à peu près tous les membres de l’équipage, y compris Hern Beltos, aujourd’hui séparé du groupe. « Je vais voir, attends un peu. », répondit le capitaine à son second, le temps de faire un tour vers la bibliothèque, située au fond de la pièce. Les livres étaient toujours là, mais un détail inquiéta le commandant : ils ne possédaient aucun titre ! Passablement paniqué, Keo saisit un ouvrage au hasard et l’ouvrit. Il put y lire la phrase suivante : « The quick brown fox jumps over the lazy dog. », répétée tout le long du livre. Ce pangramme en langue anglaise était familier à Keo, et bien qu’intéressant sur bien des points, il n’y avait pas là de quoi le répéter tout le long d’un livre. Il se saisit d’un autre livre, anxieusement, et cette fois-ci, c’était un classique pangramme, en langue française, qui ornait chaque page de l’ouvrage : « Servez un whisky aux vieux juges blonds qui fument. ». Il jeta alors furieusement le livre à travers la pièce. « Quelque chose ne va pas, chef ? », s’enquit Ursopaf. « Non, non, tout va bien… J’ai juste besoin de réfléchir à… À la route que nous devons prendre. Il s’agit de gagner cette mission, après tout ! », répondit Keo, qui, à vrai dire, avait un peu oublié cette compétition, et le fait de se la remémorer le replongea dans les abîmes de sa pensée.
Pour revenir à sa réflexion précédente, et en la précisant quelque peu, il y a toujours deux possibilités : soit il s’agit d’un rêve, soit d’un piège particulièrement bien monté. Si c’est un rêve, il lui faut se réveiller au plus vite. Comment ? En mourant, probablement, mais cela est beaucoup trop risqué, car il se peut qu’il ne s’agisse pas d’un rêve. Et s’il ne s’agit pas d’un rêve en revanche, il faut absolument qu’il se rende sur Cubazick, sans tenir bien sûr compte de l’avis des faux membres de son équipage. Comme il était bien évidemment exclu que Keo se donne la mort, il n’avait vraisemblablement pas d’autre choix que d’aller au plus vite sur la planète nordique. « Pourvu que je fasse le bon choix ! », pensa le capitaine, qui, d’un pas prompt se dirigea vers la cabine de pilotage, sous le regard inquiet de son supposé équipage. Là, il ferma la porte à clef, afin de s’assurer que ses hommes ne viendraient pas le perturber, car, s’il s’agissait effectivement d’imposteurs, ils voudraient à coup sûr l’empêcher de mener sa mission à bien. Il n’y avait pas une seconde à perdre !
Keo, peu habitué, c’est vrai, à la navigation en solitaire, n’en restait pas moins un excellent pilote, que ce voyage n’effrayait pas outre mesure. Il consulta rapidement ses cartes et décida hâtivement de l’itinéraire à suivre. Bien entendu, il existe des versions évoluées de ce que vous connaissez sous le nom de GPS, permettant de conduire un vaisseau à son point de destination le plus rapidement possible, mais – et c’est également le cas de vos appareils – il existe parfois… des raccourcis !
Le pilote effectua les dernières mises à jours concernant les positions spatiales des différents astres flottants dans l’univers et son jumeau (particulièrement son jumeau d’ailleurs, où le moindre impact avec un corps, si petit soit-il, conduirait inéluctablement à l’annihilation du l’engin). Une fois de plus, il se retrouva face à un dilemme, concernant maintenant le trajet. En dehors de l’itinéraire classique, deux raccourcis existaient : l’un relativement prudent, et l’autre quasiment suicidaire ! Ce danger vient, comme je l’expliquai, des objets stellaires parsemés dans le vide de l’univers jumeau, et ce qu’il faut savoir – et ce que vous avez probablement deviné – c’est qu’aucune route passant par ce monde parallèle n’est sûre, puisqu’il est bien sûr impossible de prévoir l’ensemble des positions des objets innombrables, flottants dans l’espace. Heureusement, l’immense majorité de l’espace – que ce soit dans notre monde ou dans son jumeau – est constitué de vide dans des proportions pharaoniques, si bien que le risque de percuter quoi que ce soit d’une taille inquiétante est négligeable, et de fait considéré comme nul. Oui, mais il existe cependant des zones particulières telles que des ceintures d’astéroïdes où cette fois, le danger est bien présent ! Et en règle générale, un raccourci, quel qu’il soit, peut être considéré comme dangereux, et des deux itinéraires présélectionnés par le capitaine du Sans coup férir, l’un présentait une probabilité de collision de 1% (ce qui n’est somme toute pas rien !), et l’autre de pas moins de 10% ! Comme dans les livres – et les rêves ? – le chemin le plus court se trouvait être le plus dangereux, d’où la difficulté de prendre une décision, et là encore, la réflexion de Keo Nervenoe se basa sur les deux hypothèses – pourvu qu’il n’y ait pas d’autre choix ! – auxquelles il était parvenu :
- Dans le cas du rêve, Keo fait fausse route, et devrait absolument sortir de cet état, en mourant… Bien décidé à poursuivre sa route, la meilleure voie est donc la plus dangereuse, puisqu’elle accroit les risques de décès – et donc de sortie du rêve –.
- Dans la seconde possibilité, Keo doit à tout prix se rendre sur la planète Cubazick, et ce de la manière la plus vite possible.
S’il n’y parvient pas, sa carrière serait brisée, et celle de ses hommes avec. Nonobstant cet état des choses, cela vaut-il la peine d’y risquer sa vie, celle de dix imposteurs, et un vaisseau calqué sur le sien ? « Dix imposteurs… ». Keo repensait à ses compagnons, et eut un sursaut de motivation. « Je dois le faire
pour eux ! », dit-il à haute-voix malgré lui.
Le choix était prix, et il s’agissait maintenant de ne pas perdre de temps ! Il alluma immédiatement les moteurs, auquel allumage la réaction ne se fit pas attendre : quelques secondes après, Jéon Staran tambourinait à la porte, quémandant – exigeant en fait – des explications sur ce départ empressé. D’autres voix résonnaient derrière le pilote, qui, pour ne pas être distrait par elles, s’enfonça des écouteurs dans les oreilles et c’est un air de violon électrique qui fit vibrer ses tympans, emplissant sa tête d’images colorées. Le vaisseau prenait tranquillement de l’altitude puis vint se stabiliser dans la troposphère avant de s’y ioniser, et de disparaitre en un éclair bleuté dans un autre espace-temps.
D’après les coordonnées saisies par son pilote, le vaisseau arriva instantanément dans l’univers parallèle au notre, fusant à une vitesse qui correspondrait à plus de mille fois celle de la lumière – et correspondrait donc à une aberration – mais ici, la vitesse de la lumière n’est pas la même. Rien n’est pareil… Et le vaisseau ainsi élancé atteindrait Cubazick (ou du moins le point de l’anti-univers permettant de rejoindre Cubazick) dans quelques heures à peine. En attendant, il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire que d’attendre et de croiser les doigts, quoique l’observation du panorama pouvait se révéler passionnante, et n’ayant rien d’autre à faire, Keo Nervenoe transféra l’image de l’extérieur sur l’écran qu’il avait en face de lui. En face du poste de pilotage. Bien sûr, le Sans coup férir ne possédait aucune fenêtre ni hublot qui aurait implosés sous la pression à laquelle il était soumis lors de ses différents voyages. Afin de calmer les tambourinements sur la porte qui n’avaient cessés depuis qu’il s’était enfermé dans la cabine, le capitaine prit le micro posé à côté de lui, l’alluma, et communiqua le message suivant à l’équipage : « mesdames et messieurs, bonjour ! Je ne sais pas qui vous êtes, mais en tout cas, bravo ! Vous êtes parvenus à instaurer le doute dans mon esprit – en effet, Keo avait fait le choix judicieux de s’adresser à eux comme s’ils étaient effectivement des imposteurs. S’il se trompait et qu’il s’agissait d’un rêve, son discours n’aurait aucune importance, donc autant tout miser sur l’hypothèse de la mise en scène – et si je me suis enfermé dans cette cabine, c’est pour pouvoir piloter ce vaisseau tranquillement, car moi, il faut que j’arrive là-bas le plus rapidement possible. Afin d’économiser les réserves en oxygène – qui étaient effectivement assez basses, sans toutefois que cela puisse représenter une menace – je vous propose de vous livrer à des activités les plus calmes possibles, et à regagner des places assises. Tout se passera bien. », et il coupa abruptement la communication. « Tout se passera bien. », se répétait-il… « J’espère ! ».
Et de l’espoir, c’est vrai qu’il en fallait, car avec 10% de « chances » de collision, le danger était réel. Pourtant, 10% de chances de collision, cela signifie aussi 90% de chances de n’avoir aucun problème ! Il faudrait donc une poisse incroyable pour croiser la route de quoi que ce soit, même ici ! Et il se trouve malheureusement que Keo n’eut pas de chance ce jour-là, car à peine eut-il commencé à s’assoupir devant ses écrans de contrôle qu’une puissante alarme retentit dans tout le vaisseau !
Keo, instantanément tiré de son sommeil consulta le radar, qui était formel : un astéroïde se dirigeait tout droit sur le vaisseau à une vitesse ahurissante ! Le capitaine tenta alors une manœuvre, mais il fallait faire vite ! Non, impossible ! Le vaisseau était trop lent ! Il est vain d’essayer de dévier la trajectoire d’une navette dont la vitesse de croisière est de cet ordre de grandeur.
Quant au météore, là non plus, il n’y avait rien à faire. Le Sans coup férir ne dispose pas d’arme de tir… « Eh ! », s’exclama Keo qui eut un éclair de génie. « Ce vaisseau n’est pas le Sans coup férir ! ». Il y avait encore un espoir. Non sans une nervosité certaine, Keo ouvrit le système de commande de l’appareil, et se reporta à la partie concernant « l’équipement spécial », partie dans laquelle se trouveraient les indications relatives aux armes, si armes il y avait. « A »… « Accélérateur »… « Alarme »… « Alternateur »… « Antenne satellite »… « Anti-gravité »… !!!... « Auto-destruction » ! NON ! Il n’y avait pas d’armes ! Rien ! C’était trop tard ! La météorite était maintenant en vue en fonçait inexorablement sur le vaisseau…
5…
4…
3…
2…
1…
[ à suivre…]


Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 9 août 2007


       


Julien Lepage
2017