Julien
Lepage

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C’est pas de la tarte !
Julien Lepage

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C’est pas de la tarte !La pluie s’abattait avec une violence inouïe sur cette région d’Élam, et depuis la salle d’attente où Kéo Nervénoë lisait patiemment « L’écho galactique », l’un des quotidiens d’information les plus diffusés dans l’univers, on pouvait voir, par la grande baie vitrée, d’imposantes gouttes s’écraser avec fracas sur le parvis du manoir. Certaines gouttes rebondissaient sur la surface détrempée du marbre bleuté, rendant la vue imprenable sur la ville vallonnée d’une tristesse troublante. C’est alors que l’apaisant fond sonore généré par la pluie fut dérangé par l’ouverture de la porte, sur le pas de laquelle se tenait le secrétaire particulier du baron Lipyo VI, l’un des hommes les plus puissants de cette petite planète spécialisée dans l’exobiologie. Le baron était lui-même un biologiste hors pair, et était le directeur du centre de recherche sur les espèces évoluées de Sédiffe, la capitale d’Élam. Le secrétaire annonça au capitaine marchand que le baron était prêt à le recevoir.

Le bureau de Lipyo VI avait quelque chose du cabinet de médecin, peut-être à cause des nombreuses affiches détaillant l’anatomie de créatures dont bon nombre étaient totalement inconnues de l’explorateur chevronné qu’était pourtant Kéo qui se pencha pour saluer son hôte, comme c’était ici la tradition, puis remit en place une mèche de ses longs cheveux, et le baron prit la parole : « Capitaine Nervénoë, expliqua-t-il, si je tenais tant à vous faire venir jusqu’à notre humble planète isolée, c’est parce que je souhaiterai faire appel à vos services que l’on dit si précieux. J’ai cru comprendre que vous étiez spécialisé dans le transport de marchandise spéciale, et il se trouve que j’ai justement une livraison extrêmement précieuse à faire parvenir au plus vite à un collègue. Il s’agit du coffre-fort qui se trouve ici, juste là. (Il pointa le coffre posé à côté de son bureau. Il s’agissait un énorme coffre en fonte dont le système d’ouverture semblait particulièrement complexe.) En fait, il s’agirait simplement de le conduire sur la planète Kétadole, du système de la Taupe, et de le remettre au professeur Berdon, à Astrea, la capitale. Vous savez où cela se trouve ? Bon, très bien. Acceptez-vous ce contrat, monsieur Nervénoë ? »
Le capitaine du « Sans coup férir » demanda au baron Lipyo VI un court délai de réflexion, lui permettant ainsi d’exposer la nature du travail aux autres membres de l’équipage, puis ils décidèrent ensemble d’accepter cette offre, bien que la mission ne soit pas franchement passionnante. En fait, la motivation venait plutôt du salaire relativement généreux que proposait le biologiste, ce qui voulait très probablement dire que la marchandise qu’ils auraient à transporter serait de grande valeur – au moins scientifique. D’ailleurs, il était curieux de constater que le baron se refusait à tout commentaire quant à la nature du contenu du coffre, et leur interdit d’ailleurs formellement de l’ouvrir rendant les choses encore plus mystérieuses.
Malgré cela, le lendemain matin, le « Sans coup férir » était chargé du coffre-fort, prêt à s’élancer de la piste du spatioport d’Élam. Les neuf membres de l’équipage étaient dans le vaisseau, chacun à son poste respectif, et le capitaine, encore sur le tarmac, attendait l’arrivée de Lipyo VI afin de le saluer avant son départ, mais celui-ci avait déjà près d’une demi-heure de retard.
Puis, soudainement, l’homme arriva en courant, un paquet dans les bras et les cheveux ébouriffés à la fois par ce qui semblait avoir été un réveil précipité et par le vent qui lui soufflait au visage pendant sa course. Il arriva devant le capitaine Nervénoë et lui tendit son paquet en lui expliquant qu’il s’agissait d’un présent pour le professeur Berdon : un gâteau. Un peu surpris, Kéo pris la pâtisserie, salua le baron, tourna les talons et pénétra dans la navette.
À bord, il déposa le paquet au frigidaire de la cuisine et se rendit à son poste de pilotage. Quelques instants plus tard, un fabuleux éclair bleuté déchira le ciel, et le vaisseau disparut dans l’hyperespace.
Il y a parfois des hasards, des coïncidences troublantes, des événements anodins qui peuvent avoir de lourdes conséquences, et c’est précisément ce qui arriva à Ursopaf Nifregh, l’un des membres de l’équipage du « Sans coup férir », surnommé « l’ours » par ses amis, en raison de son physique, mais aussi par consonance avec son prénom… Mais il y avait également son comportement ! Souvent grognon, et toujours insatiable, au point qu’il se relevait toutes les nuits pour aller manger un morceau. Et c’est justement au cours d’une de ces nuits, alors que le vaisseau naviguait tranquillement dans l’espace, qu’il décida de gouter un petit bout du gâteau (beaucoup de disparition de gâteaux commencent comme ça), et ouvrit la boîte frappée des initiales du baron, et constata alors l’impensable ! Le gâteau, visiblement surpris par l’ouverture soudaine de la boîte, eut un mouvement de recul ! Affolé, Ursopaf poussa un cri qui réveilla tout l’équipage. Accourant dans la cuisine, ils ne purent que constater l’exactitude de ce qu’avait découvert leur camarade : le gâteau était bien vivant ! Un peu effrayés, ils enfermèrent le « gâteau » dans un solide coffre, sur les ordres du capitaine Nervénoë.

Dès le lendemain matin, ils appelèrent de toute urgence le baron Lypio VI afin d’avoir des explications, et ce dernier avoua que l’objet de la mission était de livrer le « gâteau » et non le coffre-fort, qui ne contenait d’ailleurs que des produits sans importance. L’idée était de protéger coûte que coûte l’animal, et qu’en cas d’attaque du vaisseau, les pillards voleraient le coffre et non la pâtisserie, aussi pensait-il la créature en sécurité. Il expliqua que cet être était unique dans l’univers, et découvert sur une météorite isolée. Son importance résidait dans le fait qu’elle fut la première créature macroscopique découverte à pouvoir vivre dans le vide total, en faisant ainsi l’objet de nombres de convoitises militaires et scientifiques, c’est pourquoi elle vaut en réalité une véritable fortune. C’est pour cette raison que l’équipage ne devait rien savoir.

Ursopaf Nifregh
Ursopaf Nifregh

Cependant, il y a un autre élément qui était beaucoup moins anodin.
Lipyo VI avoua que la créature, lorsqu’il la leur avait donné, était absolument inerte, car endormie par de puissants sédatifs, et ne devait se réveiller que bien après son arrivée sur Kétadole. Il semblerait que le biologiste n’ait pas prévu que le froid du réfrigérateur eut réveillé l’animal… En fait, son endormissement n’avait pas pour but que de dissimuler sa vie, mais il y a un autre détail : l’adipokyne (c’est son nom) est une espèce extrêmement agressive, mortelle pour l’homme ! Au moment où Ursopaf a ouvert le frigo, en plein milieu de la nuit, donc, l’adipokyne devait être en train de se réveiller, c’est la raison pour laquelle ils purent la mettre en cage sans aucune résistance. Par contre, si Nifregh ne s’était pas relevé, elle aurait probablement tué la première personne qui aurait ouvert le frigo le matin venu…
De nombreuses précautions furent logiquement prises jusqu’à la fin du parcours, puis l’arrivée sur Kétadole se fit sans problème. L’équipage demanda une révision de leur salaire conséquente aux risques encourus, et une fois icelle accordée, ils décidèrent de prendre quelques jours de vacances bien mérités.

Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 27 juillet 2007


       


Julien Lepage
2017