Julien
Lepage

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Tendre enfance
Julien Lepage

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Tendre enfanceDis-moi, Seigneur... dis-moi, mon enfance a-t-elle succédé à un âge que j’aurais vécu, interrompu par une mort précédente ?
Saint Augustin, Confessions


J’ai toujours été vivement intéressé par la métempsycose, et lorsque ce qui n’était jusqu’à présent qu’une hypothèse fut confirmé et même irréfutable, ce fut un grand bouleversement dans ma vie, et dans celle d’à peu près tous les terriens, d’ailleurs.
Je n’eu pas l’honneur d’être le premier mnésique. Ce fut un espagnol du nom de Jóse Carles, né le neuf mars de l’an deux mille quatre-vingt-sept. Lors des premiers jours qui suivirent sa naissance, rien n’eut permit de différencier cet enfant des autres, cependant, au bout de douze jours, celui-ci paraissait extrêmement agité et gesticulait frénétiquement, tout en poussant des hurlements paniqués. Ses parents le conduisirent en toute logique, et en toute urgence, à l’hôpital le plus proche, afin de l’examiner. C’est au bout de deux jours d’observation que l’enfant parvint à recouvrer son calme et se mit, le plus curieusement du monde, à parler.
Il fut impossible de croire à la naissance d’un nouveau génie, ni d’un surdoué quelconque, car la particularité de Jóse était qu’il s’exprimait dans un allemand parfait. De brèves recherches permirent de déterminer que « l’enfant » s’appelait Gunter Helper, et qu’il était décédé à Obermenzing, près de Munich, en Bavière. Cette nouvelle porta un coup au moral de la famille Carles. Il ne fut pas facile à Josie d’annoncer à ses parents qu’elle venait d’accoucher d’un allemand de 68 ans. Cela porta également un coup au moral de la famille Helper, dont la distribution de l’héritage de cet ancien propriétaire brassicole était fortement remise en question.
Une immense vague d’inquiétude mêlée à de l’espoir envahit également la Terre. Pour certain, cela signifiait que la réincarnation existait, mais pour d’autres, comme les catholiques dont les écrits ne laissent que peu de place à ce phénomène, cette nouvelle remettait en cause jusqu’à leur façon de voir le monde, et bien entendu, ce genre d’ébranlement du fondement de nos pensées ne peut se finir qu’en conflits.
Cependant, le cas de Jóse ne fut que le premier. À partir de sa naissance, et sans que personne ne put expliquer pourquoi, malgré la myriade de théories qui naquirent, tous les enfants qui virent le jour furent mnésiques.
Âgé de cent un ans, je mourus quelques mois après la naissance de l’espagnol-allemand, et naquit de parents portoricains, dans un bidonville près d’Arecibo, ville connue principalement pour son radiotélescope. Mon décès fut la meilleure chose qui m’était arrivée depuis des années. Atteint depuis mes quatre-vingt-quinze ans de la maladie de Parkinson, je sentais mes capacités intellectuelles se dégrader, et ma renaissance me permit – à ma grande surprise – de recouvrer l’intégralité de mon potentiel. Au bout de quelques mois, je fus rapatrié en France auprès de ma famille.
De grands bouleversements eurent lieu dans le monde entier, entraînant une réforme complète de nos sociétés et des centaines d’années de guerres permanentes ; lesquelles guerres, d’ailleurs, avaient été profondément affectées par ce phénomène. Elles n’avaient plus pour conséquence une baisse de la population, mais un rajeunissement. Les générations se succédaient à une vitesse folle, d’autant plus que, dans les cas de guerres bipolaires, lorsqu’un bébé naissant dans un camp se mettait à parler la langue du camp adverse, il était aussitôt exécuté, tant et si bien qu’au bout de quelques résurrections, un soldat tué finissait par revenir dans son camp d’origine, et quand bien même l’ennemi désirait constituer une réserve de prisonniers de guerre, non plus comme monnaie d’échange, mais comme moyen d’abaisser le nombre d’adversaires, les nouveaux re-nés se laissaient dépérir afin de retrouver leurs alliés. Finalement, la conservation d’otage n’engendrait qu’une baisse très limitée et très ponctuelle du nombre d’ennemis à abattre.
Finalement, les guerres devenant vaines, et firent place à des conflits plus pacifistes mais non moins cruels : des guerres économiques. Inutile de préciser que les États-Unis avaient d’ores et déjà une avance considérable dans ce domaine, mais au bout de quelques dizaines d’années, les habitants des pays pauvres ayant appris à parler anglais se livrèrent à d’immenses suicides collectifs, afin d’envahir subrepticement l’Amérique, et réussirent effectivement à s’immiscer dans la population locale, puis à contrebalancer le monopole économique en redistribuant frénétiquement les richesses dans leurs pays originels.
L’humanité finit par se stabiliser dans un état de stagnation assez lamentable pour finalement décliner, et ce jusqu’à ce jour du vingt-trois août trois-mille quatre-cent soixante-sept, où, à ma grande surprise, à défaut de n’avoir été le premier mnésique, je fus le premier homme depuis plus d’un millénaire à mourir, et si je le sais, c’est que je ne fus pas réincarné, mais que, contre toute attente, j’accédai à ce que l’on pourrait appeler « le Paradis », bien que l’image idyllique que l’on pourrait en avoir ne correspondait en rien à l’univers étrange auquel j’accédai ; icelui ayant plutôt l’apparence d’un laboratoire complexe, regorgeant d’appareils électriques d’un genre singulièrement inconnu, non seulement pour le novice que j’étais, mais – j’en avais le pressentiment – également pour tout être humain, aussi savant fut-il. À mon arrivée dans ce monde nouveau, je me réveillai (et le terme n’est pas choisi à la légère) dans un confortable fauteuil dont l’aspect évoquait le cuir, et le galbe un siège de dentiste.
Un peu paniqué, je dois le reconnaitre, je n’osai lever mon séant de son support dans lequel il était encastré au point qu’il semblait ne l’avoir jamais quitté, et décidai plutôt d’examiner la pièce dans laquelle j’étais confiné et découvrit des inscriptions sur les murs et sur les écrans (ou ce qui semblait être des écrans) des machines, et l’écriture que j’y découvris ne m’évoquait absolument aucun souvenir, malgré les dizaines de peuples aux seins desquels j’étais nés, et dont j’avais parfois appris la langue, au cours des deux ou trois-cent derniers lustres. À ce moment, je ne sais si ce fut la peur ou la curiosité qui me mût, mais j’eus soudain l’envie, si ce n’est le besoin, de quitter mon fauteuil, et c’est là que je me rendis compte que je n’étais maître d’aucun de mes muscles ; pas un ne daignait m’obéir et restaient pitoyablement inertes, et c’est au paroxysme de mon insane et soudaine panique qu’une porte dont je n’avais pas même relevé la présence s’ouvrit. Un homme s’y engouffra promptement et s’installa devant une de ses machines, l’air passablement agité, puis, au bout de quelques longues minutes, il se retourna machinalement vers moi, comme pour s’assurer que je fusse toujours en place et poussa un cri de stupéfaction à la vue – j’imagine – de mes paupières ouvertes. Il pressa un bouton, et quasi-instantanément, deux autres personnes accoururent dans la pièce, s’exclamant à leur tour une onomatopée proche de celle utilisée par leur confrère. Le premier, celui qui m’avait découvert éveillé, s’avança vers moi et prononça une phrase dont les consonances me semblaient provenir de temps immémoriaux, et quelque chose paru se déverrouiller en moi, un peu comme lorsque l’on chercher un mot ou un nom, et que, après d’interminables secondes, minutes et parfois heures, perdu dans ses pensées, on finit par retrouver cet insaisissable locution. Petit à petit, le sens de cette phrase me parvint, comme les feux d’une voiture sur une route de nuit : petit à petit jusqu’à m’éblouir carrément, puis, au-delà même de la phrase (dont le sens n’était autre qu’une interrogation quand à mon état de santé), c’étaient des milliers de souvenirs qui vinrent s’agglutiner dans mon esprit d’une manière si rapide et si incontrôlée que j’avais la douloureuse sensation que mon cerveau se gorgeait d’informations au point d’imploser.
En un instant, et par une simple phrase, ma situation avait complètement changée, au point que la personne que j’étais – et que j’avais pourtant mis des siècles à forger – n’était désormais plus qu’un insignifiant inconnu face à l’entité que je venais de redevenir, et qui vivait depuis des éons à la surface de ce monde ; de même, les deux personnes que j’avais face à moi et qui n’étaient que des étrangers redevenaient brutalement les meilleurs amis que j’avais eus, et que je n’avais pas vu depuis des centaines d’années (bien que cette unité de temps paraisse insignifiante à la vue de la durée extraperceptuelle de mon existence). Je compris en un instant ce qu’avait été ma vie sur Terre : rien de plus qu’une simulation analogique d’existence présentant des concepts radicalement différents de la vie que je parcours ici, et ce dans l’unique but d’occuper un tant soi peu l’infinité temporelle de mon être.
Cependant, une question restait sans réponse : pourquoi, tout d’un coup, ai-je cessé de mourir, puis, plus tard, pourquoi ai-je cessé de me réincarner ?
Ce sont mes amis qui répondirent à ma question en m’expliquant que, tel que nous l’avions conçu, le logiciel de simulation de vie terrestre était sensé m’incarner une première fois dans le corps d’un futur nouveau-né – ce qui s’est effectivement passé – puis, une fois cette vie écoulée (donc au moment de ma première mort), je devais retourner dans un nouvel hôte (ce qui s’est là encore très bien déroulé) et choisir à ce moment-là (en pleine possession de ma mémoire extrahumaine) si je voulais effectuer une nouvelle vie ou pas (en cas de poursuite du jeu, ma mémoire se serait effacée, laissant la place à une enfance vierge, et dans le cas contraire, cela aurait eu pour conséquence de provoquer une fausse couche à la personne qui aurait été ma mère pour cette existence). Ainsi le cycle se répétait-il jusqu’à ma lassitude. C’est justement là que le problème s’est produit (et quelle erreur stupide quand j’y repense)…
Ce que nous n’avions pas prévu était que le jeu me plairait tellement que, enchainant les vies, de la préhistoire à l’époque du « bug », le nombre total d’êtres humains ayant existés (vivants + morts) dépassa les 138 milliards d’âmes (237), ce qui engendra une erreur de dépassement de capacité qui eut les conséquences que l’on sait, jusqu’à ce que mes amis repèrent l’erreur et la corrige…

Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 13 juillet 2007


       


Julien Lepage
2017