Julien
Lepage

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Ténors du bar
Erwan Bracchi

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Ténors du barDans un bar, à Dévieux, dans les environs de Domuse.

Effluves de bière, fumées de cigarette et haleines chargées.
   La porte s’ouvre et ce qu’il reste d’un homme, rougeaud, trapu, bourru, entre et s’assoit à une table autour de laquelle se trouvent quelques-uns de ses semblables, rougeauds, trapus, bourrus et parfois même barbus, qui sirotent tranquillement leur Heineken ou bien encore leur 1664, selon les préférences, et, pour certains même, un petit pastis, préparant tout aussi tranquillement leur future cirrhose.
- Salut les gars !
- Salut Robert !
- Alors, comment va la p’tite famille ?
- Bah, comme d’hab’, les gosses à l’école, et bobonne à la maison, à leur préparer un bon petit r’pas… Et toi, Marcel, qu’est-ce ça raconte ?
- Bah ça raconte que ç’a pas grand-chose à raconter de plus que d’habitude, à part p’t-être que j’ai vu le toubib hier, qu’il m’a dit que je devrais arrêter de m’envoyer des cigares gros comme c’que j’ai dans l’falzar, sans quoi j’risque de finir par bouffer les pissenlits par la racine. J’lui ai dit c’est c’qu’arriv’ra, d’toute façon ! », dit jovialement Marcel, sourire et cigare aux lèvres, plus rouge qu’à l’accoutumée, si possible.
- Ouais, t’as raison Marcel, d’toute façon, qu’est-ce ça leur fait, aux toubibs, qu’on boive comme des trous et qu’on fume comme des pompiers, hein ? Moi l’mien il m’a dit y a pas deux jours que j’avais pour sûr un début de nécrose au foie, j’lui ai dit tranquillement qu’si tu continues de m’foutre les foies, c’est pas avec une nécrose que j’vais finir, c’est avec une névrose, et j’me suis barré, y avait plus rien à en tirer, d’ce toubib.
- Ouais, bah, on sait ben qu’le seul remède qu’est bon, c’est la bibine, pas vrai Bébert ?
- Y a pas à chier, la bibine, c’est le pied ! Et celle que j’suis en train d’m’enfiler, l’est pas dégueu non plus !
- Ah, sacré Bébert !
- Ouais, sacré Bébert, va !
   La porte s’ouvre, ce qu’il reste d’une femme, rougeaude, trapue, bourrue, entre et s’approche, un air désolé sur le visage, qu’elle a jonché de petites crevasses ainsi que d’immenses plaques pourpres, de la table où siègent les habitués, mais ne s’assied pas, prend son ton le plus solennel bien qu’encore enivrée des litres de vin qu’elle engloutissait la veille au soir sans ciller, sans sombrer, et annonce :
- Les gars, j’ai une mauvaise nouvelle, c’est Marcel, il a eu un accident, il…
- Mais qu’est-ce tu racontes, ma Jojo, il est pas mort, il est là, avec nous, r’garde, là !
- J’parlais pas d’lui, j’sais bien qu’il est là, j’suis pas miro, j’parle de l’autre, c’ui qu’est pas encore à la r’traite…
- Ah, merde, j’lavais oublié, c’est vrai…
- Ah, c’est pour ça qu’il est pas v’nu hier soir !
- Putain, ça fait chier pour lui, pauv’ Marcel, va !
- Et c’est quand, qu’on l’enterre, et sa femme, elle va bien ?
- Bah, couci-couça, c’est demain, qu’on l’met en bière.
   Celui qu’on surnomme Pierrot prend alors un air grave et, sérieux, baisse les yeux, pince les lèvres et tapote légèrement sur son cigare au-dessus du cendrier, déjà plein.
- Fais voir l’cendar, Pierrot, ça m’a coupé l’envie d’fumer, tout ça.
- Fais gaffe, il est plein.

Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 4 août 2007


       


Julien Lepage
2017