Julien
Lepage

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Vide
Erwan Bracchi

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Vide C’est comme pour tout, on s’y fait. Ici, la cuisine, là, le salon, et là-bas –
     Je ne me souvienne pas qu’il ait jamais fait aussi froid, ici-bas, mais les temps changent, le temps aussi, tout comme les gens, qui, s’ils étaient hier joyeux et d’agréable compagnie, semblent aujourd’hui baigner dans une eau bien amère, les larmes d’un bonheur à jamais disparu, celui-là même qui à jamais semble échapper à des mains chaque jour plus grises, se fanant ainsi que ces fleurs que l’on oublie d’arroser, bien qu’à ses yeux chaque jour ces dernières fassent montre d’une décomposition florale de plus en plus flagrante, jusqu’à ce qu’un à un les pétales se détachent, secs, pour aller s’étaler sur le bois de la table, autant de cadavres qui rejoindront sous peu dans leur tombeau les restes d’un repas trop copieux, les bouts de papier par le vinaigre salis et collant aux dernières feuilles de salade, maintenant presque noires, ainsi que les déchets innombrables d’une semaine de vie dans cette demeure où sans fin la vie semble se mourir. La solitude ne s’était chez moi jamais faite si prégnante de pensées, peut-être en raison de sa nouvelle nature. Peut-être. Assise comme elle l’est sur le côté droit du canapé pourpre qui si longtemps fut le siège de réunions intimes entre le père et la fille, le père et le fils, le père et moi, leur mère, il me semble que quelqu’un d’autre est à ses côtés, bien que la place soit vacante, encore que le coussin ait pris la forme, impression arrondie, au fil des ans, de celui qui avait pour coutume de s’y asseoir confortablement, journal déplié dans les mains, pour y lire une ou deux heures chaque matin, avant de quitter la maison pour se rendre à l’hôpital, soigner ses patients. Veuillez patientez, s’il vous plaît. Mais aujourd’hui, personne ne quittera la maison. Pauline ne pleure pas, mais ses yeux, posés sur le vase que j’ai nettoyé hier soir après avoir ôté les roses flétries qui s’y trouvaient, des yeux vides, figés dans une stase lithique, trahissent ce qui au-delà tente de percer ce masque d’apathie, un masque que tous les passants portaient, tout à l’heure, lorsque je les croisais sur le chemin du retour, tandis que je m’imaginais que tous savaient et me demandais comment il se pouvait que tous fussent au courant, au courant de ce qui me faisait déambuler lentement, sans but apparent, comme un navire sans boussole emporté par les flots, naviguant sur les eaux placides d’une mer miroir qui se contente jusqu’au rivage de faire onduler les nuages. Paul est maintenant assis à côté d’elle, mal à l’aise, frêle, le visage livide, un visage dont la pâleur révèle une nuit sans sommeil, ou bien encore un sommeil dont on sort plus épuisé que la veille, preuves en sont les cernes sous ses noirs orbites, parfaits compléments aux yeux de sa sœur, ce qui leur donne ce petit air de famille que d’habitude on s’étonne de ne pas trouver chez eux. Il me regarde, comme s’il était une autre personne. Voilà que sonne le téléphone, ainsi qu’un beffroi. Pauline lève des yeux humides qu’elle pointe dans ma direction, tandis que Paul détourne les siens. La sonnerie s’arrête ; cependant, j’en entends encore l’écho, tandis que le répondeur prend le relais : Veuillez patienter, s’il vous plaît.
C’est comme pour tout, on s’y fait. Ici, la cuisine, là, le salon, et là-bas –

Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 18 juin 2007


       


Julien Lepage
2017