Julien
Lepage

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Xólotl la maudite
Julien Lepage

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Xólotl la mauditeLe soleil se couchait sereinement en cette douce soirée de mai, inondant de rayons irisés la ville d’Aràcan la rouge, nommée ainsi en raison de la couleur des pierres ayant servies à l’érection des bâtiments si typiques de cette planète, et l’un d’eux apparaît particulièrement remarquable : le capitole, centre névralgique de cette immense cité marchande, dont les colonnes qu’elle arbore avec fierté donnent un aspect de puissance à la colline sur laquelle elle est implantée, et qui domine majestueusement la vallée abritant le cœur de la population. On peut admirer du parvis de l’édifice une vue superbe des environs, et peu d’hommes dans l’univers peuvent se vanter d’avoir vu si beau paysage, et Kéo Nervénoë, ce soir-là, était l’un de ces privilégiés, contemplant non sans un certain vertige qui n’était cependant pas causé par l’altitude, mais plutôt par le sentiment d’invincibilité que l’on peut ressentir lorsque l’on domine une telle étendue de terres et d’hommes. Il regarda une dernière fois le soleil alors qu’il dardait les derniers rayons de la journée vers lui, puis inspecta sa tenue en époussetant machinalement sa manche droite, réajusta son col et se décida finalement à pénétrer dans l’imposante construction biséculaire.
C’était la première fois qu’il se rendait à Aràcan, et bien que l’exceptionnel paysage l’impressionna, l’anxiété qui le rongeait était due au rendez-vous qu’il avait, et qui l’avait poussé à parcourir près de dix parsecs, et c’est donc assez nerveusement qu’il se rendit au poste d’accueil du capitole, afin de se renseigner sur l’emplacement du bureau de Mankh Gêmoran, président de l’aéromarchandage mondial1, puis, une fois renseigné et après avoir jeté un bref coup d’œil à sa montre (pour constater qu’une fois de plus, il était en retard), Kéo se rendit sur le pas de l’imposante porte du cabinet présidentiel – dont la fonction de l’occupant de la pièce était confirmée par l’inscription gravé sur l’imposte en marbre – et en actionna vivement le heurtoir à tête de lion, dont le résonnement fut suivi par une exhortation à entrer dans la pièce.

L’homme qui fit face à Kéo était une personne rondouillarde, avachie dans un élégant fauteuil mêlant classicisme et modernité, et dont les vêtements bouffants n’étaient pas sans rappeler les costumes des anciens rois, sur Terre, il y a plusieurs milliers d’années, ou plus récemment, les habits traditionnels des militaires centauriens – à la différence que ceux du président Gêmoran arborait une teinte fauve, alors que ceux des soldats du système de Proxima tirent franchement sur le gueule. Au-dessus de l’occupant du bureau trônait un massif drapeau sur lequel était imprimée l’aigle éployée, symbole de la plus importante compagnie marchande de l’univers : la CMG, acronyme dont la source ne présente guère de mystère, mais dont l’apposition sur un vaisseau dénote immanquablement l’importance et les qualités de son capitaine, et justement, ce sigle figure sur le vaisseau – et de fait sur l’uniforme – de Kéo Nervénoë, capitaine du célèbre « Sans coup férir », dont le nom illustre la philosophie de son commandant quant à l’utilisation de la réflexion plutôt que de la violence.
Bien que le capitaine Nervénoë travaillât depuis plus de cinq ans aux services de la CMG et qu’il se fût illustré dans nombre de missions – et parfois d’importance – jamais il n’avait rencontré Mankh Gêmoran, et à vrai dire, jamais il n’aurait cru avoir le privilège de le côtoyer ainsi, c’est pourquoi il pensait – et à juste titre – que la raison de leur entrevue devait être particulièrement importante. C’est précisément alors qu’il tentait de percevoir cette raison que le président de la CMG prit la parole :
« Monsieur Nervénoë, je vous remercie de vous être déplacé jusqu’ici malgré votre charge de travail que je sais importante, et je vous en saurai gré, cependant, la raison pour laquelle je vous ai fait venir ici est, je pense, d’une importance à même de justifier votre voyage.
Président Gêmoran, je suis entièrement à votre service, parvint-il à articuler malgré l’appréhension qui le troublait.
Bien, je vais vous exposer la situation. Avez-vous entendu parler de la planète Xólotl ? Non ? C’est bien normal, elle n’a été découverte qu’il y a peu de temps par des hommes à nous, et son existence devait rester secrète pour la bonne raison que, d’après nos analyses, celle-ci regorge d’uranium, qui, comme vous le savez, est le principal composant des carburants nucléaires de nos vaisseaux. Autant dire que cette planète est pour nous une véritable aubaine. Elle est située dans le secteur 172B, donc un secteur très peu connu, en outre nous ne disposons que de très peu d’informations sur elle. Exceptées sa position et sa composition, nous ne connaissons que sa taille, et figurez-vous qu’elle mesure à peu de choses près la même taille que la Terre. Avez-vous déjà été sur Terre ? Oui, bien sûr, vous êtes un grand voyageur… Bref, les deux planètes ont les mêmes dimensions, c’est pourquoi Xólotl porte le nom de la divinité aztèque de la gémellité.
Je vois… Vous voulez faire appel à moi pour récupérer cet uranium, c’est bien cela ?
Eh, eh… Pas du tout mon garçon, voyez-vous, vous faites partie de ce que l’on appelle « l’élite des marchands », et en aucun cas je ne vous demanderai de vous charger d’une mission aussi basique, cependant, vous n’avez pas tort : je vais effectivement faire appel à vous pour cette mission, mais croyez-moi, ce n’est pas ce que vous croyez ! En fait, il se trouve que j’ai déjà envoyé un vaisseau là-bas, mais le hic est que celui-ci n’est jamais revenu, et pour cause : il s’est écrasé à la surface de la planète.
Qu’ai-je à voir avec ceci ?
Laissez-moi finir… Suite à cet incident, nous avons envoyé un deuxième vaisseau, mais il subit le même sort que son prédécesseur.
Un fort champ magnétique ?
Non, c’est ce que nous avions pensé également, et le deuxième vaisseau avait effectué des mesures de magnétisme avant de se poser ou plutôt de tenter de se poser… Nous savons que le magnétisme n’a rien à voir là-dedans. Ce n’est pas non plus un problème de vents violent, comme ç’eu pu être le cas sur certaines planètes, comme Orcus, puisque le vaisseau s’est écrasé précisément à l’endroit où il aurait dû atterrir. Vous commencez à comprendre pourquoi j’ai besoin de vous. Nous ne pouvons pas laisser passer une affaire pareille, mais nous ne pouvons pas non plus risquer la vie de plus d’hommes. Vous êtes, d’après ce que l’on m’a dit de vous, le meilleur pilote de toute la galaxie, alors j’ai pensé que vous saurez certainement résoudre ce mystère. Bien entendu, je suis prêt à vous accorder toute l’aide dont vous aurez besoin, fusse-t-elle humaine ou financière.
Moi et mes hommes somme à votre disposition, monsieur le président. Je pense que nous disposons de tout l’équipement nécessaire à la menée à bien de cette mission, et sommes prêts à appareiller à votre commandement. Très bien. Merci d’accepter ma requête, et bonne chance à vous et votre équipage. Vous pouvez décoller dès maintenant. Vous savez, dans ce genre d’affaires, la rapidité ne peut être qu’un atout à mettre de notre côté, et vous êtes le plus vite et le plus efficace des capitaines de vaisseaux qui travaillent sous les couleurs de notre entreprise. Revenez victorieux et je saurai vous récompenser. »

Après une courte nuit – perturbée pour la plupart des douze membres de l’équipage – c’est bercé par les premiers rayons du soleil que le « Sans coup férir » décolla pour se placer en orbite autour de Mercurus, d’où il mit ses réacteurs en marche, et commença sa phase d’ionisation, qui dura près d’une heure, puis transnavigua jusqu’à la planète cartographiée la plus proche de Xólotl : Héphaïstos, connue pour être la planète la plus riche en fer de tout le cosmos, et n’est située qu’à 12 jours lumière de la cible de l’équipage, en plein centre de la galaxie M90, de l’amas de la Vierge.

Le capitaine Kéo Nervénoë
Le capitaine Kéo Nervénoë

La transnavigation est le concept qui a révolutionné l’exploration spatiale, et fut mise au point en l’an 322 par le plus grand physicien de tous les temps : Boze Sampret. Il faut tout d’abord préciser qu’avant de mettre au point ce moyen de transport, il fit tout d’abord une découverte exceptionnelle, qui résolvait un problème vieux de plusieurs centaines d’années : d’où vient la masse des particules, et d’om vient la force de gravité ? La réponse qu’il apporta fut particulièrement déroutante puisqu’il mit en évidence l’existence d’un univers jumeau au notre, aux propriétés physiques radicalement différentes ; quant à la transnavigation, elle consiste à déchirer notre univers localement pour pénétrer cet univers jumeau, afin de naviguer dans celui-ci plutôt que dans le nôtre, et ce pour la bonne raison que la vitesse de la lumière y est près d’un milliard de milliards de fois plus élevée, rendant donc possible – par rapport à notre univers – le déplacement supraluminique, dont l’intérêt pour les voyages interstellaire n’est pas à commenter plus longuement.

C’est ainsi que l’équipage de Kéo Nervénoë parcouru les trente millions d’années-lumière les séparant d’Héphaïstos en à peine deux jours, en dépensant comparativement autant d’énergie que l’on en utilisait dans les balbutiements de la conquête spatiale pour se rendre de la Terre à la Lune. Il faut préciser à ce sujet que, grâce à un phénomène physique que je ne détaillerai pas ici, le fait de passer de notre univers à l’autre en ionisant au préalable le vaisseau modifie la façon dont il se comportera dans le second univers, en affectant notamment sa vitesse et sa direction. En clair, il suffit d’ioniser correctement le vaisseau pour qu’il file à la vitesse que l’on souhaite, dans la direction où l’on souhaite qu’il aille. Ne reste alors au capitaine plus qu’à arrêter le vaisseau au moment voulu en effectuant la manœuvre inverse.

Cependant, comme vous pouvez vous en douter, il s’agit de faire la manœuvre au bon moment, ce qui justifie le fait que cette procédure soit entièrement automatisée ; la tâche incombant au capitaine étant réduite à la saisie de la planète de destination. Et c’est précisément là que le bât blesse, puisqu’il est malheureusement impossible – car trop compliqué – de se rendre n’importe où avec ce moyen, la raison étant que les calculs à mettre en œuvre sont tellement complexes qu’ils sont préprogrammés dans la machine de bord. De fait, il n’est possible d’aller que sur les planètes préprogrammées dans le catalogue de l’ordinateur, et bien évidemment, étant donnée la nouveauté de la découverte de Xólotl, celle-ci ne figure pas à ce dit catalogue ; c’est la raison pour laquelle la destination première du « Sans coup férir » se trouve être Héphaïstos. Le reste du trajet se fera à vitesse subluminique dans notre univers.

Ce n’est donc qu’après deux mois de voyage que l’équipage du capitane Nervénoë parvint à proximité de fameuse planète maudite, et ils se mirent alors a effectuer de nouvelles mesures du champ de gravité, afin de vérifier formellement les assertions du président Gêmoran, mais effectivement, rien ne permettait de se douter du danger qu’offrait cette planète, à tel point que Kéo lui-même commençait à se demander si elle était si dangereuse que l’on ne voulait le lui faire croire, aussi décida-t-il d’envoyer une sonde se poser à la surface de l’astre dont la couleur topaze était assez unique dans l’univers, et la destruction de la sonde confirma les propos du président de la CMG, mais intrigua encore plus les membres de l’équipage du vaisseau : la sonde ne semblait pas attirée vers le sol de la planète, mais se comportait au contraire comme s’il n’y avait pas d’astre devant elle, comme si elle flottait toujours dans le vide, mais ne s’écrasait pas… Qu’avait-il donc bien pu survenir à leurs deux prédécesseurs ?

Pris d’un soudain éclair de génie, Kéo Nervénoë décida de mesurer la masse de la planète, processus facilité par la présence d’un petit satellite, dont les mouvements allaient se révéler utiles dans ce calcul. Effectivement, comme Kéo le pressentait, Xólotl affichait une masse quasiment nulle ! Il en conclut dont deux choses : il expliqua tout d’abord la cause de la disparition des vaisseaux par le fait que, alors qu’ils essayaient de se poser, ils continuaient de flotter et durent donc allumer leurs moteurs pour se diriger vers le sol, mais cette manœuvre étant particulièrement délicate, le moindre faux mouvement aplatirait illico l’engin et le fait que les capitaines n’étaient pas – de l’aveu même de Mankh Gêmoran – de bons pilotes confirme cette théorie.

La deuxième conclusion à laquelle Kéo était parvenue concernait la masse anormalement faible de l’astre, et calcula que Xólotl était une planète vide !

1 Mondial au sens « relatif à la planète Mercurius », cependant, Aràcan, la capitale de Mercurius est l’un des plus importants centres de commerce de l’univers habité.



Note : 0 / 10

le 1 janvier 1970

Le 14 juillet 2007


       


Julien Lepage
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