L’esprit du justicier
Boston, Massachusetts, mai 1997.
Une chaleur étouffante baignait le petit commissariat de Charlestown et le vieux ventilateur en noisetier qui tournait au plafond ne parvenait qu’à grande peine à baisser un tant soit peu la température de la pièce. Le commissaire John O’Hara tapotait nerveusement son bureau, les yeux rivés à l’horloge. Il ouvrit machinalement un dossier posé à côté de lui et y jeta un regard bref avant de le refermer, soupirant. « Vous pensez qu’il va venir, chef ? », demanda l’inspecteur Casey en tirant une bouffée de son cigare brésilien. « Évidemment qu’il va venir ! », grogna-t-il. Du revers de sa manche, il s’épongea le front puis, basculant son fauteuil en arrière, il ajouta « Si j’entends encore sa voix de fausset, je crois que je lui balance le cendrier dans la tronche ! » ; et il dénoua sa cravate de coton qui le gênait sérieusement.
Casey éclata de rire. « Chef, j’vous parie une Kilkenny qu’il aura ressorti son… ». Un frisson d’horreur glissa le long de la colonne vertébrale du ventripotent commissaire. « Non… », souffla-t-il, les yeux exorbités. Secouant la tête, puis la tournant vers son collègue, il lança : « Okay, boy, va pour une rouquine. ». Méditant là-dessus, il espérait sérieusement se voir offrir cette bière ; non pas pour le plaisir rafraichissant qu’elle aurait pu procurer – encore que cette perspective le ravissait au plus haut point – mais parce que s’il remportait son pari, cela signifierait qu’il eût échappé à une vision assez terrible dont la simple évocation lui provoquait d’intolérables haut-le-cœur.
Lentement, la porte du poste de police s’ouvrit… Casey et O’Hara retinrent leurs souffles quelques instants alors qu’une silhouette féminine se dessina. « Ah ! Clara ! », exulta le chef. « Tu m’as flanqué une de ces trouilles ! J’ai cru que c’était encore Mike qui venait nous briser les noix ! », poursuivit-il à l’intention de son hôte.
La femme qui venait de faire irruption dans la pièce était d’une élégance qui contrastait franchement avec l’atmosphère malsaine qui régnait séant. Quelque fragrance florale et fruitée s’éleva dans l’air et ajouta une touche délicieusement sucrée à cette odeur rance de sueur, de tabac froid et de café qui flottait autour des deux hommes. « Je me suis dit que vous deviez avoir chaud, alors je vous ai apporté un peu de limonade ! », annonça l’invitée.
« Ça c’est gentil ! », se réjouit l’inspecteur Casey en sortant trois verres d’un tiroir de son bureau. Il en sortit également une grande boîte métallique qu’il présenta à l’assemblée : « Vous voulez que je fasse réchauffer un peu de porridge ? ». Malgré le peu d’enthousiasme que suscita sa proposition, il n’hésita pas à enfourner sa bouillie de maïs. Clara s’affaira au service de sa limonade artisanale tandis qu’O’Hara lui allumaitla VirginiaSlimsqui était fichée dans son fume-cigarette de bakélite fuchsia. « Ça se passe toujours bien avec ton ferrailleur ? », questionna-t-il. « Oui, John. », répondit-elle du tac au tac, « Et Horace est garagiste, pas ferrailleur. ». Elle le fixa lourdement de son regard bovin. « Ah, ah, ah ! Je plaisante ! », lâcha-t-il en désespoir de cause.
Un coup de sonnette annonça la fin de la cuisson du porridge, et Casey ouvrit le micro-onde pour en extirper sa gamelle. Il se tourna ensuite vers les deux autres occupants de la pièce et lança : « Au fait ! Vous savez qui est en ville ? »… des regards dubitatifs le parcoururent… « Pete ! », finit-il par annoncer, triomphant. O’Hara sembla réfléchir un moment puis s’exclama : « Pete ? Black Pete ?! Eh ben je crois qu’on a trouvé quelqu’un pour boire un coup avec nous ce soir ! ».
« Oh ! », s’amusa Clara, « Dans ce cas, je vais passer lui dire bonjour ! Je vous laisse, messieurs les policiers ! À bientôt. ». Les deux hommes saluèrent à leur tour la demoiselle qui franchit le pas de la porte, guillerette.
Black Pete, comme l’appelaient ses amis, était un marin, qui passait ses hivers à traverser l’Atlantique en cargo pour alimenter l’Europe en riz et en tabac, et ses étés à balader des touristes en voilier, à la découverte de la baie du Massachusetts et du cap Cod. Véritable personnalité, il était le symbole même du marin bostonien : bon vivant, le cœur sur la main et évidemment extrêmement irritable. C’est d’ailleurs cette dernière caractéristique qui avait valu à ce gentil balourd de nombreux passages au commissariat d’O’Hara. À force de se fréquenter, ces deux caractères avaient fini par sympathiser, jusqu’à devenir d’excellents amis. Clara quant à elle avait fort bien connu le marin dans sa jeunesse et avait même été, à une époque, son amante.
Aussitôt, la porte se rouvrit brusquement. « Tu as oublié quelque-chose, Clara ? », questionna le commissaire en portant à ses lèvres son verre de limonade. Lorsqu’il aperçu la personne qui venait de franchir l’encadrement de la porte, ce dernier manqua de s’étouffer : c’était Mike. Et assurément, John venait de perdre son pari : il l’avait ressorti ! Il le portait, à la vue de tous ! Oui : Mike avait profité du beau temps pour remettre son short rouge fétiche.
Le jeune homme, à la pilosité développée, se trouvait là, devant eux, torse nu, vêtu en tout et pour tout d’un short en cuir rouge ignoble, de petites chaussures jaunes et de gants blancs. « Commissaire ! », s’écria-t-il, « Vite ! Suivez-moi ! ».
Comme il l’avait annoncé, John saisit son cendrier à moitié plein et le jeta de toutes ses forces dans la direction de Mike, mais déjà celui-ci avait quitté la pièce, attendant le policier dans la rue.
« On fait quoi, chef, on y va ? », demanda Casey. Ne sachant trop si cet ivrogne notoire faisait référence à l’injonction de Mike ou à la bière promise, le gros homme se leva et enfila le veston de son uniforme : « J’y vais. Reste ici Bob. ».
Il emboîta alors le pas de Mike qui avançait déjà à grandes enjambées, puis parvint à le rattraper : « Nom de dieu, Mike, qu’est-ce qu’il t’arrive encore ? ». « Vous verrez, commissaire. », de répondre le jeune homme. « Le professeur Mirandus, compléta-t-il, a mis au point une machine incroyable ! ».
« Mirandus ? », questionna le ventripotent gradé. « Oh non ! Tu parles d’Einmug, le clodo ? T’abuses Mike ! J’en ai marre de tes histoires pourries ! ».
« Ah, ah ! », se moqua l’intéressé. « Mes histoires pourries vous arrangent bien quand il s’agit d’éliminer la vermine ! Grâce à moi, la ville est débarrassée de Pat Hibulaire. »
Le commissaire soupira.
« Écoutes Mike, Pete est en ville aujourd’hui, et depuis trente ans que je le connais, je peux t’assurer qu’il ne fait pas partie de la pègre ! Et puis franchement, arrête avec tes pseudonymes débiles. »
Déjà, les deux hommes arrivaient devant le cabanon qui servait de laboratoire à Théodore Einmug, surnommé sans aucune raison « professeur Mirandus ». Le gros homme en blouse blanche afficha un large sourire en apercevant son ami au short rouge. Il caressa alors sa moustache fournie puis tira une large bouffée de sa pipe. « Ah ! Mickey ! Tu as eu mon message ! », se réjouit-il en embrassant son ami. « Commissaire Finot. », prononça-t-il respectueusement en serrant la main d’O’Hara.
Le commissaire porta sa main au front et réajusta son képi, l’air dubitatif et désespéré. Einmug quant à lui affichait un large sourire et portait sous le bras ce qui ressemblait à un casque de moto duquel sortaient des câbles multicolores, puis le brandit sous le nez de son invité. Mike observait la scène l’air ravi et semblait guetter un signe sur le visage stoïque de celui qu’il appelait « Finot » en raison de son sens de l’observation et de la déduction parfaitement aiguisé.
L’observation se fit, puis la déduction – aussi précise qu’à l’accoutumée – s’imposa au policier : « Qu’est-ce que c’est encore que cette saloperie ? », questionna-t-il. « Une nouvelle idée pour visiter le Massachussetts general ? ».
En effet, Einmug connaissait bien cet hôpital, et particulièrement son service des urgences.
L’inventeur éclata d’un rire tonitruant : « Pas du tout, commissaire ! Ceci n’est pas dangereux. Il s’agit… Tenez-vous bien ! » – le scientifique aimait à faire durer le suspense – « d’un appareil qui lit l’esprit des gens ! ».
Mike surprit le gros homme en train de lever un sourcil, circonspect, et considéra ce signe comme une montre de curiosité, voire d’intérêt. Il intervint alors : « Imaginez, commissaire Finot ! Avec cette machine, on pourra savoir si Pat prévoit un mauvais coup, et l’arrêter avant même qu’il n’ait pu passer à l’acte. C’est génial, non ? Cette pourriture est en ville ! Nous devons nous dépêcher de tester le casque sur lui. »
Visiblement offusqué, l’homme de loi, qui jouait avec sa matraque depuis un petit moment, la darda en direction de l’objet révolutionnaire et s’écria : « Il n’est pas question que l’on électrocute qui que ce soit ! Et surtout pas Pete. Mike, tu as déjà assez traumatisé ce pauvre garçon. Lui et Scuttle, d’ailleurs. »
« Pat et Lafouine sont des criminels, chef ! Vous ne pouvez pas les laisser mettre Mickeyville à feu et à sang ! », rétorqua le jeune homme.
L’officier leva les yeux au ciel en soupirant. « Mickeyville… ».
Un cri retentit soudain. Mike semblait affolé et se mit à courir comme un dératé « Reviens par ici, Fantôme Noir ! Tu ne m’échapperas pas ! ». Einmug l’encourageait : « Fonce, Mickey, tu vas l’avoir ! », tandis qu’O’Hara soupirait de plus belle : « Le voilà qui se remet à courir après son ombre… Lui et son short rouge, si seulement je pouvais ne plus les voir ! ».
Alors qu’il prononçait ces mots pour lui-même, le commissaire eut l’œil attiré par le scientifique à la blouse déchirée. Ce dernier s’agitait passablement et semblait dans un état d’excitation extrême. Il avait posé le casque sur sa tête et clamait : « Ça marche ! Je peux lire mes pensées ! ». « Une couleur… », poursuivit-il. « Bleu ? Oui ! C’est bien ça ! ». Il exultait.
« Si vous me cherchez, je suis loin d’ici. », annonça John O’Hara qui avait bien conscience que personne ne l’écoutait ; mais alors qu’il tournait les talons, Mike réapparut, accompagné par un type gigantesque, habillé d’une manière qui évoquait tant le clown que le clochard alcoolique. Son jean était troué de toutes parts, et nul ne pouvait être dupe : ce n’était pas un effet de mode ! Son pull à col roulé, d’un orange vif, semblait être le seul vêtement dont il disposait tant le pauvre hère dégoulinait de sueur, par cette chaleur étouffante. Enfin, sur son crâne trônait un minuscule chapeau de feutre moutarde qui achevait de lui donner un air grotesque ; presque pathétique.
Cet homme, que le commissaire ne connaissait que trop, se prénommait Goodwyn, mais tout le monde le surnommait « Goofy » ; ce que l’on pourrait traduire par « imbécile ». Enfin… « tout le monde »… Tout le monde sauf Mike, bien évidemment, qui avait ses surnoms bien à lui : « Chef ! », lança-t-il, « Regardez qui j’ai croisé en chemin : Dingo ! ».
« Youpi… », répondit celui-ci, un tantinet ironique avant de poursuivre sa route en direction du commissariat. Mike s’approcha de lui, un sourire presqu’effrayant et malsain aux lèvres, et posa la main sur l’épaule du trapu fonctionnaire irlandais. « Attendez, mon ami. Il faut absolument que vous testiez la machine de Mirandus. ». « Bien sûr. », tenta-il, « mais tu sais, il faut absolument que je retourne bosser… Ce saligaud de Pete, euh Pat, pardon… nous donne bien du fil à retorde. »
« Oooooh ! », s’écria le scientifique d’opérette, « Commissaire ! J’ai justement une invention qui va vous passionner : une machine à retorde le fil ! ».
Effondré par la bêtise crasse de ces concitoyens miteux, l’officier se massa les paupières un instant puis entreprit de poursuivre sa route. Encore une fois, Mike le retenait captif en promettant de fabuleuses révolutions scientifiques qui récompenseraient son hypothétique patience ; cette dernière était d’ailleurs sinistrement mise à mal.
Comprenant bien qu’il n’arriverait à rien devant l’opiniâtreté des siphonnés autochtones, le malheureux otage fut bien contraint de coopérer, à la manière d’un parent qui accepte après d’houleuses et insistantes supplications de lire une histoire à son rejeton pour qu’il s’endorme – et donc qu’il lui fiche la paix !
« OK, OK, ça va boy ! Je vais la tester ta machine… T’es sûr que c’est pas dangereux au moins ? ». Mike s’esclaffa : « Ce n’est pas ma machine ! C’est celle de Mirandus. »
« Moi je l’ai testée, et ça m’a pas fait mal. », compléta Goofy.
Pas franchement rassuré par le retour d’expérience de Goodwyn, O’Hara se résigna malgré tout, ôta son képi, et laissa Einmug lui poser le casque sur le crâne. Ce dernier, alors qu’il pressait un premier bouton du boîtier auquel le couvre-chef était rattaché, précisa : « Vous allez voir, c’est très amusant. ».
Tirant une large bouffée de sa pipe en liège, l’homme en blouse blanche pressa une série de boutons sans que l’homme de loi ne put y déceler une quelconque logique. Puis, relevant la tête, il s’adressa à son cobaye : « Allez-y, Finot, Dites-nous tout ce qui vous passe par la tête. Racontez-nous votre vie. »
« C’est à moi de parler ? », questionna-t-il, surpris. « Je croyais que c’était une machine qui lisait les pensées ! »… Il attendit alors une quelconque réponse ; du professeur ou de quelqu’un d’autre d’ailleurs. En vain. Il abdiqua alors et s’essaya à l’exercice »
« Bien, donc je m’appelle John Reginald O’Hara, né à Boston le 14 mars 1942 d’un père charron originaire de Galway et d’une mère de Linsburn. Enfin il me semble. Elle était d’Irlande du Nord en tout cas. Elle est morte jeune. Je devais avoir cinq ou six ans, je ne sais plus.
Et… euh… oui. Très jeune, j’ai voulu intégrer la police pour lutter contre… euh… contre le crime ! J’ai toujours rêvé de mettre les méchants en prison ! Surtout euh… J’ai perdu son nom… Zut !
Et donc, euh… j’ai été nommé commissaire en 89 après avoir euh… je ne sais plus… J’ai arrêté un criminel il me semble.
Et après j’ai été nommé commissaire. Enfin je crois. Mon père s’appelait… euh… Oscar O’Ha… non… Pierre… Pierre Finot ! Et euh… il s’est installé à Bos… bos… à Mickeyville ! Et je suis devenu commissaire pour arrêter les bandits… Je dois capturer Pat Hibulaire ! Oui ! C’est ça ! ».
Le gros homme dégoulinait de sueur et semblait affreusement confus ; comme s’il tentait de rattraper ses pensées comme on tente de retenir de l’eau qui s’écoule inéluctablement entre ses doigts.
Mike regardait la scène avec un sourire effrayant. Son plan se déroulait à la perfection.








C’est horrible j’ai rien compris à la fin ! Déjà avec le brusque changement au milieu ça m’a perturbé mais je retrouve rapidement qui est qui mais je comprend pas le but ni ce que fait au juste la machine. Pas très clair tout ça…
Ah là là ! C’est pourtant pas très compliqué !
Mike est simplement moins bête (c’est le cas de le dire) qu’il n’y parait et a en fait un plan pour contrôler tout Boston.
La chute est sympathique et le texte, dans l’ensemble, bien mieux écrit que d’habitude, malgré quelques fautes et lourdeurs. De plus, le style et l’atmosphère rappellent un peu Stephen King, par certains côtés, ce qui ne manque pas d’être pertinent, compte tenu de l’endroit où se déroule l’action. On se laisse donc rapidement prendre au jeu, notamment grâce aux effets de réel dont tu fais ici constamment usage et qui apportent beaucoup à ton histoire. On en viendrait pour un peu à regretter qu’elle soit si courte ! Félicitations !