Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Un, deux, trois, Soleil
Bertrand Blier
1993

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Un, deux, trois, Soleil
Marseille, l'été 1993. Bertrand Blier pose sa caméra dans les quartiers nord de la cité phocéenne pour livrer son treizième long-métrage — et ce chiffre, visiblement, ne lui a pas porté bonheur. Un, deux, trois, Soleil convoque un casting imposant : Anouk Grinberg dans le rôle de Victorine, enfant puis femme d'une cité en marge, entourée de Myriam Boyer, Olivier Martinez, Claude Brasseur, Jean-Pierre Marielle, et surtout Marcello Mastroianni dans le rôle du père, alcoolique nostalgique d'une terre natale perdue. Sur le papier, les ingrédients d'un grand film de banlieue à la sauce Blier. Dans les faits, c'est un peu plus compliqué que ça. Victorine grandit dans une cité marseillaise coincée entre une mère oppressante — Boyer en roue libre — et un père qui noie son exil dans le pastis. Elle aime Petit Paul, tué par l'enfoiré d'un coup de fusil. Elle épouse ensuite Maurice. Entre les deux, une vie d'ellipses et de fractures narratives que Blier distille avec l'enthousiasme d'un pyromane qui aurait oublié où il a planqué les allumettes. L'ambition sociale est réelle : immigration de première et deuxième génération, désœuvrement de banlieue, violence ordinaire, démission parentale. Un matériau sérieux, traité avec la désinvolture baroque que le réalisateur a élevée au rang de signature. Le problème, c'est que cette désinvolture tourne ici à vide. Le récit décousu — ellipses permanentes, anachronismes systématiques, personnages surgis du passé comme des fantômes mal définis — finit par agacer davantage qu'il ne fascine. On a l'impression que Blier, après avoir explosé la narration classique dans Trop belle pour toi et poussé le délire à bout dans Merci la vie, continue sur la même lancée sans y avoir vraiment réfléchi. Le style est là, intact, mais il tourne en circuit fermé. C'est du grand n'importe quoi, et pas toujours dans le bon sens du terme. La provocation chez Blier a toujours été sa force ; ici, elle ressemble parfois à un réflexe pavlovien. Victorine est en théorie le cœur de tout. Jouée de l'enfance à l'âge adulte par la même actrice — un parti pris audacieux que Blier avait lui-même évoqué comme un défi assumé aux lois de la logique —, elle traverse le film comme une surface plus qu'un personnage. Difficile de s'attacher à quelqu'un dont la psychologie est aussi volontairement lacunaire. Les autres personnages secondaires ne sont guère mieux lotis : la mère est un archétype criard, le mari un faire-valoir terne, et l'enfoiré de Brasseur une caricature d'extrême droite en survêtement qui aurait davantage sa place dans un sketch. Blier n'a jamais vraiment cherché le réalisme psychologique, c'est entendu — mais encore faut-il que les personnages aient une cohérence interne, même surréaliste. Les thèmes, eux, sont là et bien là. Blier s'attaque à l'identité des enfants de migrants, à la France qui peine à tenir ses promesses républicaines, à la violence sourde des cités. C'est pertinent, c'est courageux pour 1993, et certaines séquences — notamment celle de Marielle sommant un jeune cambrioleur noir d'épouser une femme blanche pour produire des enfants brassés — portent une ironie politique mordante. Sauf que l'ensemble est si dispersé, si peu construit, que le propos se dilue avant d'atteindre sa cible. On sent l'auteur vouloir parler de tout et finir par ne rien dire vraiment. Sur le plan technique, le film mérite en revanche qu'on s'y arrête. La photographie est superbe : le soleil de Marseille, la mer au fond des plans, les barres d'immeubles baignées d'une lumière méditerranéenne qui rend presque belle leur laideur sociale. La mise en scène de Blier est formellement maîtrisée, jamais brouillonne — c'est le scénario qui s'emballe, pas la caméra. Et puis il y a la musique de Cheb Khaled, légitimement récompensée d'un César en 1994 : le raï comme colonne vertébrale d'un film sur l'exil et ses héritiers, c'est une évidence qui fonctionne pleinement, presque trop bien par rapport au reste. Reste le cas Mastroianni. Grand Prix du meilleur second rôle masculin à la Mostra de Venise 1993, et le moins qu'on puisse dire c'est que le jury ne s'est pas trompé. Il est bouleversant dans ce rôle de père immigrant alcoolique, perdu entre deux cultures, cherchant l'appartement 722 avec la constance hébétée d'un homme qui a depuis longtemps perdu ses repères. C'est lui qui donne au film sa seule vraie chaleur, sa seule humanité persistante. Grinberg, elle, met tout ce qu'elle a dans un rôle de composition intenable — adulte jouant une enfant de dix ans —, et si le procédé demande un effort d'adaptation certain, elle s'en tire avec une énergie étrange qui, par instants, convainc. Par instants seulement. Boyer est drôle et excessive exactement comme le personnage l'exige. Le reste du casting, composé en partie de non-professionnels, souffre d'une direction inégale, défaut récurrent dans la méthode Blier qui excelle avec les grands acteurs et laisse les autres un peu à eux-mêmes. Au bilan, Un, deux, trois, Soleil est un film qui se mérite, comme on dit souvent des œuvres qu'on n'a pas vraiment aimées. Le soleil de Marseille a peut-être tapé un peu fort sur le crâne du réalisateur. C'est supérieur à Merci la vie — la barre était basse —, mais loin, très loin, de la fulgurance de Buffet froid ou de la liberté inventive des Valseuses. On y décèle encore quelques éclats du génie singulier de Blier, mais ils émergent d'une bouillie narrative qui décourage l'adhésion. L'auteur est arrivé au bout de ce que son style pouvait offrir, et il y a des moments dans une carrière où la radicalité formelle a besoin de se remettre au service d'une histoire. Pas l'inverse. Ceux que le cinéma de banlieue des années 90 intéresse vraiment se tourneront plutôt vers La Haine, sorti deux ans plus tard, qui dit dix fois plus avec dix fois plus de rigueur.
Ma note35%
Vu le 19 Octobre 2023


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.