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· Julien   Lepage

2012
Roland Emmerich
2009

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Illustration de critique : 2012
Si l'on en croit Roland Emmerich, la fin du monde s'annonçait pour décembre 2012, et il fallait absolument qu'elle soit spectaculaire. Après Independence day, Godzilla et Le jour d'après, l'Allemand ne pouvait décemment pas quitter la scène sans faire s'effondrer la croûte terrestre en effets spéciaux. L'affiche promettait le « film catastrophe ultime », le public était au rendez-vous, les théories mayas fournissaient le prétexte... Tout était en place. Ajoutez John Cusack, Chiwetel Ejiofor, Woody Harrelson, quelques centaines de millions de dollars, et c'était parti pour 2 h 38 de fin du monde. À condition d'y croire. Ou de n'en rien attendre.

Tout commence sur un postulat aussi délirant que revendiqué : des neutrinos mutés réchauffent le noyau terrestre, ce qui entraîne le déplacement de continents entiers. Un écrivain raté, Jackson Curtis, découvre les plans secrets de survie élaborés par les gouvernements mondiaux. Il part alors en cavale à travers un monde qui se désintègre littéralement sous ses pieds, traînant sa famille recomposée dans des avions, des voitures de luxe, des camping-cars et des arches géantes dignes d'un Noé sous stéroïdes. Au fil du récit, les volcans explosent, les continents chavirent, les monuments emblématiques disparaissent les uns après les autres, et chaque péripétie semble vouloir crier « encore plus fort » à la séquence précédente.

Le scénario se prend les pieds dans sa propre ambition. Il joue sur deux tableaux : la tragédie planétaire et l'intime familial. Malheureusement, il n'approfondit ni l'un ni l'autre. Le drame humain, que d'autres films du genre comme Deep impact ou même Titanic avaient réussi à exploiter, est ici sacrifié sur l'autel du timing et de la démesure. Les enjeux planétaires sont résumés à des décisions de cabinets opaques, les débats moraux expédiés à coups de répliques convenues, et les scènes d'action enfilent les poncifs comme des perles. Le compte à rebours final, censé créer la tension, devient rapidement une mécanique grotesque : les personnages s'arrêtent en pleine catastrophe pour parler, hésiter, voire faire de la pédagogie absurde. C'est le tic majeur du cinéma d'Emmerich, ici poussé jusqu'à la caricature.

Les personnages eux-mêmes semblent écrits par une IA nourrie exclusivement aux téléfilms du dimanche. Le père divorcé en quête de rédemption ? Check. Le beau-père sympa mais dispensable ? Check. Les enfants insupportablement mignons ? Check. Le méchant technocrate ? L'illuminé lucide ? L'héroïne à lunettes ? Check, check, check. À aucun moment ils ne surprennent. Et c'est bien là le drame : ce monde censé s'effondrer n'a jamais vraiment existé, parce qu'il est peuplé de pantins interchangeables. Même les rares moments de grâce — le regard d'un père à son fils, un adieu murmurée sous les cendres — ne font qu'effleurer ce que le film aurait pu proposer s'il s'était donné la peine d'écrire des êtres humains, et non des fonctions scénaristiques.

Le plus frustrant reste sans doute le traitement du sujet. Le film joue avec l'idée fascinante d'une prophétie maya, d'un effondrement mondial annoncé, d'une panique collective potentielle — mais tout cela est évacué dès les premières minutes. Pas une émeute, pas une once de chaos social, rien qui ne dépasse le cadre policé d'un thriller gouvernemental. L'humanité, dans 2012, est un spectateur passif, réduit à une série de clichés. On détruit le Vatican mais on épargne La Mecque (décision assumée par Emmerich lui-même, par peur d'une fatwa), on fait exploser Rio, Washington, Hawaï, mais jamais on ne donne la parole aux peuples. On se contente de les balayer comme des fourmis numériques.

La mise en scène, elle, fait le job, et même un peu plus. Les séquences de destruction sont impressionnantes — même si elles finissent par se ressembler toutes. Chaque ville effondrée est une symphonie d'effets spéciaux, de sons fracassants, de mouvements de caméras affolés. Le spectateur peut difficilement cligner des yeux sans rater une explosion. Mais cet emballement visuel finit par lasser. On pense à Transformers ou Le jour d'après : une fois l'effet de sidération passé, il ne reste plus qu'un ronronnement numérique. Et l'on se surprend à soupirer devant un Antonov qui décolle d'un volcan en fusion, comme si c'était devenu banal.

Côté casting, difficile de faire des reproches formels. John Cusack fait ce qu'il peut dans un rôle de père de famille héroïque un peu ingrat. Chiwetel Ejiofor incarne la conscience morale du film avec une sincérité qui mérite le respect. Woody Harrelson cabotine avec bonheur en illuminé survivaliste, et Oliver Platt, comme souvent, se distingue en bureaucrate peu sympathique, mais crédible. Aucun ne démérite, mais tous sont contraints par des dialogues trop faibles et une structure trop mécanique pour laisser une réelle empreinte. Il y a quelque chose de triste à voir de bons acteurs condamnés à courir, crier et appuyer sur des boutons sans jamais creuser quoi que ce soit.

À la fin, on quitte 2012 avec une impression étrange : on n'a pas vu un film, mais un produit. Un produit de divertissement géant, calibré, huilé, sans âme. Cela pourrait être acceptable si le spectacle tenait jusqu'au bout, mais même ça finit par se déliter. On aurait pu rêver d'une œuvre absurde, jubilatoire, un Armageddon lucide. Mais non. Ce n'est ni assez mauvais pour être drôle, ni assez bon pour être sérieux. C'est juste... creux. Et ce creux, malgré toute la poudre aux yeux, finit par se voir. Il reste quelques miettes de métier, quelques acteurs qui y croient encore, quelques idées visuelles marquantes. C'est ce qui sauve le film de la catastrophe totale. Mais ce n'est pas assez.
Ma note40%
Vu le 13 Novembre 2009


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