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· Julien   Lepage

Le cinquième élément
Luc Besson
1997

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Illustration de critique : Le cinquième élément
Star wars a déjà eu ses heures de gloire, Blade runner a redéfini la SF, Brazil a prouvé qu'on pouvait allier satire et univers visuel riche, et Independence day a installé le blockbuster pop-corn comme une évidence. Dans ce paysage, Luc Besson, fort du succès de Léon, se lance dans son propre space opera, un rêve d'adolescent écrit alors qu'il était encore au lycée. Un projet d'envergure, vendu comme un chef-d'œuvre de science-fiction français, porté par un budget colossal et un casting hollywoodien qui ne laissait présager que du grand spectacle. Ambition louable, mais ambition ne rime pas toujours avec réussite.

Dans un futur où la Terre est menacée par une entité cosmique maléfique, seule une arme divine composée de quatre pierres élémentaires et d'un mystérieux « cinquième élément » peut sauver l'humanité. Un peuple extraterrestre pacifique détient ces artefacts, mais leur vaisseau est détruit avant d'atteindre la Terre. Seule une poignée d'ADN est retrouvée et permet de reconstituer Leeloo, une jeune femme aux cheveux orange fluo et au langage inconnu, qui s'échappe du laboratoire où elle est retenue et atterrit dans le taxi de Korben Dallas, un ancien militaire reconverti en chauffeur de taxi, incarné par Bruce Willis. Ce dernier va se retrouver malgré lui embarqué dans une mission pour récupérer les précieuses pierres et sauver le monde, tout en affrontant le machiavélique Zorg, joué par Gary Oldman, et une horde de guerriers extraterrestres décérébrés, les Mangalores. Au programme : humour lourdingue, baston, effets spéciaux et une explosion de couleurs et de costumes kitsch signés Jean-Paul Gaultier.

Il faut le dire d'emblée : le scénario tient sur un ticket de métro. On pourrait croire que l'intrigue minimaliste sert de prétexte à un enchaînement d'actions et de péripéties épiques, mais même cet aspect-là est raté. Le film essaie de tout faire : science-fiction, comédie burlesque, romance mystico-métaphysique, film d'action, opéra spatial… Et au final, il ne fait rien correctement. Le script enchaîne les raccourcis absurdes, les dialogues sont affligeants, et le moindre embryon d'idée intéressante est étouffé sous une avalanche de gags lourdingues et de situations grotesques. Tout l'univers du film semble conçu comme un immense patchwork de références mal digérées, mais sans jamais en retrouver la profondeur ou la subtilité. Et que dire de l'élément central de l'intrigue, ce fameux cinquième élément ? Un concept qui aurait pu être fascinant, mais qui se résume à Milla Jovovich qui récite phonétiquement des mots en langage inventé et finit par sauver le monde en tombant amoureuse. Oui, parce que, dans cet univers où les extraterrestres et les artefacts cosmiques existent, la seule chose qui manque pour activer une arme divine censée protéger l'humanité, c'est… l'amour. Plus convenu et bas de plafond, tu meurs.

Les personnages, eux, oscillent entre la caricature et l'indigence totale. Korben Dallas, censé être un héros badass façon Die hard dans l'espace, se contente d'aligner des punchlines mollassonnes en pilote automatique. Leeloo, pourtant introduite comme une guerrière surpuissante, passe la moitié du film à être une pauvre chose fragile qui doit être sauvée par Bruce Willis, et la scène où elle pleurniche en découvrant la guerre sur un écran de PC ferait presque passer Miss France pour une philosophe existentialiste. Zorg, incarné par un Gary Oldman en roue libre, est un méchant cartoonesque sans logique ni réel enjeu, avec un accent texan sorti de nulle part et une coupe de cheveux qui donnerait presqu'envie de pardonner à Chris Tucker son cabotinage insupportable en Ruby Rhod, une parodie hystérique d'animateur radio qui tient plus du supplice que du comic relief.

Le message du film, s'il y en a un, est noyé dans un foutoir scénaristique indescriptible. D'un côté, on pourrait y voir une célébration de la diversité, du métissage culturel et du féminisme — après tout, le personnage central, censé incarner l'espoir de l'humanité, est une femme. Mais dans les faits, Leeloo ne devient fonctionnelle qu'une fois qu'elle est tombée dans les bras de son sauveur viril, un cliché sexiste qui fait tache dans un film qui se prétend avant-gardiste. Quant à la supposée satire de la société du futur, elle se limite à quelques clins d'œil lourdingues et des scènes de fast-food spatial ridicules. Même Paul Verhoeven, dans ses films les plus gras, avait plus de subtilité dans sa critique du monde moderne.

Si le film se rattrapait au moins visuellement, on pourrait lui pardonner ses errances, mais là encore, le résultat oscille entre le génie artistique et le carnaval du ridicule. Les décors futuristes font parfois illusion, mais ils sont gâchés par des choix esthétiques discutables et une direction artistique qui se croit audacieuse alors qu'elle frôle la parodie. Les costumes de Jean-Paul Gaultier apportent une touche de folie créative, mais ils renforcent aussi le côté cabaret cheap du film, où chaque personnage semble sorti d'un clip de la fin des années 90. Et les effets spéciaux ? Pour un film vendu comme une prouesse technologique, c'est loin d'être irréprochable. Blade runner, quinze ans plus tôt, était bien plus crédible. Le pire restant ces vaisseaux spatiaux qui sentent la repompe directe de Star Wars, mais en version Playmobil.

Au final, Le cinquième élément est une œuvre qui aurait pu marquer l'histoire du cinéma français si elle avait été confiée à un réalisateur avec une réelle vision et une maîtrise du genre. Mais à trop vouloir en faire, Luc Besson livre un patchwork bancal, prétentieux et lourdingue, incapable de choisir entre hommage et parodie. C'est un festival de décisions absurdes, de faux-semblants et de non-sens qui, au lieu d'accoucher d'un film culte, en font une anomalie cinématographique dont le statut de succès populaire reste un mystère. On ne sait pas ce qui est le plus affligeant : le film lui-même ou le fait qu'il soit encore encensé par certains aujourd'hui.
Ma note2%
Vu le 24 Mars 2015


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