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· Julien   Lepage

Acharnés
Lee Sung-Jin
2023

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Illustration de critique : Acharnés
Netflix a frappé fort en 2023 avec Acharnés, une série signée Lee Sung-Jin — scénariste coréo-américain qu'on n'attendait pas forcément sur ce terrain — portée par le duo improbable et explosif formé par Steven Yeun et Ali Wong. Dix épisodes. Une accroche en or. Et une promesse de chaos urbain qu'on est au départ assez impatient de voir tenir. Tout part d'un accrochage sur un parking de grande surface, le genre d'incident banal qui dégénère parce que personne ne veut lâcher le morceau. Danny Cho, entrepreneur en bâtiment au bord du gouffre financier, et Amy Lau, cheffe d'entreprise au vernis parfait, se rentrent dedans — au sens propre comme au figuré — et décident, chacun de leur côté, que ça ne va pas en rester là. Ce qui commence comme une vendetta absurde va progressivement contaminer tous les aspects de leur vie : famille, couple, travail, santé mentale. La série s'emballe, s'emballe encore, et n'hésite jamais à pousser ses personnages dans leurs retranchements les plus grotesques. Et là, il faut reconnaître que Acharnés a une vraie énergie. Le délire est assumé, poussé à fond, avec une cohérence dans l'escalade qui force le respect. Lee Sung-Jin ne fait pas semblant : il embrasse pleinement le genre de la comédie noire déjantée, et plusieurs séquences sont franchement jouissives dans leur excès. On rit, on hallucine, on est légèrement mal à l'aise — le tout simultanément. C'est une proposition de série assez singulière, surtout pour Netflix, qui n'est pas réputé pour ses prises de risques formelles. Seulement voilà, là où le bât blesse, c'est que la série ne se contente pas d'être une comédie de l'absurde. Elle veut aussi être une critique sociale — de la réussite à l'américaine, des réseaux sociaux, du fossé entre classes, du rêve américain raté. Et c'est là que le scénario commence à montrer ses limites. Le propos est martelé, répété, illustré sans relâche par les mêmes mécanismes, sans que la narration ne prenne jamais assez de recul pour laisser le spectateur respirer ou réfléchir par lui-même. On finit par avoir l'impression que chaque épisode reformule la même équation, avec les mêmes variables, en changeant juste le décor. La critique sociale, pourtant pertinente dans son fond, manque cruellement de finesse dans sa mise en forme. Les personnages eux-mêmes souffrent de cette rigidité. Danny et Amy sont des archétypes bien définis dès le départ — le perdant enragé, la gagnante fracturée —, et la série peine à les faire évoluer de manière crédible. Ils sont monolithiques dans leur obsession, ce qui est à la fois le propos de la série et son principal défaut narratif : on comprend vite le principe, mais l'absence d'évolution réelle des deux protagonistes finit par tourner en rond. Les personnages secondaires, pourtant nombreux et parfois très bien écrits — notamment Paul, le frère de Danny, incarné par Young Mazino, qui apporte une vraie douceur mélancolique à l'ensemble —, sont sacrifiés à ce schéma répétitif. La série aborde néanmoins des thèmes qui méritent d'être salués : la pression de la réussite dans la communauté asiatique-américaine, le rapport à la honte familiale, la solitude des gens qui ont tout ou qui ont l'air d'avoir tout. Ces sujets sont traités avec une certaine authenticité, probablement parce que Lee Sung-Jin, lui-même fils d'immigrés coréens, y met quelque chose de personnel. Il y a des instants où Acharnés touche à quelque chose de vrai, presque de douloureux. C'est dommage que ces moments soient noyés dans un flot d'excès scénaristiques qui les édulcorent. Visuellement, la série est propre et efficace, dans ce style urbain californien que Netflix maîtrise parfaitement — lumières chaudes, plans serrés sur les visages, montage nerveux. La bande originale joue habilement avec les contrastes, entre morceaux hip-hop tendus et parenthèses plus intimistes. La réalisation, assurée par plusieurs mains, maintient un rythme globalement soutenu, même si on sent que les dix épisodes constituent un format un peu trop généreux pour le matériau. Six ou huit auraient probablement suffi, et la série y aurait gagné en densité. Ce qui sauve vraiment Acharnés, c'est son casting. Steven Yeun — qu'on avait vu survivre à l'apocalypse dans The Walking Dead et se débattre avec l'inexplicable dans Minari — est ici dans un registre de comédie physique et émotionnelle qu'il maîtrise avec une aisance déconcertante. Il est à la fois pathétique et attachant, ce qui n'est pas simple à tenir sur dix épisodes. Face à lui, Ali Wong, connue surtout pour ses one-woman-shows sur Netflix, prouve qu'elle peut passer au dramatique sans perdre son mordant. Elle est excellente dans les scènes de rupture intérieure, moins convaincante peut-être quand le scénario lui demande d'aller dans des directions un peu trop téléphonées. Young Mazino, dans le rôle du frère sensible et naïf, est la révélation de la série — une performance tout en retenue qui tranche avec l'agitation ambiante et qu'on n'oublie pas facilement. Au final, Acharnés est une curiosité attachante, tantôt brillante, tantôt lourde et pataude, qui mérite le coup d'œil pour sa singularité mais déçoit un peu par son manque de finesse scénaristique. C'est une série qui aurait pu être remarquable si elle avait autant travaillé son fond que son énergie. En l'état, elle reste un divertissement original et nerveux, porté par un casting en forme, mais qui tourne trop souvent à vide sur le plan narratif. Les amateurs de comédie noire décalée pourront aussi jeter un œil à Barry ou à Fleabag, qui jouent dans un registre comparable avec une écriture plus aboutie.
Ma note67%
Vu le 26 Mai 2023


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