Les acteurs
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Voilà un film qui ressemble à une réunion de famille improbable — sauf que la famille en question réunit Jean-Paul Belmondo, Gérard Depardieu, Michel Piccoli, Alain Delon et une vingtaine d'autres monstres sacrés du cinéma français. Bertrand Blier, en 2000, ose quelque chose d'assez dingue : réunir une constellation d'acteurs pour leur demander, grosso modo, de jouer à être eux-mêmes. Le résultat, c'est Les acteurs — un objet cinématographique étrange, attachant, parfois irritant, souvent bouleversant. Il n'y a pas vraiment d'intrigue. Ou presque pas. La seule ligne narrative qui traverse le film, c'est Jean-Pierre Marielle qui exige, de manière répétée et de plus en plus absurde, qu'on lui serve un pot d'eau chaude. C'est dire. Le reste, c'est une succession de saynètes — des portraits, des instantanés, des confrontations — où chaque acteur apparaît le temps d'une scène pour se raconter, se caricaturer ou régler ses comptes avec son propre mythe. Blier assume pleinement ce parti pris : il ne cherche pas à construire un récit, il construit une galerie. C'est là que réside à la fois la force et la limite du projet. En termes de scénario, le film est presque délibérément déstructuré, fidèle à la tradition absurdiste et loufoque du réalisateur — celle de Les valseuses, de Buffet froid ou de Trop belle pour toi. Les dialogues sont finement ciselés, avec ce mélange de non-sens et d'intelligence qui caractérise l'écriture de Blier. Mais l'absence de fil conducteur peut décrocher le spectateur peu cinéphile, ou celui qui s'attendait à un vrai film à regarder plutôt qu'à contempler. On est davantage dans l'hommage que dans le récit, et il faut accepter de jouer le jeu. Parce que les personnages, ici, ne sont pas des personnages. Ce sont les acteurs eux-mêmes, ou presque : la grande majorité joue sous leur vrai nom, assumant leurs travers réels avec un culot réjouissant. Depardieu débarque hagard, manifestement après un accident de moto — ce qui n'est pas totalement étranger à la réalité. Jacques Villeret affronte son alcoolisme avec une lucidité désarmante, lui qui en mourra effectivement quelques années plus tard, en 2005. Jean-Claude Brialy se présente comme l'ami indéfectible de tout le monde — avec sa relation improbable et tendre avec Pierre Arditi. Et Josiane Balasko, elle, joue un acteur qui s'appelle André Dussollier — avant de déclarer que Josiane Balasko est une salope. C'est poilant et légèrement surréaliste, comme souvent chez Blier. Au fond, ce que le film explore, c'est l'identité de l'acteur — ce vertige d'une personne dont le métier est d'en incarner d'autres. Qu'est-ce qui reste quand on enlève les rôles ? Quelles angoisses, quelles manies, quelle philosophie ? Jean-Paul Belmondo, dans une scène magnifique, expose sa conception de la vie avec une simplicité tranquille — une sorte d'épitaphe en forme de sourire. Michel Piccoli, lui, laisse éclater une colère qui renvoie immédiatement à ses rôles chez Claude Sautet. Et Alain Delon apparaît brièvement pour évoquer Jean Gabin et Lino Ventura — ceux qui ne sont plus là. C'est le cœur invisible du film : cet hommage aux morts qui se glisse entre les saynètes burlesques. Du côté de la réalisation, Blier reste sobre. Pas de fioritures techniques, pas de photographie spectaculaire — l'image est au service des visages et des mots. La mise en scène est celle d'un auteur qui fait confiance à ses acteurs et à ses dialogues, et qui n'a pas besoin de clipper pour exister. La bande-son accompagne sans s'imposer. Et ces acteurs — ils assurent. Chacun dans leur registre, chacun dans leur moment, ils offrent ce qu'on est venu chercher : la sensation rare de voir des géants se permettre d'être humains. Claude Brasseur, dans une conversation téléphonique imaginaire avec son père Pierre Brasseur, est d'une délicatesse rare. Et puis il y a la conclusion — Bertrand Blier en personne, au téléphone avec son propre père Bernard Blier, disparu en 1984. Les derniers mots du film ne sont plus ceux d'un cinéaste : ce sont ceux d'un fils à qui son papa manque. C'est bouleversant, et ça donne rétrospectivement une profondeur supplémentaire à tout ce qui précède. François Truffaut avait rendu hommage au cinéma avec La Nuit américaine. Blier rend hommage, lui, à ceux qui le font vivre. Les acteurs n'est pas son film le plus accompli — la structure en puzzle peut lasser, et le plaisir reste en partie réservé aux cinéphiles qui reconnaissent les références et mesurent l'audace du geste. Mais c'est un film sincère, drôle, émouvant, et qui prend une dimension supplémentaire aujourd'hui, quand on réalise combien de ces visages nous manquent. Un joli film, imparfait et précieux.
Ma note69%
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