After life
Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Ricky Gervais est de ces créateurs qu'on suit à la trace, depuis qu'il a posé les fondations de la comédie de bureau avec The Office au début des années 2000. After Life, mise en ligne sur Netflix le 8 mars 2019, le retrouve seul aux commandes — scénariste, réalisateur, acteur principal — dans une comédie dramatique qui troque le mockumentaire de ses débuts pour quelque chose de plus nu, de plus exposé. À ses côtés, une galerie de visages familiers du paysage comique britannique : Tom Basden, Tony Way, David Bradley — le grand-père Sévère de Harry Potter — ou encore Penelope Wilton. En VF, c'est Christophe Lemoine qui prête sa voix à Gervais, avec le détachement sardonique qu'on lui connaît. Tony a perdu sa femme Lisa. Depuis, il broie tellement de noir qu'il songe régulièrement à en finir. Seule entrave à ce projet : sa chienne, qui a besoin d'être nourrie. Cette boutade résume à elle seule la proposition de la série — aborder le deuil, la solitude et le désespoir existentiel avec l'humour noir pour bouée de sauvetage. Tony est journaliste dans un canard local gratuit, l'équivalent anglais du 20 Minutes, dirigé par son beau-frère. Il y malmène ses collègues avec une constance désarmante, se traîne jusqu'à la maison de retraite où son père (le remarquable Bradley) perd progressivement la mémoire, et regarde en boucle les vidéos que Lisa lui a laissées avant de mourir — un artifice narratif habile, qui donne chair à un personnage qu'on ne verra jamais vraiment en vie. Le format est bref : six épisodes de vingt-cinq à trente minutes, avalables en une soirée. Et c'est sans doute sa première qualité. Car l'honnêteté oblige à reconnaître que la structure se répète avec une certaine application : Tony broie du noir, regarde ses vidéos, envisage le suicide, empoisonne ses collègues, rend visite à son père. Recommence. La critique du *New Statesman*, Rachel Cooke, a parlé d'une série « relentlessly tedious », et le *Telegraph* d'une profondeur émotionnelle « de Post-it ». C'est sévère — trop sévère — mais pas totalement injuste pour les deux premiers épisodes, où le procédé tourne un peu à vide. Ce que ces critiques-là oublient, c'est que la répétition est précisément le sujet : le deuil tourne en rond, il n'a pas de scénario propre, et Gervais le restitue avec une fidélité inconfortable. Sur Rotten Tomatoes, 80 % du public a accroché là où seulement 58 % des critiques professionnels ont suivi — un écart révélateur. Là où le scénario trouve sa vraie force, c'est dans les personnages périphériques. La série se déploie comme une série de portraits de province, chaque sortie terrain du journal offrant à Tony — et au spectateur — une nouvelle créature humaine, bancale et touchante. Le type aux cheveux gras qui les relance d'épisode en épisode pour figurer dans le journal. Le bébé supposément sosie d'Hitler, moustache comprise. La tache sur le mur qui ressemble à Kenneth Branagh. Ces scènes sont de l'humour anglais dans ce qu'il a de plus pur — absurde, bienveillant, légèrement cruel. Les rencontres qui font basculer la série vers l'émotion sont plus délicates. Le livreur junkie qui se noie lui aussi dans un deuil impossible, la prostituée qu'il paie non pas pour ce qu'on imagine mais pour faire sa vaisselle — Roisin Conaty, formidable — et surtout la veuve sur le banc du cimetière, incarnée par Penelope Wilton avec une grâce toute particulière. C'est elle qui porte la morale de l'ensemble, sans jamais l'asséner. Ces personnages n'existent pas pour consoler Tony — ils existent pour leur propre compte, et c'est précisément ce qui les rend si efficaces. Gervais a glissé quelques morceaux de lui dans ce personnage — plus qu'il ne l'avoue volontiers. Le prénom intermédiaire de Lisa, sa femme défunte dans la série, est « Jane » : le prénom de Jane Fallon, sa compagne dans la vie réelle. Il a également gardé toute la garde-robe de Tony à l'issue du tournage. Ces petits détails trahissent un investissement personnel que la série laisse sourdre sans jamais l'exhiber. La réalisation est sobre, presque televisuelle au sens classique du terme. Pas de fioriture, pas de grandiloquence visuelle. La petite ville de Tambury — en réalité tournée principalement à Hemel Hempstead — est filmée dans ses jours gris de province anglaise, ce qui convient parfaitement à l'état d'esprit du personnage. La bande-son, en revanche, est l'un des atouts discrets de la série : Gervais a toujours eu l'oreille, et les morceaux qui ponctuent les séquences avec Lisa — du Joni Mitchell, du Radiohead — donnent une couleur mélancolique juste, sans céder au sentimentalisme de pacotille. Sur le plan du jeu, Gervais est dans son élément naturel quand il fait du Gervais : le cynisme affiché, la réplique cinglante sur la religion ou Twitter, le regard en biais vers un Kevin Hart érigé en idole par une collègue enthousiaste (Mandeep Dhillon, pétillante). On est là dans le registre de ses podcasts et de ses one-man-shows, et ça fonctionne. Là où ça se complique légèrement, c'est dans les séquences de souffrance pure — certains ont reproché au personnage de ne pas avoir l'air vraiment convaincu de son propre désespoir. Ce n'est pas tout à fait faux. Mais la vraie révélation du casting reste Tony Way dans le rôle du collègue qui ne pense qu'à bouffer et dont la physionomie attendrissante fait exister un personnage qui aurait pu n'être qu'un faire-valoir. Il vole plusieurs scènes avec une aisance remarquable. Au fond, After Life est la confirmation que Gervais n'est jamais meilleur que dans le format court, avec une liberté créative totale. Ses films — The Road to Guernsey, Special Correspondents — sont des naufrages que ses fans s'efforcent d'oublier. Ses mini-séries, depuis The Office jusqu'à Derek, restent son terrain de prédilection. After Life ne les dépasse pas — The Office demeure dans une autre stratosphère — mais elle leur est digne, à condition de lui accorder les deux premiers épisodes en guise de mise en jambes. La lumière s'installe progressivement, et l'espoir finit par pointer sans crier gare, porté par ces seconds rôles cabossés que Gervais filme avec une tendresse sincère. Pour les amateurs de comédie dramatique qui oscille entre le rire et l'émotion, on pourra y voir un écho au Fleabag de Phoebe Waller-Bridge, sorti la même année, ou à Shrinking dans un registre plus américain — même si aucun de ces deux-là ne s'embarrasse autant des limites de son propre dispositif.
Ma note70%
Commentaires
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !