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· Julien   Lepage

Voyage vers Agartha
Makoto Shinkai
2011

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Illustration de critique : Voyage vers Agartha
Il y a des films dont la seule mention évoque un souvenir visuel puissant, et Voyage vers Agartha fait indéniablement partie de ceux-là. Réalisé par Makoto Shinkai, un nom devenu incontournable dans l'animation japonaise contemporaine, ce long-métrage sorti en 2011 s'inscrit dans la lignée de ses précédentes œuvres en offrant une direction artistique éblouissante. Après La tour au-delà des nuages et 5 centimètres par seconde, Shinkai s'attaque ici à un registre plus aventureux et mythologique, à mille lieues des drames romantiques intimistes qui ont fait sa renommée. Mais au-delà de son esthétisme irréprochable, le film parvient-il à captiver sur le fond autant que sur la forme ?

L'histoire suit Asuna, une jeune fille solitaire qui passe son temps libre à écouter des ondes radio grâce à un cristal légué par son père disparu. Un jour, alors qu'elle se rend dans son refuge habituel, elle est attaquée par une créature gigantesque et sauvée in extremis par Shun, un mystérieux garçon venu du monde souterrain d'Agartha. Peu après, ce dernier disparaît, et Asuna, intriguée par son existence et poussée par un professeur qui semble en savoir long sur cet univers caché, s'embarque dans un voyage qui l'entraînera au cœur d'un royaume mythique où les vivants et les morts coexistent.

D'un point de vue narratif, Voyage vers Agartha est un curieux mélange d'ambition et d'hésitations. L'univers souterrain présenté est fascinant, avec ses références mythologiques évidentes à des récits comme celui d'Orphée et Eurydice, ou encore aux catabases d'Ulysse et Énée. La promesse de cette terre légendaire où l'on pourrait retrouver les âmes des disparus est en soi un moteur narratif puissant, mais le film peine à exploiter pleinement son potentiel. Le scénario oscille entre moments de grâce et séquences confuses, et si l'on perçoit clairement la volonté de développer une atmosphère empreinte de mélancolie, le récit semble parfois s'étirer inutilement. À trop vouloir instaurer un rythme contemplatif, Shinkai finit par diluer l'intensité dramatique de son intrigue. Avec ses 116 minutes, le film aurait sans doute gagné à être plus condensé, à l'image de 5 centimètres par seconde, qui, dans un format plus court, parvenait à transmettre une émotion brute et sincère.

Les personnages, eux, souffrent d'un manque d'épaisseur. Asuna est une héroïne attachante mais dont la quête manque de clarté : cherche-t-elle réellement à revoir Shun ? À comprendre les mystères d'Agartha ? Ou simplement à combler un vide intérieur ? Cette indéfinition aurait pu être un atout si elle avait été assumée comme une errance initiatique, mais ici, elle contribue davantage à une impression de flottement scénaristique. Morisaki, le professeur qui accompagne Asuna dans son périple, est quant à lui plus tranché dans ses motivations : rongé par le deuil de sa femme, il est prêt à tout pour la ramener à la vie. Pourtant, son évolution reste prévisible, et son arc narratif manque de nuances. Enfin, Shin, le frère de Shun, aurait pu être un antagoniste fascinant dans son dilemme entre loyauté et doute, mais il est sous-exploité et n'apporte pas grand-chose à l'histoire.

Derrière ce voyage initiatique se cache un propos intéressant sur le deuil et l'acceptation de la perte. Voyage vers Agartha ne se contente pas de raconter une aventure fantastique ; il aborde aussi la douleur de l'absence, la tentation d'altérer le destin et la difficile résilience face à la mort. On sent une volonté de toucher quelque chose de profond, mais la portée émotionnelle de ces thèmes est atténuée par un manque de subtilité dans leur traitement. Là où Your name. parvenait à jouer sur des registres émotionnels variés, ici, la mélancolie s'impose comme un poids constant, rendant l'ensemble plus lourd qu'émouvant.

Réalisation impeccable, direction artistique magistrale : sur ce plan, il n'y a rien à redire. Shinkai confirme ici son talent de peintre du cinéma d'animation, et chaque plan du film est un tableau. La richesse des décors, l'attention portée aux détails, les jeux de lumière, tout est d'une beauté éclatante et immersive. Agartha est un monde fascinant qui prend vie sous nos yeux avec une minutie impressionnante. Mais à côté de cette splendeur visuelle, l'animation reste parfois en retrait, et si certains passages sont fluides et dynamiques, d'autres souffrent d'une certaine rigidité. Quant à la bande-son, elle accompagne l'ensemble avec justesse sans pour autant marquer durablement l'esprit, loin des envolées musicales marquantes de 5 centimètres par seconde ou Your name..

On ne peut s'empêcher de percevoir une inspiration évidente des œuvres du studio Ghibli. Entre les designs des personnages rappelant ceux du Voyage de Chihiro, les créatures mystiques évoquant Princesse Mononoké et les thèmes chers à Hayao Miyazaki, Shinkai semble rendre un hommage appuyé aux maîtres de l'animation japonaise. Mais si l'inspiration est manifeste, l'identité du film en souffre parfois, donnant une impression de déjà-vu qui empêche Voyage vers Agartha de s'affirmer pleinement.

Au final, Voyage vers Agartha est un film techniquement impressionnant mais narrativement bancal. S'il captive par sa beauté plastique et son ambition mythologique, il peine à trouver un rythme et une émotion qui le rendraient inoubliable. Ceux qui cherchent une aventure visuelle en auront pour leur argent, mais ceux qui espèrent retrouver la finesse narrative et émotionnelle des meilleurs films de Shinkai risquent de rester sur leur faim. À voir pour le spectacle, mais sans en attendre une grande révélation.
Ma note53%
Vu le 4 Juillet 2012


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