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· Julien   Lepage

Alf
Paul Fusco et Tom Patchett
1986 – 1990

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Illustration de critique : Alf
Trente ans ont passé depuis que la NBC a eu l'idée saugrenue (et finalement couronnée de succès) de confier le prime time à une marionnette. Paul Fusco, marionnettiste-ventriloque venu de nulle part, et Tom Patchett, vieux routier des sitcoms qui avait tâté du Bob Newhart show, ont convaincu Brandon Tartikoff de parier sur ce personnage hirsute et insolent qu'est Alf. La série éponyme débarque sur NBC le 22 septembre 1986, emmenant avec elle Max Wright dans le rôle du père de famille à bout de nerfs, Anne Schedeen en mère patiente jusqu'à l'improbable, et une flopée de personnages secondaires destinés à servir de décor à la vedette principale : une poupée de chiffons à grande gueule.

Alf — acronyme d'Alien life form — est le nom d'usage de Gordon Shumway, dernier rescapé de la planète Melmac, dont les habitants ont tous péri pour avoir simultanément branché leurs rasoirs électriques sur le même réseau électrique, provoquant une catastrophe nucléaire. Ce détail ubuesque dit assez bien l'ambition de la série : une comédie familiale absurde, pas vraiment pour adultes, pas non plus franchement pour enfants, qui repose entièrement sur un concept — l'alien planqué dans la maison d'une famille de banlieue californienne — et sur la tchatche de son personnage central. Alf aime manger les chats, regarder la télé, se plaindre et improviser des remarques sarcastiques. La famille Tanner l'abrite, tremble à chaque fois que les voisins sonnent à la porte, et sert de faire-valoir collectif à cette boule de poils qui vole toutes les scènes.

Le problème, c'est que ce concept, pourtant solide dans son absurdité, s'épuise en quelques épisodes. Les scénaristes tournent très vite en rond : Alf fiche la pagaille, la famille répare les dégâts, tout le monde se réconcilie avant le générique de fin, et l'on recommence. L'épisode indépendant, dogme absolu de la sitcom américaine des années 1980, transforme la série en machine à recycler les mêmes ressorts comiques. Les tentatives de sortir Alf de la maison Tanner sont rares, et pour cause : d'un point de vue purement technique, la marionnette ne peut pas vraiment aller ailleurs. On tourne autour du même salon, de la même cuisine, du même garage, saison après saison. Quatre-vingt-dix-neuf épisodes, c'est beaucoup pour une idée aussi mince.

Les personnages humains n'arrangent rien. Willie Tanner est le seul à offrir une vraie dynamique avec Alf : leur relation de tortionnaire involontaire et de saint patron exaspéré est la colonne vertébrale de la série. Mais Kate, Lynn et Brian restent désespérément plats. Ils existent pour réagir, jamais pour agir. C'est voulu, admettons-le : dans une sitcom à personnage dominant, les seconds rôles sont structurellement sacrifiés. Mais ici, le sacrifice est total. On pourrait intervertir leurs répliques sans que personne ne s'en aperçoive. Les voisins Ochmonek, avec leur curiosité de pantins comiques, apportent une variation bienvenue, mais guère plus.

Ce que la série réussit mieux, c'est d'utiliser Alf comme prétexte à un regard oblique sur la classe moyenne américaine. Sous ses dehors de divertissement familial inoffensif, la série glisse parfois une critique douce-amère de l'American way of life : la télévision omniprésente, la peur du regard des voisins, la famille comme forteresse assiégée. Alf vient de Melmac mais il aurait pu venir de Mars, de Paris ou d'un autre État : ce qui dérange dans son personnage, c'est moins son origine extraterrestre que son refus de se conformer aux codes sociaux de la banlieue propre et rangée. Il mange le chat familial (ou du moins rêve de le faire), dit ce que personne ne pense tout haut, et se fiche éperdument des conventions. C'est le seul vrai contenu thématique de la série, et il reste à l'état d'esquisse.

La réalisation, elle, est celle de toutes les sitcoms de l'époque : lumière plate, décors figés, rires en boîte qui surgissent avec la ponctualité d'un métronome. Sauf qu'Alf avait une contrainte technique extraordinaire que le téléspectateur ne soupçonnait pas. Le plateau tout entier était construit sur une estrade surélevée de plus d'un mètre, trouée de trappes à intervalles réguliers, afin que Fusco et ses deux assistants marionnettistes — Lisa Buckley pour le bras gauche, Bob Fappiano pour les expressions du visage via télécommande — puissent faire surgir Alf de n'importe quel point du décor. Les acteurs humains évoluaient sur ce champ de mines camouflé, risquant à chaque prise de tomber dans un trou béant. Les répétitions duraient dix-huit heures. Anne Schedeen confia des années plus tard qu'elle n'en revenait pas que personne n'ait jamais éventé ce secret de fabrication. Pour les scènes nécessitant de montrer Alf en pied, c'est l'acteur de cirque Michu Meszaros, 84 centimètres, qui enfilait le costume. La marionnette d'entraînement, elle, s'appelait RalfRehearsal alien life form — et servait à épargner l'original lors des répétitions que Fusco, peu adepte de l'exercice, esquivait autant que possible.

Les acteurs, dans ce contexte, font ce qu'ils peuvent. Max Wright, issu du théâtre, était taillé pour le rôle de l'homme dépassé par les événements : son exaspération à l'écran avait le mérite d'être sincère, car il ne cachait pas combien il détestait jouer les seconds couteaux face à une marionnette. Il quitta le plateau le jour du dernier tournage sans dire au revoir à quiconque. John LaMotta, le voisin Ochmonek, résuma l'expérience avec une franchise dévastatrice, qualifiant la série de pire travail de sa carrière. Andrea Elson, qui jouait la fille aînée, retint surtout du tournage d'avoir rencontré son futur mari parmi les assistants de production. La VF, avec Roger Carel, l'une des grandes voix du doublage français, prêtant son timbre à Alf, ajoute une saveur kitsch supplémentaire qui n'était probablement pas celle qui était recherchée.

Au fond, Alf est une série à concept sans ambition de développement, un one-trick pony qui a eu la sagesse de ne pas prétendre être autre chose, mais qui en a épuisé les ressources bien avant la fin de ses quatre saisons. NBC l'a annulée en 1990 — ironiquement, pour laisser la place au Prince de Bel-Air — sur un cliffhanger jamais résolu, où Alf se fait capturer par une agence gouvernementale. La conclusion n'est venue que six ans plus tard, dans un téléfilm sans les acteurs originaux, que personne n'avait envie de tourner et que personne n'avait vraiment envie de voir. Le public de l'époque en garde une nostalgie chaude, celle qui s'attache aux bonheurs simples de l'enfance. Mais remettre la série sur l'écran aujourd'hui, c'est voir une autre chose : une idée originale noyée dans les conventions du genre, une marionnette brillante entourée de personnages inexistants, un humour qui vieillit aussi mal que les rires enregistrés qui l'accompagnent.
Ma note45%
Vu le 31 Mai 2016


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