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· Julien   Lepage

Alter ego
Nicolas Charlet et Bruno Lavaine
2026

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Illustration de critique : Alter ego
Retour au long métrage pour Nicolas Charlet et Bruno Lavaine, qui retrouvent avec Alter ego leur goût du décalage, du malaise et de l’absurde. Sorti en mars 2026, le film réunit notamment Laurent Lafitte, Blanche Gardin, Olga Kurylenko, Marc Fraize et Zabou Breitman, autour d’un concept qui paraît tout droit sorti de l’univers de leurs Messages à caractère informatif : prendre une situation parfaitement banale et la pousser, très sérieusement, jusqu’à ce qu’elle devienne complètement absurde.

Alex mène justement une existence assez ordinaire jusqu’à l’arrivée de ses nouveaux voisins. Le problème, c’est que le mari, Axel, est exactement lui. Même visage, même silhouette, même air général… à un détail près : il a des cheveux. Et ce petit détail résume assez bien la catastrophe à venir, puisqu'Axel semble également plus séduisant, plus sociable, plus cultivé, plus accompli, bref, la version premium d'Alex. Pire encore, personne ne paraît vraiment partager l’évidence de cette ressemblance. Dès lors, Alex se met à observer son double, à se comparer à lui, puis à sombrer lentement dans une jalousie de plus en plus paranoïaque.

L’idée est excellente. Simple, immédiatement compréhensible et suffisamment étrange pour ouvrir beaucoup de portes. C’est d’ailleurs précisément là qu'Alter ego me laisse un petit goût de frustration : j’aurais aimé que Nicolas et Bruno exploitent encore davantage leur trouvaille. Le film développe correctement son concept, trouve régulièrement des situations amusantes et finit par prendre une direction plus noire et plus imprévisible, mais il donne parfois l’impression de tourner légèrement autour de son idée avant de trouver où il veut réellement aller. Quelques passages s’étirent, et certaines situations auraient probablement gagné à être plus courtes ou plus radicales.

Surtout, je n’ai quasiment jamais ri franchement. C’est peut-être mon principal regret. Je souris souvent, parfois beaucoup, mais le gros éclat de rire ne vient jamais vraiment. Ce n’est pas forcément un défaut absolu puisque le film cherche davantage le décalage, le malaise et l’absurde que la mécanique classique de la vanne, mais venant du duo responsable de La Personne aux deux personnes, j’espérais retrouver cette capacité à provoquer un rire presque incontrôlable à partir d’une situation complètement idiote traitée avec un sérieux imperturbable. Ici, la recette est toujours présente, mais un peu moins explosive.

Et forcément, la comparaison avec La personne aux deux personnes est difficile à éviter. Les deux films jouent avec le dédoublement de l’identité, mais je trouve leur précédent délire nettement plus inspiré, plus imprévisible et surtout plus drôle. Alter ego paraît presque raisonnable à côté, ce qui est assez cocasse pour un film où un homme découvre que son voisin possède exactement sa tête. Il conserve néanmoins quelque chose que beaucoup de comédies françaises récentes n’ont même plus la politesse d’essayer d’avoir : une véritable idée de départ. Rien que cela fait du bien.

Le scénario s’intéresse surtout à la comparaison permanente et à cette maladie très contemporaine consistant à regarder la vie des autres pour vérifier si la nôtre est suffisamment réussie. Alex n’est pas spécialement malheureux au départ. Il le devient lorsqu’on lui place littéralement sous le nez une version de lui-même qui semble avoir mieux réussi. Le film touche là quelque chose d’assez juste sur les réseaux sociaux, l’image de soi, la réussite professionnelle et cette injonction épuisante à devenir constamment une « meilleure version de soi-même ». Laurent Lafitte expliquait d’ailleurs avoir été intéressé par cette dimension du scénario : dès qu'Alex commence à se comparer, son bonheur s’effondre.

Les personnages secondaires sont volontairement dessinés à gros traits, parfois presque comme des silhouettes de sitcom, mais cela correspond bien à cet univers. Nathalie, l’épouse d’Alex, sert souvent de contrepoids à sa dérive, tandis qu’Axel est suffisamment agaçant pour que l’on comprenne immédiatement pourquoi son existence devient insupportable à son voisin. J’aime surtout que le film ne transforme pas Alex en victime totalement innocente. Sa jalousie révèle progressivement ses propres faiblesses, sa mesquinerie et une capacité assez impressionnante à creuser lui-même le trou dans lequel il tombe. Le principe du double devient alors moins fantastique que psychologique : Axel représente finalement tout ce qu’Alex pense qu’il aurait pu être.

Visuellement, Nicolas et Bruno ne cherchent pas à transformer leur dispositif en démonstration technique. C’est même l’une des particularités intéressantes du tournage : ils ont volontairement évité de construire le film autour d’effets numériques permettant de placer deux Laurent Lafitte dans chaque plan. Une grande partie des échanges repose sur le bon vieux champ-contrechamp, avec le comédien Ahmed Hammadi Chassin comme doublure physique. Laurent Lafitte tournait ainsi un personnage tandis que sa doublure lui donnait réellement la réplique, puis les rôles étaient inversés pour les contrechamps. Cette simplicité donne paradoxalement beaucoup de naturel aux confrontations.

La mise en scène reste assez modeste et peut même sembler un peu télévisuelle par moments, mais elle sait créer une drôle d’atmosphère dans cette banlieue pavillonnaire trop normale. Un angle légèrement étrange, quelqu’un observé derrière une fenêtre ou un zoom volontairement appuyé suffisent parfois à transformer la comédie en petit thriller paranoïaque. On pense forcément un peu au cinéma de Quentin Dupieux, moins pour une imitation directe que pour cette manière d’accepter une absurdité totale sans jamais demander aux personnages de souligner qu’elle est absurde. Alter ego se situe d’ailleurs quelque part entre la comédie, la farce noire et le fantastique domestique, ce qui explique assez bien sa présence aussi bien au Festival de l’Alpe d’Huez qu’à celui de Gérardmer.

La musique de Nicolas Errèra accompagne efficacement cette montée progressive de l’étrangeté sans chercher à prendre toute la place. Plus généralement, la réalisation fonctionne mieux lorsqu’elle reste sobre et laisse l’absurde naître des situations. Certains gags visuels sont très simples, idiots sur le papier, mais justement parfaitement raccords avec l’esprit de Nicolas et Bruno Lavaine.

Reste surtout Laurent Lafitte. Et là, difficile de lui reprocher grand-chose. Il est excellent. Il ne se contente pas de différencier Alex et Axel grâce à une coupe de cheveux et quelques changements de costume : posture, regard, assurance, débit, énergie, tout permet de comprendre immédiatement lequel des deux se trouve à l’écran. Le pari fonctionne si bien qu’on finit rapidement par oublier le dispositif technique pour accepter réellement deux personnages différents. Ce double rôle lui a d’ailleurs valu le prix d’interprétation masculine au Festival de l’Alpe d’Huez 2026.

Le détail le plus amusant reste peut-être la fabrication de la calvitie d’Alex. Plutôt que de coller une fausse tonsure à Laurent Lafitte, l’équipe lui a réellement rasé le sommet du crâne, avant de recréer pour Axel, avec une perruque, sa véritable implantation capillaire. Les réalisateurs lui avaient d’abord montré un photomontage de ce à quoi il ressemblerait chauve ; apparemment, cette vision a largement contribué à le convaincre de faire le film. Voilà au moins un acteur capable de sacrifier dignement ses cheveux sur l’autel de la comédie.

Autour de lui, Blanche Gardin fonctionne très bien dans son registre habituel, avec ce mélange de lassitude et de bizarrerie tranquille qui lui permet d’être drôle sans sembler chercher le gag. Marc Fraize et Zabou Breitman apportent également leur dose d’étrangeté, tandis qu'Olga Kurylenko, utilisée dans un registre moins attendu, ajoute une petite ambiguïté bienvenue. L’ensemble du casting accepte surtout la règle fondamentale de ce genre d’humour : personne ne doit avoir l’air de trouver la situation aussi stupide que nous.

Au bout du compte, Alter ego reste donc pour moi une bonne petite surprise plutôt qu’une grande réussite. Je suis loin d’y retrouver le plaisir que m’avait procuré La personne aux deux personnes, et son humour me laisse davantage dans le sourire que dans le rire. Mais le film est divertissant, jamais franchement désagréable, suffisamment bizarre pour conserver une personnalité et surtout porté par un Laurent Lafitte vraiment formidable. À une époque où trop de comédies françaises semblent commencer par choisir leurs acteurs avant de chercher vaguement une idée, en voir une qui repose réellement sur un concept et ose prendre quelques chemins de traverse est déjà rafraîchissant. Pas indispensable, pas mémorable au point de devenir un nouveau classique de l’absurde, mais assez original, malin et sympathique pour que je ne regrette certainement pas le détour.
Ma note67%
Vu le 15 Août 2026


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