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· Julien   Lepage

Anora
Sean Baker
2024

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Illustration de critique : Anora
Il y a des films qui marquent par leur force narrative, leur capacité à emporter le spectateur dans un tourbillon d'émotions, de tensions, de surprises. Et puis, il y a ceux qui semblent s'enliser dans leurs propres ambitions, peinant à captiver, à exister pleinement au-delà d'une idée de départ plus prometteuse qu'efficace. Anora, de Sean Baker, appartient indéniablement à cette deuxième catégorie.

Le film se présente comme une relecture moderne de Pretty woman, ou du mythe de Cendrillon, mais avec une approche plus brute, plus réaliste, qui lorgne sur le cinéma social. L'intrigue suit Anora, une strip-teaseuse new-yorkaise, qui tombe sous le charme d'Ivan, le fils immature d'un oligarque russe, au point de l'épouser à Las Vegas. L'union de ce couple improbable provoque rapidement la fureur des parents du jeune homme, qui dépêchent des hommes de main pour récupérer leur rejeton et annuler ce mariage jugé inconvenant. Ce postulat aurait pu donner lieu à un récit haletant, une fresque cynique sur l'argent et les illusions du rêve américain, un thriller social doublé d'une satire. Malheureusement, la construction dramatique s'avère bancale, et le film peine à justifier son intérêt au-delà de son concept initial.

Dès le début, Anora pose ses bases dans un univers interlope, un New York nocturne baigné de lumières artificielles où la réalité économique impose son lot de compromissions. Mais très vite, l'histoire s'étiole. La relation entre Anora et Ivan manque cruellement de profondeur et de crédibilité. Lui, caricature de l'héritier toxique, semble ne jamais exister autrement qu'au travers de son statut de fils à papa défoncé en permanence. Elle, censée incarner une femme forte, se révèle surtout inconséquente, obnubilée par des perspectives de luxe qui sonnent creux. Difficile alors de s'attacher à ce duo, tant l'un comme l'autre sont antipathiques, fades et dépourvus du moindre charisme.

La première partie du film, pourtant la plus dynamique, suit une construction classique de comédie romantique, mais en version fauchée, sans la magie, sans l'alchimie nécessaire entre les personnages. Sean Baker tente de jouer avec les codes du genre, d'installer une tension latente entre l'opportunisme d'Anora et la naïveté d'Ivan, mais il échoue à générer la moindre implication émotionnelle. La photographie naturaliste, censée ancrer le film dans un réalisme cru, se contente de donner un aspect austère à une mise en scène trop sage, voire paresseuse.

Puis, lorsque les hommes de main entrent en jeu, on pourrait croire que le film va décoller, basculer dans un thriller à la Fargo, avec une touche d'humour noir et de tension croissante. Il n'en est rien. La traque d'Ivan, qui aurait pu offrir quelques moments de bravoure, se perd dans une succession de scènes répétitives, étirées au-delà du nécessaire. La soi-disant montée en tension vire à la parodie involontaire, et l'ensemble manque cruellement de rigueur.

Les personnages secondaires sont tout aussi problématiques. La figure maternelle d'Ivan s'avère être le seul personnage un tant soit peu intéressant du film, incarnant une froideur implacable qui aurait mérité d'être davantage exploitée. Quant aux hommes de main, ils oscillent entre le grotesque et l'anecdotique, jamais assez inquiétants pour être pris au sérieux, jamais assez drôles pour constituer un contrepoint comique efficace.

Visuellement, Sean Baker reste fidèle à son style, préférant tourner en pellicule pour conférer une texture granuleuse et un rendu proche du documentaire. Mais contrairement à ses précédents films comme The Florida project ou Red rocket, où ce procédé servait un propos fort et incarné, ici, il semble ne remplir qu'une fonction purement esthétique, déconnectée du récit. L'usage des plans-séquences et de la caméra portée manque cruellement d'inspiration, donnant parfois l'impression d'un film tourné à la va-vite, sans véritable recherche visuelle.

Quant aux performances des acteurs, elles sont tout aussi inégales. Mikey Madison, pourtant récompensée aux Oscars, peine à rendre son personnage attachant ou même simplement convaincant. Son jeu oscille entre le surjeu et l'apathie, et elle ne parvient jamais à insuffler à Anora cette complexité qui aurait pu en faire une héroïne mémorable. Pire : elle est présentée comme un sex symbol alors qu'avec ses traits ashkénazes particulièrement marqués, la pauvre fille n'est pas très belle. Mark Eydelshteyn, le « Timothée Chalamet russe » dans le rôle d'Ivan, livre une prestation fade, réduite à une succession de mimiques et de grimaces, sans jamais transcender son personnage.

La conclusion du film est probablement son plus grand échec. Après avoir traîné en longueur, multiplié les scènes inutiles et les faux climax, le film se clôt sur une note qui laisse un goût d'inachevé. On sort du visionnage avec une impression d'immense gâchis, celle d'un film qui avait un potentiel mais qui ne sait jamais où aller, ni comment y aller.

L'Oscar du meilleur film semble être une aberration, une récompense totalement déconnectée de la qualité intrinsèque du long-métrage. Quant à celui de meilleure actrice pour Mikey Madison, il reste incompréhensible, tant son jeu manque d'ampleur et d'impact.

Anora est donc un film décevant, qui, malgré quelques idées intéressantes sur le papier, s'avère mal écrit, mal construit, et porté par des personnages sans saveur. Une tentative de fable moderne qui tombe à plat, alourdie par une mise en scène sans relief et un casting qui ne parvient jamais à élever le matériau de base. Une Palme d'or qui laisse perplexe, et un film qui ne restera sans doute pas dans les annales du cinéma indépendant.
Ma note40%
Vu le 5 Mars 2025


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