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· Julien   Lepage

Aussi profond que l'océan
Ulu Grosbard
1999

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Illustration de critique : Aussi profond que l'océan
Ulu Grosbard n'est pas le genre de réalisateur dont on se souvient spontanément. Ce Belge naturalisé américain, venu du théâtre de Broadway, avait pourtant signé l'excellent Straight Time avec Dustin Hoffman en 1978, puis le très beau Georgia en 1995. Aussi profond que l'océan, sorti en mars 1999, est son avant-dernier film — et c'est aussi celui qui l'aura vu le plus ambitieux sur le plan de la distribution, sans que l'ambition soit tout à fait récompensée. Michelle Pfeiffer, Treat Williams et Whoopi Goldberg forment un trio solide sur le papier. À l'écran, c'est plus nuancé. L'histoire repose sur une situation cauchemardesque et universelle : Beth Cappadora, photographe et mère de trois enfants, emmène sa petite tribu à une réunion d'anciens camarades de lycée dans un hôtel de Chicago. Une seconde d'inattention, et Ben, son fils de trois ans, disparaît dans la foule. La police, menée par la detective Candy Bliss, fait chou blanc. Les semaines deviennent des mois, les mois des années. Dix ans plus tard, la famille, brisée et recomposée, a déménagé à Chicago. Un jour, un adolescent se présente pour tondre la pelouse. Beth reconnaît son fils. Le film est adapté du best-seller éponyme de Jacquelyn Mitchard, paru en 1996 — premier roman publié par le club Oprah's Book Club, ce qui lui avait assuré un tirage considérable — et scénarisé par Stephen Schiff, à qui l'on devait également l'adaptation de Lolita pour Adrian Lyne. Ce qui est habile dans la construction narrative, c'est que le film balaie très vite la partie enquête — les doutes sur l'identité de l'enfant, les procédures, l'aspect policier — pour se concentrer sur ce qui l'intéresse vraiment : la reconstruction, et la question vertigineuse de ce qui constitue les liens familiaux. Ben, devenu Sam, a grandi dans une autre famille, avec un père adoptif qui l'aimait sans savoir qu'il était un enfant volé. Qu'est-ce qu'une famille ? Est-ce le sang, ou les années passées ensemble ? Le film pose la question avec une certaine honnêteté, mais peine à y répondre avec la profondeur qu'elle mérite. La résolution finale, trop propre, trop hollywoodienne, efface une partie du trouble soigneusement accumulé. Roger Ebert avait d'ailleurs noté dans le Chicago Sun-Times que le vrai drame, dans la seconde partie du film, était celui du père adoptif — incarné avec une grande humanité par John Kapelos — et que le scénario passait à côté de ce personnage de manière presque inexplicable. Il n'avait pas tort. Sur le plan des personnages, c'est Vincent, le frère aîné, qui s'avère le plus fascinant. Adolescent rongé par la culpabilité d'avoir laissé Ben seul quelques secondes ce jour-là, il concentre à lui seul toute la psychologie refoulée que le reste du film tend à lisser. Beth est tellement écrasée par son propre deuil qu'elle en devient absente à ses autres enfants — et le film a la décence de montrer les dégâts collatéraux de cette dépression longue durée. Pat, le père, incarne quant à lui le déni optimiste, cette conviction que les choses vont s'arranger si on fait semblant d'y croire assez fort. Ce sont des archétypes, certes, mais des archétypes qui sonnent juste parce que les acteurs les habitent avec sincérité. Le film convoque des thèmes sérieux — le deuil impossible, la culpabilité maternelle, l'identité construite, le droit au bonheur d'un enfant qui ne se souvient de rien — et les traite avec une bienveillance qui est à la fois sa qualité et sa limite. Il n'y a pas de vrai méchant ici (même la kidnappeuse est réduite à une silhouette névrotique qui se suicidera hors-champ), pas de vrai conflit moral maintenu jusqu'au bout. Le film préfère l'apaisement à l'inconfort, et c'est précisément là que le bât blesse pour un sujet qui appelait à plus de rigueur émotionnelle. Grosbard filme proprement, avec une sobriété bienvenue dans un genre qui peut vite virer au téléfilm du dimanche soir. La photographie de Stephen Goldblatt est claire, lumineuse, fonctionnelle — parfois un poil trop sage. Le découpage épouse les ellipses temporelles avec une discrétion appréciable. On notera en revanche que le film, dans sa version finale, ne dure que 108 minutes alors que les supports promotionnels d'origine annonçaient 148 : manifestement, il y a eu d'importants remontages en cours de route, et certains passages ont une légère sensation de raccourci qui s'explique peut-être par là. La musique d'Elmer Bernstein — l'un de ses derniers grands scores avant sa disparition en 2004 — est orchestrale, noble, parfois trop insistante dans les moments de douleur, comme si elle voulait s'assurer qu'on avait bien compris qu'il fallait être ému. À noter, pour les amateurs de clins d'œil : dans une scène où le jeune Vincent tripote une cassette audio dans la voiture de son père, on aperçoit la bande originale de Grease 2 — le film qui avait révélé Michelle Pfeiffer au grand public en 1982. Car c'est Pfeiffer qui tient tout cela debout. Elle est ici dans un registre qu'elle avait commencé à explorer avec One Fine Day et Mille acres de neige — celui des femmes brisées et dignes — et elle l'assume avec une fragilité qui force le respect. Son visage, sa façon de tenir son corps comme si elle portait quelque chose de lourd en permanence, donnent au film une crédibilité qu'il n'aurait peut-être pas eue avec une autre actrice. Elle était également productrice du film, ce qui explique sans doute en partie pourquoi le projet a abouti. Treat Williams compose un mari attachant sans être mémorable. Whoopi Goldberg, dans le rôle de la detective — lesbienne assumée, ce qui constituait son deuxième rôle de ce type après Boys on the Side — est efficace mais peu exploitée. La vraie révélation reste Jonathan Jackson, alors connu du public américain pour le soap Hôpital Général, qui crève l'écran dans chacune de ses scènes avec une maturité et une présence troublantes. Et le jeune Ryan Merriman, dans le rôle ingrat de Sam/Ben, s'en sort avec une justesse honorable dans une situation dramatique particulièrement difficile à jouer. Aussi profond que l'océan est un film qui ne manque pas de qualités : bien interprété, sobrement mis en scène, sincère dans ses intentions. Mais il reste prisonnier de sa propre bienveillance. Il effleure des abîmes sans jamais s'y noyer vraiment — ce qui est, pour le coup, un comble. Pour ceux que le sujet touche, on pense à Rabbit Hole de John Cameron Mitchell ou à Mystic River de Clint Eastwood, qui explorent le même territoire du deuil parental avec beaucoup plus d'ambiguïté morale. Aussi profond que l'océan, lui, préfère remonter à la surface avant qu'il ne fasse trop sombre. Ce n'est pas un défaut rédhibitoire — c'est simplement ce que le film a choisi d'être.
Ma note62%
Vu le 1 Mai 2023


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