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· Julien   Lepage

À plein temps
Eric Gravel
2021

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Illustration de critique : À plein temps
Le quotidien comme matière première du thriller, c'est une idée qui paraît simple et qui pourtant rate neuf fois sur dix. Eric Gravel, avec À plein temps, réussit ce pari risqué — pas totalement, pas sans réserves, mais avec une efficacité indéniable qui mérite qu'on s'y attarde. Julie est femme de chambre dans un palace parisien. Mère séparée, elle élève seule ses deux enfants dans une maison à la campagne, ce qui signifie concrètement : se lever avant l'aube, enchaîner les trains, courir d'un quai à l'autre, rentrer épuisée, recommencer. Sa vie est un planning sans marge d'erreur. Quand une opportunité professionnelle se présente enfin — un poste mieux adapté à ses aspirations —, une grève générale paralyse les transports de la région parisienne. C'est tout l'équilibre fragile de Julie qui commence à se fissurer, heure après heure, sur plusieurs journées filmées au cordeau. Le dispositif scénaristique est honnête dans ses ambitions : pas de twist, pas de manipulation, pas de grosse ficelle dramaturgique. Gravel construit son suspense sur du réel — la grève, les enfants qu'on ne peut pas aller chercher à l'école, le chef de service qui attend, la voisine qui commence à se lasser. C'est à la fois la grande force du film et sa limite. En restant aussi près du sol, en refusant tout romanesque, À plein temps s'expose à une certaine uniformité de ton : une accumulation de tuiles, certes habilement dosées, mais dont le principe répétitif finit par s'exposer un peu trop clairement. On sent parfois le film calculer son effet au lieu de le laisser advenir. Le scénario, écrit également par Gravel, tient la route mais trace son chemin sans grande surprise une fois qu'on a compris les règles du jeu — et on les comprend vite. Julie, en tant que personnage, est construite dans une quasi-opacité intérieure assumée. On ne lui invente pas de passé romanesque, on ne lui accorde pas de scène d'introspection — elle court, et c'est tout. C'est un choix cohérent avec l'ambition du film, mais qui a pour contrepartie de la maintenir dans un registre fonctionnel : elle est moins un personnage qu'un organisme soumis à pression. Les personnages secondaires — la voisine, les collègues, le recruteur entrevu — restent des figurants de la contrainte, utiles à la mécanique, rarement plus. Ce qui dépasse pourtant le simple exercice de style, c'est la lucidité du regard social. À plein temps ne se contente pas de raconter les galères d'une femme ; il désigne, sans ostentation, la violence structurelle d'un monde organisé autour du rendement. La grève n'est pas un simple ressort narratif commode : elle rappelle que la situation de Julie est collective, que d'autres Julie existent par millions, que le système dans lequel elle se débat n'est pas une malchance personnelle mais une construction. On pense aux Dardenne, forcément, même si Gravel opère dans un mode plus accéléré, presque sous cocaïne — un Loach mis sous pression cinétique. Cette dimension-là, le film la porte avec une vraie pertinence, et c'est elle qui lui donne son intérêt au-delà du pur exercice de mise en scène. Présenté en compétition à la Mostra de Venise 2021 — où il a remporté le prix de la mise en scène dans la section Orizzonti, et où Laure Calamy a décroché le prix d'interprétation — À plein temps porte sa maîtrise formelle dans chaque plan. Gravel filme sans temps morts, avec une caméra qui colle à Julie comme une seconde peau, dans un style nerveux qui doit autant au thriller qu'au cinéma social. La photographie, contrastée, réaliste sans être grise, accompagne le propos sans chercher à l'embellir. Et la musique d'Irène Dérel — électronique, oppressante, sur la brèche en permanence — est l'une des vraies réussites du film : elle ne décore pas, elle étouffe, elle pousse, elle refuse tout instant de répit. C'est une partition qui aurait mérité davantage d'attention à la sortie. Restait à trouver quelqu'un pour incarner tout ça sans jamais sombrer dans le pathos ni l'apitoiement. Laure Calamy, révélée au grand public dans Dix pour cent dans un registre très différent — plus enjoué, presque facétieux —, livre ici une performance physique et émotionnelle impressionnante. Elle est de quasiment tous les plans, porte le film sur ses épaules avec une énergie qui ne faiblit jamais, et réussit à rendre Julie lumineuse même dans l'épuisement. C'est elle, plus que tout autre élément, qui donne au film son humanité et empêche la démonstration de se refermer sur elle-même. Au bout du compte, À plein temps est un film bien fait, efficace, socialement juste, porté par une actrice remarquable et une musique qui laisse une empreinte réelle. Le concept — la vie quotidienne filmée comme un thriller — fonctionne, et le film tient ses promesses d'anxiété. Mais il reste, pour moi, davantage une belle démonstration de maîtrise qu'une œuvre qui déborde son propre dispositif. On sort épuisé, un peu hébété, avec parfois les yeux humides — et puis on passe à autre chose. Ceux qui voudraient prolonger l'expérience dans une veine proche pourront se tourner vers Boiling Point de Philip Barantini, tourné en un seul plan-séquence dans un restaurant sous pression, ou revisiter les frères Dardenne pour retrouver cette même façon de coller au corps de ceux que le monde broie.
Ma note62%
Vu le 10 Août 2023


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