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· Julien   Lepage

Arnold et Willy
Bernie Kukoff, Jeff Harris et Herbert Kenweth
1978 – 1986

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Illustration de critique : Arnold et Willy
La sitcom américaine a longtemps fonctionné comme une sorte de laboratoire moral à ciel ouvert, et Arnold et Willy en est un spécimen particulièrement représentatif. Lancée en novembre 1978 sur NBC par les showrunners Bernie Kukoff, Jeff Harris et Herbert Kenwith, la série s'appuie sur un trio d'enfants-vedettes — Gary Coleman, Todd Bridges et Dana Plato — et sur le comédien chevronné Conrad Bain pour incarner une Amérique réconciliée, propre et souriante. Huit saisons, 189 épisodes, un générique entêtant : sur le papier, c'est une success story. Dans les faits, c'est un peu plus compliqué.

Le postulat de départ n'est pas inintéressant : Philip Drummond, magnat de l'industrie new-yorkais et veuf, recueille les deux fils de sa gouvernante décédée : Arnold, huit ans, et Willy, douze, enfants noirs issus de Harlem, et les installe dans son luxueux appartement de Park Avenue, aux côtés de sa propre fille, Virginia. Choc des cultures, intégration raciale, confrontation des classes sociales : à la fin des années 1970, dans le sillage du mouvement des droits civiques et d'une Amérique encore secouée par ses propres contradictions, le sujet pouvait prétendre à une certaine pertinence. On pense à ce que Good times ou The Jeffersons avaient tenté quelques années plus tôt, avec davantage de mordant.

Sauf qu'Arnold et Willy n'a pas vraiment envie de mordre. La série préfère béatement sourire. Chaque épisode suit le même schéma immuable : Arnold provoque une situation potentiellement délicate (racisme, drogue, harcèlement, pauvreté), M. Drummond intervient avec sa patience d'archange et sa bonté de WASP éclairé, et tout rentre dans l'ordre au son des rires enregistrés. La résolution est toujours propre, toujours tiède, toujours dans les dix dernières minutes. On est loin du réalisme âpre d'un All in the family. On est même loin du simple bon sens dramaturgique.

Le problème central du scénario est cette incapacité chronique à laisser les tensions respirer. Les thèmes abordés — et la série en aborde beaucoup, y compris la pédophilie dans un épisode particulièrement audacieux de la saison 3 — sont systématiquement désamorcés par la grâce toute-puissante de la figure paternelle. Drummond n'est pas un personnage, c'est une fonction narrative : il résout, console, corrige, éduque. Sa générosité n'est jamais interrogée, son modèle jamais remis en cause. Le sous-texte est pour le moins ambigu (deux enfants noirs arrachés à leurs racines pour être « sauvés » par un milliardaire blanc bienveillant), et la série ne semble pas une seconde consciente de l'ironie.

Arnold, lui, concentre toute la vitalité du programme. Petit bonhomme à la répartie foudroyante, armé de son fameux « Qu'est-ce que tu me racontes là ? » lancé à qui mérite une leçon, il est l'unique moteur comique véritablement efficace de la série. Gary Coleman avait une présence rare pour un enfant de cet âge, une capacité à habiter l'écran avec un naturel désarmant. Mais son personnage reste prisonnier d'un rôle de faire-valoir : trop souvent réduit à provoquer l'incident qui permettra à l'adulte de moraliser. Willy, le grand frère, est encore moins bien loti : personnage secondaire dans sa propre famille adoptive, il traverse la série comme un figurant occasionnellement utile. Quant à Virginia, archétype de l'adolescente middle-class sans aspérité notable, elle disparaît progressivement des intrigues à mesure que les saisons avancent.

Ce que la série veut transmettre, elle le crie un peu trop fort. L'intégration raciale, la tolérance, l'ouverture aux différences : ce sont de beaux sujets, mais traités ici avec la subtilité d'un panneau publicitaire. Tout est dit, rien n'est montré. Les conflits sont évacués trop vite, les contradictions effacées au profit d'un humanisme de confort qui évite soigneusement tout ce qui pourrait déranger une famille américaine un dimanche après-midi. L'Amérique de Reagan commence à pointer le bout de son nez, et Arnold et Willy s'y inscrit parfaitement… pas forcément à son avantage.

Sur le plan formel, la réalisation est strictement fonctionnelle. Les épisodes sont filmés en multicaméra devant public, dans un appartement-décor qui change légèrement au fil des saisons mais reste toujours aussi théâtral, aussi plat. La lumière est celle de tous les sitcoms de l'époque : blanche, uniforme, sans ombre. La bande-son, dominée par le générique repris à toutes les sauces, finit par fonctionner comme une alarme de conditionnement pavlovien. Quant aux rires enregistrés, omniprésents, ils ponctuent même les moments qui ne méritent pas d'en déclencher, ce qui crée une étrange dissonance entre ce qu'on voit et ce qu'on est censé ressentir.

Gary Coleman mis à part, le niveau d'ensemble est inégal. Conrad Bain, solide professionnel formé au théâtre et passé par Maude, apporte une dignité tranquille à un personnage qui en a bien besoin, mais ne peut pas grand-chose contre l'unidimensionnalité de son rôle. Todd Bridges fait ce qu'il peut avec peu. Dana Plato, sympathique, manque de matière. Les guest-stars défilent — certaines illustres comme Mohamed Ali en personne —, mais leur présence tient plus de la curiosité que d'une véritable valeur ajoutée.

Il serait malhonnête de ne pas dire qu'Arnold et Willy a, par moments, de l'allure. Certains épisodes standalone touchent juste, quelques dialogues font mouche, et la relation entre Arnold et son père adoptif possède une chaleur sincère qui efface momentanément le vernis. La série a aussi le mérite d'avoir existé, d'avoir mis deux enfants noirs au premier plan d'une comédie populaire américaine à une époque où ce n'était pas l'évidence. C'est un acquis réel.

Mais revu aujourd'hui, l'ensemble a très mal vieilli, et ce n'est pas seulement une affaire d'esthétique des années 1980. C'est la vision du monde qui grince. Cette bonté démonstrative, ce paternalisme souriant, cette façon de traiter les problèmes sociaux comme des petits malentendus vite réglés par un homme riche et bon : tout cela sonne faux, et de plus en plus fort à mesure que les épisodes s'accumulent. La véritable post-face de la série est d'ailleurs moins dans ses épisodes que dans le destin de ses interprètes : Gary Coleman, ruiné par ses propres parents, contraint de travailler comme gardien de parking avant de mourir à quarante-deux ans des suites d'une chute ; Dana Plato, décédée d'une overdose en 1999 après des années de galère ; Todd Bridges, rattrapé par la drogue et la justice. La vraie vie n'avait pas lu le script de M. Drummond.
Ma note40%
Vu le 19 Juin 2016


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