À rebrousse-temps
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Difficile d'aborder Philip K. Dick sans se retrouver immédiatement face à la question de la hiérarchie. L'homme a pondu trente-six romans et plus de cent nouvelles, souvent à un rythme qui tenait plus de la survie financière que de la sérénité créatrice. Certains titres sont devenus des monuments : Le maître du haut château, Ubik, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?. D'autres sont restés dans l'ombre, comme ce À rebrousse-temps, paru en 1967, l'une des années les plus prolifiques de l'auteur, au moment où il alignait les romans comme d'autres alignent les cafés le matin. Ce n'est pas un Dick de première division. Mais ce n'est pas non plus un Dick à jeter.
Le roman part d'une prémisse absolument délirante, presqu'enfantine dans sa logique poussée à l'extrême : le temps s'est inversé. Pas métaphoriquement. Littéralement. Les cigarettes se reconstituent dans les cendriers, les vêtements sales du matin sont propres le soir, et surtout — détail qui change tout — les morts se réveillent dans leurs tombes, rajeunissent progressivement, et finissent par réintégrer le ventre d'une femme pour y disparaître définitivement. C'est l'effet Hobart, du nom du théoricien fictif qui l'aurait prédit, et Dick s'appuie dessus avec un sérieux pince-sans-rire qui est l'une de ses marques de fabrique. Fait amusant : cette idée a d'abord existé sous forme de nouvelle, Your appointment will be yesterday, publiée en 1966 dans Amazing stories, avant d'être étirée en roman l'année suivante. On sent parfois cet étirement.
Sebastian Hermes, le protagoniste, dirige un vitarium : une entreprise spécialisée dans l'extraction et la prise en charge des morts ressuscités. Il est lui-même un « ancien-né », quelqu'un qui a déjà été déterré. C'est un homme ordinaire, pragmatique, un peu dépassé par les événements, ce type de héros dickien qu'on ne choisit pas mais qui se retrouve embarqué dans quelque chose qui le dépasse largement. Un jour, lors d'une mission de routine, il met la main sur la tombe de l'Anarque Thomas Peak, grand leader religieux afro-américain, figure christique, prophète vénéré par des millions de fidèles. Et là, tout s'emballe. Le Conseil des Oblits, les Udites, le Vatican, toutes sortes d'institutions aussi opaques que menaçantes veulent mettre la main sur ce mort-qui-va-revivre, pour des raisons qui oscillent entre le spirituel, le politique et le purement vénal. La valeur marchande d'un saint ressuscité, c'est une idée qui n'a pas vieilli d'une ride.
Autour de Sebastian gravitent quelques figures intéressantes : sa femme Lotta, personnage plus complexe qu'il n'y paraît dans les premières pages, et l'officier Tinbane, sorte de policier las qui observe le chaos avec une résignation presque philosophique. Dick ne s'attarde pas sur eux autant qu'on le voudrait ; c'est l'un des reproches récurrents qu'on peut faire au roman : les personnages semblent là pour servir les idées, et non l'inverse.
Et des idées, il y en a. C'est même le problème central d'À rebrousse-temps : il en déborde, mais n'en développe vraiment aucune jusqu'au bout. La résurrection comme marché financier, la censure institutionnalisée à travers une Bibliothèque qui détruit les œuvres plutôt que de les conserver, la religion comme outil de domination politique, les tensions raciales dans une Amérique fictive de 1998 divisée entre zone blanche et Free Negro Municipality : tout est là, esquissé avec une intelligence certaine, mais Dick lâche chaque piste avant d'en avoir tiré tout le potentiel. On pense à la façon dont Ubik, deux ans plus tard, parviendra à tenir ensemble des ambitions similaires avec une cohérence bien plus redoutable. Ici, on reste souvent sur le bord du chemin, à regarder passer les grandes questions sans vraiment les saisir.
Il y a aussi quelque chose d'un peu bancal dans la mécanique du monde inversé elle-même. Certaines choses fonctionnent à rebours : manger (ou plutôt régurgiter), fumer, les formules de politesse où l'on dit « au revoir » en arrivant… mais d'autres, comme marcher ou conduire, continuent normalement. La logique est selective, pour ne pas dire commode, et les lecteurs un peu cartésiens risquent d'être agacés. Il faut accepter le contrat implicite de tout bon Dick : la cohérence interne n'est pas le but, c'est le vertige qui compte.
Ce vertige, il est bien là, par moments. La figure de l'Anarque Peak doit beaucoup à James Pike, évêque épiscopalien et ami intime de Dick, qui l'avait profondément influencé dans ses réflexions mystiques et théologiques, et qui mourra deux ans après la publication du roman, en 1969. On sent dans Peak une sincérité d'hommage qui dépasse la simple construction fictive. Et il y a une scène vers la fin, impliquant ce qu'on pourrait appeler une grenade au LSD utilisée comme outil de sauvetage, qui résume assez bien ce que Dick peut faire de mieux : l'absolument imprévisible rendu totalement logique dans l'instant. Ce genre de moment, seul lui en était capable en 1967.
Reste qu'on sort du roman avec une frustration douce, celle du potentiel à moitié réalisé. Ce n'est pas l'entrée recommandée dans l'œuvre de l'auteur, mais pour qui le connaît déjà, À rebrousse-temps a ce charme particulier des œuvres imparfaites qui en disent long sur leur auteur : un homme qui cherchait Dieu, explorait le temps, et publiait parfois trop vite. Une curiosité attachante, pas un chef-d'œuvre.
Le roman part d'une prémisse absolument délirante, presqu'enfantine dans sa logique poussée à l'extrême : le temps s'est inversé. Pas métaphoriquement. Littéralement. Les cigarettes se reconstituent dans les cendriers, les vêtements sales du matin sont propres le soir, et surtout — détail qui change tout — les morts se réveillent dans leurs tombes, rajeunissent progressivement, et finissent par réintégrer le ventre d'une femme pour y disparaître définitivement. C'est l'effet Hobart, du nom du théoricien fictif qui l'aurait prédit, et Dick s'appuie dessus avec un sérieux pince-sans-rire qui est l'une de ses marques de fabrique. Fait amusant : cette idée a d'abord existé sous forme de nouvelle, Your appointment will be yesterday, publiée en 1966 dans Amazing stories, avant d'être étirée en roman l'année suivante. On sent parfois cet étirement.
Sebastian Hermes, le protagoniste, dirige un vitarium : une entreprise spécialisée dans l'extraction et la prise en charge des morts ressuscités. Il est lui-même un « ancien-né », quelqu'un qui a déjà été déterré. C'est un homme ordinaire, pragmatique, un peu dépassé par les événements, ce type de héros dickien qu'on ne choisit pas mais qui se retrouve embarqué dans quelque chose qui le dépasse largement. Un jour, lors d'une mission de routine, il met la main sur la tombe de l'Anarque Thomas Peak, grand leader religieux afro-américain, figure christique, prophète vénéré par des millions de fidèles. Et là, tout s'emballe. Le Conseil des Oblits, les Udites, le Vatican, toutes sortes d'institutions aussi opaques que menaçantes veulent mettre la main sur ce mort-qui-va-revivre, pour des raisons qui oscillent entre le spirituel, le politique et le purement vénal. La valeur marchande d'un saint ressuscité, c'est une idée qui n'a pas vieilli d'une ride.
Autour de Sebastian gravitent quelques figures intéressantes : sa femme Lotta, personnage plus complexe qu'il n'y paraît dans les premières pages, et l'officier Tinbane, sorte de policier las qui observe le chaos avec une résignation presque philosophique. Dick ne s'attarde pas sur eux autant qu'on le voudrait ; c'est l'un des reproches récurrents qu'on peut faire au roman : les personnages semblent là pour servir les idées, et non l'inverse.
Et des idées, il y en a. C'est même le problème central d'À rebrousse-temps : il en déborde, mais n'en développe vraiment aucune jusqu'au bout. La résurrection comme marché financier, la censure institutionnalisée à travers une Bibliothèque qui détruit les œuvres plutôt que de les conserver, la religion comme outil de domination politique, les tensions raciales dans une Amérique fictive de 1998 divisée entre zone blanche et Free Negro Municipality : tout est là, esquissé avec une intelligence certaine, mais Dick lâche chaque piste avant d'en avoir tiré tout le potentiel. On pense à la façon dont Ubik, deux ans plus tard, parviendra à tenir ensemble des ambitions similaires avec une cohérence bien plus redoutable. Ici, on reste souvent sur le bord du chemin, à regarder passer les grandes questions sans vraiment les saisir.
Il y a aussi quelque chose d'un peu bancal dans la mécanique du monde inversé elle-même. Certaines choses fonctionnent à rebours : manger (ou plutôt régurgiter), fumer, les formules de politesse où l'on dit « au revoir » en arrivant… mais d'autres, comme marcher ou conduire, continuent normalement. La logique est selective, pour ne pas dire commode, et les lecteurs un peu cartésiens risquent d'être agacés. Il faut accepter le contrat implicite de tout bon Dick : la cohérence interne n'est pas le but, c'est le vertige qui compte.
Ce vertige, il est bien là, par moments. La figure de l'Anarque Peak doit beaucoup à James Pike, évêque épiscopalien et ami intime de Dick, qui l'avait profondément influencé dans ses réflexions mystiques et théologiques, et qui mourra deux ans après la publication du roman, en 1969. On sent dans Peak une sincérité d'hommage qui dépasse la simple construction fictive. Et il y a une scène vers la fin, impliquant ce qu'on pourrait appeler une grenade au LSD utilisée comme outil de sauvetage, qui résume assez bien ce que Dick peut faire de mieux : l'absolument imprévisible rendu totalement logique dans l'instant. Ce genre de moment, seul lui en était capable en 1967.
Reste qu'on sort du roman avec une frustration douce, celle du potentiel à moitié réalisé. Ce n'est pas l'entrée recommandée dans l'œuvre de l'auteur, mais pour qui le connaît déjà, À rebrousse-temps a ce charme particulier des œuvres imparfaites qui en disent long sur leur auteur : un homme qui cherchait Dieu, explorait le temps, et publiait parfois trop vite. Une curiosité attachante, pas un chef-d'œuvre.
Ma note69%
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