Julien   Lepage

J.  Lepage
Backgammon
?
1920

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BackgammonLe backgammon n'a pas été conçu par un auteur identifiable, ni déposé sous un copyright précis. Il fait partie de ces jeux immémoriaux qui se transmettent, se modifient et s'affinent au fil des siècles, jusqu'à prendre leur forme actuelle. İl faut remonter à l'Antiquité pour en trouver les premières traces, dans les tavernes romaines ou les cours perses. Le senet égyptien et le jeu royal d'Ur sont souvent mentionnés comme ses lointains ancêtres, mais le véritable prédécesseur direct semble être le « tabula » romain, qui se jouait déjà avec des dés et un tablier en 24 cases. Depuis, le jeu a survécu aux caprices de l'Histoire, traversant le Moyen Âge sous divers noms — « toutes-tables » en France, « tavla » en Turquie, « nardi » en Iran — avant de se fixer sous l'appellation anglaise de « backgammon » au XVIİe siècle. Ajoutez à cela l'introduction du « videau » (le cube de doublement) dans les années 1920, et vous obtenez le jeu tel qu'on le connaît aujourd'hui.

Le principe est simple, du moins en apparence. Deux joueurs disposent chacun de quinze pions, placés selon une configuration imposée sur un tablier de 24 cases. Le but ? Ramener tous ses pions dans son propre jan intérieur (la moitié du plateau la plus proche de soi), avant de les sortir du jeu. Chaque tour commence par un lancer de dés qui dicte le déplacement des pions. Un pion peut être déplacé librement sauf si la case est occupée par deux ou plusieurs pions adverses. Si un joueur atterrit sur un pion isolé, il le « frappe » et l'envoie sur la barre, d'où l'adversaire devra le faire revenir avant de continuer sa progression.

La subtilité du jeu réside dans son dosage entre hasard et stratégie. Si les dés introduisent une part de chance, les décisions tactiques restent omniprésentes : faut-il jouer défensif en formant des blocs de pions pour gêner l'adversaire ? Prendre des risques pour avancer plus vite ? Se concentrer sur la course ou sur l'affrontement ? Sans oublier le fameux videau, qui permet de doubler l'enjeu en cours de partie et introduit une dimension psychologique majeure : refuser un doublement, c'est abandonner immédiatement. Accepter, c'est prendre le pari d'un retournement de situation.

Le backgammon a cette élégance propre aux classiques : il est accessible en quelques minutes mais demande des années pour être maîtrisé. Son rythme est rapide, nerveux, bien loin de la lente montée en tension des échecs. İci, tout peut basculer en un coup de dés — parfois frustrant, souvent grisant. C'est un jeu qui invite autant à la réflexion qu'à l'instinct, capable de séduire autant les joueurs cérébraux que les amateurs de paris.

Dans un duel de backgammon, on oscille entre la satisfaction d'un plan parfaitement exécuté et la résignation face à une série de lancers catastrophiques. Ce côté imprévisible fait son charme, tout en lui ôtant une certaine pureté stratégique que l'on retrouve dans des jeux plus déterministes comme le go ou les échecs. İl faut accepter de perdre une partie à cause de mauvais dés, tout comme il faut savoir exploiter au maximum une série chanceuse. Le plaisir vient autant de la maîtrise du hasard que de la prise de décisions avisées.

En définitive, le backgammon est un jeu d'élégance et de tension, d'anticipation et d'opportunisme. İl n'a pas la profondeur théorique des échecs, ni l'aura mystique du go, mais il compense par son dynamisme et son équilibre. On y revient toujours, que ce soit pour une partie rapide entre amis ou un duel acharné avec mise en jeu du videau. Si on devait le comparer à une œuvre cinématographique, ce serait un film à suspense bien ficelé, où chaque lancer de dés apporte une nouvelle péripétie. Pas un chef-d'œuvre absolu, mais un classique indémodable.
Ma note 73%
Joué le 25 juillet 2011