Inglourious basterds
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Quentin Tarantino revient avec un film de guerre qui n'en est pas vraiment un, porté par Brad Pitt, Mélanie Laurent et un acteur autrichien quasi-inconnu, Christoph Waltz. Après les excès baroques de Kill Bill et la relative déception de Boulevard de la mort, le cinéaste s'attaque à la Seconde Guerre mondiale avec l'aplomb d'un gamin qui réécrirait l'Histoire au feutre rouge. L'attente était fébrile, les premières réactions de Cannes mitigées. Fallait-il s'inquiéter ou se réjouir ?
L'histoire se déploie en chapitres distincts, suivant deux trajectoires de vengeance qui finiront par converger dans un cinéma parisien. D'un côté, Shosanna Dreyfus, jeune Juive française dont la famille a été massacrée par le colonel SS Hans Landa, surnommé « le chasseur de Juifs ». Réfugiée à Paris sous une fausse identité, elle exploite une salle de cinéma. De l'autre, le lieutenant Aldo Raine et sa bande de soldats juifs américains, les « Bâtards », qui sèment la terreur dans les rangs nazis en scalpant méthodiquement leurs victimes. Lorsque Goebbels décide d'organiser la première d'un film de propagande dans le cinéma de Shosanna, les destins se télescopent. Elle y voit l'occasion de faire exploser tout le gratin du Troisième Reich, tandis que les Bâtards, accompagnés de l'actrice allemande et espionne Bridget von Hammersmark, préparent leur propre opération. L'Histoire va-t-elle basculer dans une salle obscure ?
Le scénario, sur lequel Tarantino a travaillé près d'une décennie, témoigne d'une ambition dévorante. Il structure son récit comme un western spaghetti transposé en France occupée, multipliant les longs dialogues tendus qui font monter la pression jusqu'au point de rupture. La scène d'ouverture, dans cette ferme où Landa interroge un paysan français soupçonné de cacher des Juifs, constitue un morceau de bravoure : vingt minutes de conversation apparemment courtoise qui vire progressivement au cauchemar. C'est du Sergio Leone sous acide, avec cette façon de dilater le temps jusqu'à l'insupportable. Le problème, c'est que Tarantino applique cette recette systématiquement, comme s'il craignait qu'on oublie sa signature. La séquence du bar clandestin, aussi virtuose soit-elle avec son jeu autour des accents et des gestes qui trahissent, s'étire au-delà du raisonnable. On admire la mécanique horlogère, mais on finit par consulter sa montre.
Plus gênant encore, le film souffre d'un déséquilibre structurel. Les Bâtards qui donnent leur nom au long-métrage sont finalement relégués au second plan, réduits à quelques scènes d'anthologie ultra-violentes mais sans véritable développement. On aurait aimé suivre leurs exploits, voir comment ils sont devenus cette légende qui terrorise les nazis. Au lieu de quoi, Tarantino les utilise comme des figures iconiques, presque des silhouettes. Le récit se concentre davantage sur Shosanna et surtout sur Landa, ce qui n'est pas un mal en soi, mais crée une frustration. Le film promet une chose : un commando de Juifs vengeurs qui butent du nazi, et en livre une autre : une réflexion tordue sur le pouvoir du cinéma. C'est audacieux, certes, mais aussi légèrement malhonnête vis-à-vis du spectateur venu pour du grand guignol patriotique.
Hans Landa écrase tout le reste de son intelligence reptilienne et de sa politesse glaçante. C'est un monstre polyglotte qui passe du français à l'allemand, de l'anglais à l'italien avec une aisance qui traduit son adaptabilité prédatrice. Il incarne le mal absolu tout en restant humain, presque séduisant dans sa logorrhée civilisée. Son rapport au langage, cette façon qu'il a de transformer chaque conversation en interrogatoire souriant, en fait un personnage véritablement tarantinien, un homme pour qui les mots sont des armes aussi mortelles qu'un Luger. Face à lui, Shosanna porte le poids du drame avec une dignité silencieuse. Son traumatisme initial ne la quitte jamais vraiment, même lorsqu'elle joue la propriétaire de cinéma insouciante. La scène où elle se retrouve à table avec Landa sans qu'il la reconnaisse (ou fait-il semblant ?) crépite d'une tension insoutenable. Leur relation, ou plutôt leur non-relation faite de regards et de non-dits, constitue le cœur émotionnel du film.
Aldo Raine, en revanche, relève du cartoon. Ce lieutenant apache au fort accent du Tennessee collectionne les scalps nazis avec une brutalité jubilatoire, mais reste une caricature attachante plutôt qu'un véritable personnage. Sa cicatrice mystérieuse autour du cou suggère un passé violent qu'on ne connaîtra jamais, et c'est dommage. Les autres Bâtards sont encore moins définis : Donny Donowitz, dit « l'Ours Juif », se résume à sa batte de baseball ; Hugo Stiglitz bénéficie d'une introduction stylisée, mais demeure une énigme. Bridget von Hammersmark, l'actrice-espionne, aurait mérité davantage de substance. On devine chez elle une complexité — cette Allemande qui trahit son pays — qui n'est jamais vraiment explorée. Elle reste un rouage narratif, certes glamour et dangereux, mais un rouage quand même.
Le film pose une question vertigineuse : et si le cinéma pouvait sauver le monde ? Tarantino ne se contente pas de réécrire l'Histoire en faisant exploser Hitler dans une salle de projection. Il suggère que l'image animée possède un pouvoir quasi-magique, celui de consumer littéralement le mal. Le (faux) film de propagande nazi La fierté de la nation (dont Eli Roth a assuré la réalisation pour les besoins du tournage) devient l'instrument de la vengeance, projeté sur un écran derrière lequel Shosanna a empilé des centaines de bobines de nitrate hautement inflammable. Cette idée que le cinéma peut être une arme, pas seulement de propagande, mais de destruction réelle, n'est pas sans intérêt. Elle fait écho aux craintes qu'ont toujours suscitées les images, de Platon aux censeurs modernes. Mais Tarantino la traite avec une légèreté déconcertante, comme s'il était plus intéressé par le gag visuel que par ses implications.
La dimension vengeresse du récit soulève également quelques malaises. Présenter des Juifs américains qui torturent et massacrent des prisonniers allemands avec jubilation, est-ce vraiment subversif ou simplement puéril ? L'idée de retourner la violence nazie contre elle-même, de transformer les victimes historiques en bourreaux tout-puissants, relève d'une fantasie cathartique compréhensible. Mais le film ne s'interroge jamais vraiment sur les implications morales de cette violence, se contentant de la célébrer dans un grand éclat de rire. Raine grave des croix gammées au couteau sur le front de nazis désarmés, et c'est censé être cool. Peut-être que ça l'est, dans cette version alternative de l'Histoire où tout n'est que spectacle. Peut-être que c'est justement ça qui dérange : ce sentiment que Tarantino utilise l'Histoire comme simple toile de fond à ses fantasmes de cinéphile, sans vraiment se soucier du poids historique qu'il manipule.
Visuellement, le film est somptueux. Tarantino et son directeur de la photographie Robert Richardson composent des images d'une beauté picturale qui contrastent violemment avec la brutalité du propos. Les couleurs saturées évoquent les films d'époque, cette France occupée ressemble à celle des mélodrames en Technicolor plutôt qu'à la réalité grisâtre. C'est un choix délibéré, une façon d'assumer pleinement l'artifice. La caméra aime s'attarder sur les visages en gros plan, capter chaque micro-expression lors des joutes verbales qui constituent l'essentiel du métrage. Les chapitres sont introduits avec un soin maniaque, chaque titre apparaissant dans une typographie différente. On sent le perfectionnisme obsessionnel du cinéaste, sa volonté de contrôler chaque détail du cadre.
La bande-son mélange allègrement les anachronismes assumés : du Ennio Morricone côtoie du David Bowie, des chansons françaises d'époque se télescopent avec des morceaux rock. Cette approche achronique rappelle qu'on n'est pas dans un film historique mais dans un conte, une fable vengeresse où le réalisme n'a pas sa place. La partition amplifie les émotions jusqu'à la caricature, accompagnant chaque révélation d'une envolée dramatique digne d'un opéra. C'est efficace, parfois trop, au point de souligner lourdement ce qui devrait rester subtil.
Du côté des interprètes, Christoph Waltz livre une prestation éblouissante qui devrait lui valoir tous les prix. Il compose un Landa hypnotique, passant de la bonhomie joviale à la cruauté glaciale en une seconde, jonglant entre quatre langues avec une maestria qui sidère. Chaque scène où il apparaît devient instantanément la sienne, écrasant ses partenaires sous le poids de son charisme vénéneux. C'est le genre de performance qui crée une star du jour au lendemain. Mélanie Laurent tient magnifiquement la dragée haute, incarnant une Shosanna hantée, mais déterminée, capable de vulnérabilité comme de détermination féroce. Son visage, souvent filmé en gros plan, devient l'écran sur lequel se projettent toutes les horreurs qu'elle a vécues. La scène où elle se prépare pour sa vengeance finale, se maquillant comme une guerrière, possède une intensité quasi-religieuse.
Brad Pitt, lui, s'amuse visiblement. Son Aldo Raine est une composition outrancière, tout en tics et accent caricatural, qui frise parfois le sketch. Ça fonctionne parce qu'il assume totalement le registre cartoonesque du personnage, ne cherchant jamais à le rendre crédible, mais à en faire une icône pop. Sa tentative d'italien est hilarante, digne d'un Peter Sellers. Michael Fassbender apporte une touche de classe britannique en officier infiltré, mais sa prestation reste trop brève pour vraiment marquer. Diane Kruger campe une Bridget séduisante et dangereuse, même si on aurait aimé en voir davantage. Eli Roth, en revanche, peine à convaincre en Donny Donowitz, trop occupé à avoir l'air menaçant pour vraiment exister. L'apparition surprise de Mike Myers en général britannique frise la private joke, un peu comme si Tarantino invitait ses copains à jouer dans son bac à sable. C'est amusant mais légèrement narcissique.
Au final, Inglourious basterds est un film frustrant, brillant par séquences, mais brouillon dans son ensemble. Tarantino démontre une fois de plus qu'il est un faiseur de scènes hors pair, capable de générer une tension suffocante à partir d'une simple conversation. Mais il reste un assembleur perfectionniste plutôt qu'un véritable narrateur, plus intéressé par les morceaux de bravoure que par la cohérence globale. Le film propose deux heures trente de moments forts entrecoupés de longueurs bavarde, une célébration du cinéma qui finit par ressembler à une masturbation intellectuelle. On sort de la salle partagé entre l'admiration pour le savoir-faire technique et l'agacement devant tant de complaisance. C'est du grand spectacle imparfait, une fantaisie vengeresse qui aurait gagné à perdre vingt minutes et à trouver un meilleur équilibre entre ses ambitions contradictoires. Les amateurs du cinéaste y trouveront leur compte, savourant chaque référence et chaque retournement ironique. Les autres resteront sur leur faim, attendant un film de guerre qui ne viendra jamais vraiment.
L'histoire se déploie en chapitres distincts, suivant deux trajectoires de vengeance qui finiront par converger dans un cinéma parisien. D'un côté, Shosanna Dreyfus, jeune Juive française dont la famille a été massacrée par le colonel SS Hans Landa, surnommé « le chasseur de Juifs ». Réfugiée à Paris sous une fausse identité, elle exploite une salle de cinéma. De l'autre, le lieutenant Aldo Raine et sa bande de soldats juifs américains, les « Bâtards », qui sèment la terreur dans les rangs nazis en scalpant méthodiquement leurs victimes. Lorsque Goebbels décide d'organiser la première d'un film de propagande dans le cinéma de Shosanna, les destins se télescopent. Elle y voit l'occasion de faire exploser tout le gratin du Troisième Reich, tandis que les Bâtards, accompagnés de l'actrice allemande et espionne Bridget von Hammersmark, préparent leur propre opération. L'Histoire va-t-elle basculer dans une salle obscure ?
Le scénario, sur lequel Tarantino a travaillé près d'une décennie, témoigne d'une ambition dévorante. Il structure son récit comme un western spaghetti transposé en France occupée, multipliant les longs dialogues tendus qui font monter la pression jusqu'au point de rupture. La scène d'ouverture, dans cette ferme où Landa interroge un paysan français soupçonné de cacher des Juifs, constitue un morceau de bravoure : vingt minutes de conversation apparemment courtoise qui vire progressivement au cauchemar. C'est du Sergio Leone sous acide, avec cette façon de dilater le temps jusqu'à l'insupportable. Le problème, c'est que Tarantino applique cette recette systématiquement, comme s'il craignait qu'on oublie sa signature. La séquence du bar clandestin, aussi virtuose soit-elle avec son jeu autour des accents et des gestes qui trahissent, s'étire au-delà du raisonnable. On admire la mécanique horlogère, mais on finit par consulter sa montre.
Plus gênant encore, le film souffre d'un déséquilibre structurel. Les Bâtards qui donnent leur nom au long-métrage sont finalement relégués au second plan, réduits à quelques scènes d'anthologie ultra-violentes mais sans véritable développement. On aurait aimé suivre leurs exploits, voir comment ils sont devenus cette légende qui terrorise les nazis. Au lieu de quoi, Tarantino les utilise comme des figures iconiques, presque des silhouettes. Le récit se concentre davantage sur Shosanna et surtout sur Landa, ce qui n'est pas un mal en soi, mais crée une frustration. Le film promet une chose : un commando de Juifs vengeurs qui butent du nazi, et en livre une autre : une réflexion tordue sur le pouvoir du cinéma. C'est audacieux, certes, mais aussi légèrement malhonnête vis-à-vis du spectateur venu pour du grand guignol patriotique.
Hans Landa écrase tout le reste de son intelligence reptilienne et de sa politesse glaçante. C'est un monstre polyglotte qui passe du français à l'allemand, de l'anglais à l'italien avec une aisance qui traduit son adaptabilité prédatrice. Il incarne le mal absolu tout en restant humain, presque séduisant dans sa logorrhée civilisée. Son rapport au langage, cette façon qu'il a de transformer chaque conversation en interrogatoire souriant, en fait un personnage véritablement tarantinien, un homme pour qui les mots sont des armes aussi mortelles qu'un Luger. Face à lui, Shosanna porte le poids du drame avec une dignité silencieuse. Son traumatisme initial ne la quitte jamais vraiment, même lorsqu'elle joue la propriétaire de cinéma insouciante. La scène où elle se retrouve à table avec Landa sans qu'il la reconnaisse (ou fait-il semblant ?) crépite d'une tension insoutenable. Leur relation, ou plutôt leur non-relation faite de regards et de non-dits, constitue le cœur émotionnel du film.
Aldo Raine, en revanche, relève du cartoon. Ce lieutenant apache au fort accent du Tennessee collectionne les scalps nazis avec une brutalité jubilatoire, mais reste une caricature attachante plutôt qu'un véritable personnage. Sa cicatrice mystérieuse autour du cou suggère un passé violent qu'on ne connaîtra jamais, et c'est dommage. Les autres Bâtards sont encore moins définis : Donny Donowitz, dit « l'Ours Juif », se résume à sa batte de baseball ; Hugo Stiglitz bénéficie d'une introduction stylisée, mais demeure une énigme. Bridget von Hammersmark, l'actrice-espionne, aurait mérité davantage de substance. On devine chez elle une complexité — cette Allemande qui trahit son pays — qui n'est jamais vraiment explorée. Elle reste un rouage narratif, certes glamour et dangereux, mais un rouage quand même.
Le film pose une question vertigineuse : et si le cinéma pouvait sauver le monde ? Tarantino ne se contente pas de réécrire l'Histoire en faisant exploser Hitler dans une salle de projection. Il suggère que l'image animée possède un pouvoir quasi-magique, celui de consumer littéralement le mal. Le (faux) film de propagande nazi La fierté de la nation (dont Eli Roth a assuré la réalisation pour les besoins du tournage) devient l'instrument de la vengeance, projeté sur un écran derrière lequel Shosanna a empilé des centaines de bobines de nitrate hautement inflammable. Cette idée que le cinéma peut être une arme, pas seulement de propagande, mais de destruction réelle, n'est pas sans intérêt. Elle fait écho aux craintes qu'ont toujours suscitées les images, de Platon aux censeurs modernes. Mais Tarantino la traite avec une légèreté déconcertante, comme s'il était plus intéressé par le gag visuel que par ses implications.
La dimension vengeresse du récit soulève également quelques malaises. Présenter des Juifs américains qui torturent et massacrent des prisonniers allemands avec jubilation, est-ce vraiment subversif ou simplement puéril ? L'idée de retourner la violence nazie contre elle-même, de transformer les victimes historiques en bourreaux tout-puissants, relève d'une fantasie cathartique compréhensible. Mais le film ne s'interroge jamais vraiment sur les implications morales de cette violence, se contentant de la célébrer dans un grand éclat de rire. Raine grave des croix gammées au couteau sur le front de nazis désarmés, et c'est censé être cool. Peut-être que ça l'est, dans cette version alternative de l'Histoire où tout n'est que spectacle. Peut-être que c'est justement ça qui dérange : ce sentiment que Tarantino utilise l'Histoire comme simple toile de fond à ses fantasmes de cinéphile, sans vraiment se soucier du poids historique qu'il manipule.
Visuellement, le film est somptueux. Tarantino et son directeur de la photographie Robert Richardson composent des images d'une beauté picturale qui contrastent violemment avec la brutalité du propos. Les couleurs saturées évoquent les films d'époque, cette France occupée ressemble à celle des mélodrames en Technicolor plutôt qu'à la réalité grisâtre. C'est un choix délibéré, une façon d'assumer pleinement l'artifice. La caméra aime s'attarder sur les visages en gros plan, capter chaque micro-expression lors des joutes verbales qui constituent l'essentiel du métrage. Les chapitres sont introduits avec un soin maniaque, chaque titre apparaissant dans une typographie différente. On sent le perfectionnisme obsessionnel du cinéaste, sa volonté de contrôler chaque détail du cadre.
La bande-son mélange allègrement les anachronismes assumés : du Ennio Morricone côtoie du David Bowie, des chansons françaises d'époque se télescopent avec des morceaux rock. Cette approche achronique rappelle qu'on n'est pas dans un film historique mais dans un conte, une fable vengeresse où le réalisme n'a pas sa place. La partition amplifie les émotions jusqu'à la caricature, accompagnant chaque révélation d'une envolée dramatique digne d'un opéra. C'est efficace, parfois trop, au point de souligner lourdement ce qui devrait rester subtil.
Du côté des interprètes, Christoph Waltz livre une prestation éblouissante qui devrait lui valoir tous les prix. Il compose un Landa hypnotique, passant de la bonhomie joviale à la cruauté glaciale en une seconde, jonglant entre quatre langues avec une maestria qui sidère. Chaque scène où il apparaît devient instantanément la sienne, écrasant ses partenaires sous le poids de son charisme vénéneux. C'est le genre de performance qui crée une star du jour au lendemain. Mélanie Laurent tient magnifiquement la dragée haute, incarnant une Shosanna hantée, mais déterminée, capable de vulnérabilité comme de détermination féroce. Son visage, souvent filmé en gros plan, devient l'écran sur lequel se projettent toutes les horreurs qu'elle a vécues. La scène où elle se prépare pour sa vengeance finale, se maquillant comme une guerrière, possède une intensité quasi-religieuse.
Brad Pitt, lui, s'amuse visiblement. Son Aldo Raine est une composition outrancière, tout en tics et accent caricatural, qui frise parfois le sketch. Ça fonctionne parce qu'il assume totalement le registre cartoonesque du personnage, ne cherchant jamais à le rendre crédible, mais à en faire une icône pop. Sa tentative d'italien est hilarante, digne d'un Peter Sellers. Michael Fassbender apporte une touche de classe britannique en officier infiltré, mais sa prestation reste trop brève pour vraiment marquer. Diane Kruger campe une Bridget séduisante et dangereuse, même si on aurait aimé en voir davantage. Eli Roth, en revanche, peine à convaincre en Donny Donowitz, trop occupé à avoir l'air menaçant pour vraiment exister. L'apparition surprise de Mike Myers en général britannique frise la private joke, un peu comme si Tarantino invitait ses copains à jouer dans son bac à sable. C'est amusant mais légèrement narcissique.
Au final, Inglourious basterds est un film frustrant, brillant par séquences, mais brouillon dans son ensemble. Tarantino démontre une fois de plus qu'il est un faiseur de scènes hors pair, capable de générer une tension suffocante à partir d'une simple conversation. Mais il reste un assembleur perfectionniste plutôt qu'un véritable narrateur, plus intéressé par les morceaux de bravoure que par la cohérence globale. Le film propose deux heures trente de moments forts entrecoupés de longueurs bavarde, une célébration du cinéma qui finit par ressembler à une masturbation intellectuelle. On sort de la salle partagé entre l'admiration pour le savoir-faire technique et l'agacement devant tant de complaisance. C'est du grand spectacle imparfait, une fantaisie vengeresse qui aurait gagné à perdre vingt minutes et à trouver un meilleur équilibre entre ses ambitions contradictoires. Les amateurs du cinéaste y trouveront leur compte, savourant chaque référence et chaque retournement ironique. Les autres resteront sur leur faim, attendant un film de guerre qui ne viendra jamais vraiment.
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