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· Julien   Lepage

Baignade en mer
Louis Lumière et Auguste Lumière
1895

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Illustration de critique : Baignade en mer
Voir ces enfants, qui ont l'âge d'être les grands-parents de mes grands-parents, s'amuser dans cet instant figé dans le temps a quelque chose de délicieusement anachronique. On se sent bien petits et bien éphémères devant cette archive historique d'une importance folle tout en étant d'une banalité dingue. Il ne se passe presque rien, et pourtant tout est là : des corps qui courent, une mer qui clapote, un ponton qui grince sous nos yeux. Le cinéma, à cet instant précis, n'a pas encore appris à raconter des histoires ; il se contente de regarder le monde respirer.

Ce qui frappe, au-delà de la curiosité muséale, c'est la joie brute qui s'en dégage. Rien n'est joué au sens dramatique du terme : les plongeons se répètent, maladroits, joyeux, parfois un peu désordonnés, comme si la caméra avait interrompu une partie improvisée. On a beau savoir que l'appareil est là, on sent encore cette innocence d'un médium qui n'a pas conscience de sa propre portée. À côté, même les débuts du burlesque américain paraissent déjà calculés, presque professionnels. Ici, c'est la vie qui fait son numéro, sans filet.

Le vertige vient aussi de cette contradiction permanente : on regarde un moment de loisirs futile, qui a traversé plus d'un siècle. Ces enfants jouent dans la mer pendant que l'Histoire, la grande, se prépare à accélérer brutalement. Guerres, révolutions, catastrophes industrielles : rien de tout cela n'est visible, et c'est précisément ce qui rend la séquence si précieuse. Le cinéma n'a jamais été aussi politique que lorsqu'il ne le cherche pas encore.

Pourtant, il serait malhonnête d'y voir plus que ce que c'est. Passé l'émerveillement initial, la répétition s'installe vite. Le plan est unique, le cadre immobile, et l'on sent les limites d'un cinéma encore prisonnier de sa propre invention. On est loin de la mise en scène millimétrée qui viendra plus tard, loin aussi de l'idée même de montage comme langage. Comparé à ce que proposera Méliès quelques années plus tard, l'objet paraît austère, comme un carnet de croquis face à une fresque.

C'est justement dans cette austérité que réside son charme. Regarder ces images aujourd'hui, c'est accepter de ralentir, de renoncer à toute attente narrative, un peu comme on écouterait un vieux cylindre de cire en sachant que la musique crachote mais que l'émotion, elle, est intacte. On sourit, on s'ennuie parfois, puis on sourit à nouveau, conscient d'assister à quelque chose qui n'aurait jamais dû survivre et qui, pourtant, nous observe encore.

Ce court fragment n'est ni un chef-d'œuvre ni un simple gadget historique. Il flotte entre les deux, modeste et fondamental à la fois. Un rappel salutaire que le cinéma est né d'un geste simple : poser une machine devant des gens ordinaires et leur laisser le temps d'exister. Rien de plus, rien de moins. Et parfois, c'est largement suffisant.
Ma note51%
Vu le 20 Novembre 2012


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