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· Julien   Lepage

Bernie
Albert Dupontel
1996

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Illustration de critique : Bernie
En 1996, Albert Dupontel débarque dans le cinéma français avec la subtilité d'un coup de pelle dans la tronche. Premier long métrage pour ce comédien qui s'était fait un nom dans le stand-up, Bernie arrive comme un ovni mal fagoté, un film qui a terrorisé la quasi-totalité des producteurs de l'époque avant de scandaliser la critique à sa sortie. Avec un budget ridicule d'environ 2,2 millions d'euros et zéro compromis, Dupontel livre une charge punk, une comédie noire dégoulinante qui ne ressemble à rien de ce que le cinéma français produisait alors.

L'histoire, c'est celle de Bernie Noël, trente balais, qui quitte enfin l'orphelinat où il a grandi pour partir à la recherche de ses parents. Sauf que Bernie, c'est pas exactement Luke Skywalker cherchant son père. Le gars est un inadapté social complet, un grand enfant névrosé qui découvre qu'il a été trouvé dans une poubelle, littéralement jeté aux ordures par ses géniteurs. Incapable d'accepter cette vérité atroce, il s'invente un délire paranoïaque digne d'un polar américain : ses parents seraient des milliardaires victimes d'un complot mafieux, et lui, l'enfant kidnappé qu'il faut sauver. Armé de cette fiction et d'une violence aussi candide que terrifiante, Bernie se lance dans une quête qui va virer au massacre généralisé. Il retrouve son père, un SDF incarné par Roland Blanche, sa mère bourgeoise jouée par Hélène Vincent, et tombe amoureux de Marion (Claude Perron), une toxico qu'il croise dans l'immeuble où il a été abandonné. Ce qui suit, c'est une escalade de violence cartoonesque où les coups de pelle pleuvent, où les têtes explosent, où l'on bouffe des canaris pas assez cuits.

Le scénario, coécrit avec Gilles Laurent, fonctionne sur une double lecture qui en fait toute la richesse et aussi toute l'ambiguïté. D'un côté, on peut y voir une comédie déjantée à l'humour trash, un grand n'importe quoi jubilatoire où l'on suit les mésaventures d'un demeuré attachant qui sème le chaos partout où il passe. Les répliques cultes s'enchaînent (« J'aime bien les hyènes. Parce que la hyène c'est un animal dont on parle jamais »), les situations sont grotesques, l'ensemble cultive un sens de l'absurde poussé à l'extrême. Mais sous cette surface apparemment débile se cache quelque chose de beaucoup plus sombre et troublant. Car Bernie, c'est aussi l'histoire d'un vrai fou, un type qui n'a aucun repère moral, aucune notion de bien ou de mal, et qui interprète le monde à travers le prisme déformant de son handicap mental. La violence devient alors moins drôle, plus malsaine. Le massacre à coups de pelle, la sodomie post-mortem évoquée, tout ça fait franchement froid dans le dos quand on réalise qu'on ne regarde pas un cartoon mais le parcours d'un malade mental dangereux. Cette ambivalence est à la fois la force du film et ce qui le rend si difficile à digérer pour certains.

Bernie est un personnage fascinant précisément parce qu'il échappe à toute catégorisation facile. Ce n'est ni un héros ni un monstre, c'est un bloc d'enfance prisonnier d'un corps d'adulte, comme le dit Dupontel lui-même. Il raconte face caméra sa propre version des événements, tel un gamin tenant son journal intime, construisant une fiction qui lui permet de supporter l'insupportable. Dans son monde, tout est logique : les « enculés d'en face » complotent contre lui, ses parents l'aiment, Marion est sa princesse. La réalité, elle, montre un père clodo pas beaucoup plus sain que son fils, une mère qui l'a littéralement jeté à la poubelle, une toxicomane cynique. Mais Bernie ne voit rien de tout ça, aveuglé par son besoin désespéré de normalité, par cette quête d'identité qui le pousse en avant. Ce personnage nous fait passer par tous les états : on rit de sa naïveté, on est attendri par sa candeur, puis on est glacé par ses actes de violence gratuite, avant d'être ému par sa solitude abyssale. C'est cette complexité qui fait que vingt ans après, on ne sait toujours pas trop quoi penser de lui.

Le film interroge des thématiques lourdes sous ses dehors de grosse farce potache. La quête d'identité, bien sûr, cette obsession de savoir d'où l'on vient pour comprendre où l'on va. Mais aussi la violence de l'abandon, la construction d'une fiction protectrice face à une réalité trop cruelle, le fossé entre les classes sociales, la marginalité, l'exclusion. Bernie est un exclu qui découvre un monde hostile, une société qui n'a aucune place pour lui. Sa violence, aussi extrême soit-elle, apparaît comme une réponse désespérée à l'indifférence et à la cruauté qu'il perçoit autour de lui. Les fameux « enculés d'en face » ne sont pas qu'un délire paranoïaque, c'est aussi une métaphore de cette société qui broie les faibles, qui jette les bébés à la poubelle et les oublie dans des orphelinats. Dupontel pose ici les bases de ce qui deviendra sa marque de fabrique : des personnages paumés en rupture de ban, un humour désespéré, une tendresse pour les inadaptés mêlée à une critique acerbe du monde tel qu'il est.

La réalisation porte la marque d'un premier film, avec ses maladresses, ses excès, mais aussi une audace folle. Dupontel multiplie les trouvailles visuelles : l'ouverture d'une bouteille filmée de l'intérieur, les travellings qui suivent le fauteuil roulant, la remontée dans le vide-ordures. Pour la scène où Marion se pique, il utilise une technique de bifocale permettant de garder nets le premier et l'arrière-plan simultanément, même si on aperçoit la limite de la lentille sur l'épaule du personnage. La photo, souvent trop sombre par manque de moyens, accentue paradoxalement l'atmosphère glauque. Les séquences filmées par Bernie lui-même, en vidéo, rajoutent une couche de crasse bienvenue. La mise en scène oscille entre moments d'hystérie totale et séquences plus posées, presque contemplatives, notamment dans cette seconde partie souvent sous-estimée où le film bascule vers une étrange poésie. Le combat final entre les parents, armés d'électroménager, atteint des sommets de violence cartoonesque. Et puis il y a cette fuite finale, Bernie et Marion qui crachent sur des transformateurs électriques pour faire des feux d'artifice, qui font l'amour pour la première fois, avant l'assaut des flics et la mort de Bernie sous héroïne, s'envolant vers un rêve western où tout le monde est heureux. Le générique sur Là-bas de Noir Désir achève le spectateur en douceur, laissant une impression étrange, entre malaise et émotion.

Albert Dupontel dans le rôle-titre compose un personnage à la fois grotesque et touchant, jouant sur les tics, la voix, les regards vides. Il y a une vraie justesse dans cette interprétation excessive, une candeur d'enfant mêlée à quelque chose de franchement inquiétant. Roland Blanche, acteur de théâtre habitué aux rôles plus classiques, se révèle étonnamment crédible en père clodo, trouvant même une forme de tendresse inattendue dans ce personnage de marginal. D'ailleurs, pour la scène où Bernie retrouve son père sous un échangeur autoroutier, Dupontel a fait appel à de vrais SDF qui vivaient réellement à cet endroit, leur offrant un petit cachet et ajoutant ainsi une authenticité troublante à la séquence. Hélène Vincent semble parfois un peu mal à l'aise dans son rôle de bourgeoise coincée, mais c'est peut-être voulu, ce décalage faisant écho au choc de son personnage face à l'irruption de ce fils monstrueux dans sa vie rangée. Claude Perron, qui deviendra une fidèle de Dupontel (on la retrouvera dans Enfermés dehors), joue presque dans un autre film, plus réaliste, ce qui crée un contraste intéressant avec le délire ambiant. Le casting regorge de têtes qui deviendront des habitués du cinéma français : Éric Elmosnino, Nicolas Marié, Michel Vuillermoz, tous encore inconnus à l'époque.

Bernie reste un film profondément bancal, un objet bizarre qui ne fonctionne que par intermittence. Trop souvent, Dupontel verse dans la surenchère gratuite, le mauvais goût pour le mauvais goût, sans que la provocation serve vraiment le propos. La première partie, avec son défilé de violence trash, peut vite lasser, donnant l'impression d'un cinéaste qui veut choquer à tout prix, qui aligne les scènes-chocs comme on empilerait des gags potaches. Les personnages, malgré leurs souffrances, restent difficiles à aimer vraiment, leur écriture au vitriol interdisant toute empathie facile. On les observe plus qu'on ne s'y attache, gardant une distance de sécurité salutaire. Et puis il y a ces maladresses de premier film, ces excès qui auraient mérité d'être tempérés, cette incapacité à trouver le bon équilibre entre comédie et drame, entre provocation et émotion. Pourtant, malgré tous ces défauts, quelque chose passe. Une sincérité brutale, une absence totale de compromis, un regard désespéré sur le monde qui finit par toucher. La seconde partie du film, souvent négligée par ceux qui décrochent avant, révèle une vraie sensibilité, une poésie insoupçonnée dans cette fuite en avant d'une histoire déjà finie. C'est sale, c'est malsain, c'est souvent pénible, mais c'est aussi étrangement humain.

Avec près de 850 000 entrées malgré l'interdiction aux moins de 12 ans et les critiques assassines, Bernie a trouvé son public, devenant au fil des années un véritable film culte pour une génération. On peut le détester, le trouver insupportable, gratuit, vulgaire, on a raison. On peut aussi y voir un grand coup de pied dans la fourmilière du cinéma français bien élevé, un film qui ose tout, qui ne s'excuse de rien, qui assume sa laideur et sa violence comme des armes de guerre contre le bon goût. C'est un film bancal, imparfait, excessive, mais c'est aussi un film qui ne ressemble à rien d'autre, un vrai OVNI qui mérite le détour, ne serait-ce que pour comprendre d'où vient le cinéma de Dupontel. Si vous avez survécu à C'est arrivé près de chez vous ou si vous appréciez le cinéma de Gaspar Noé, vous trouverez peut-être ici votre compte. Pour les autres, mieux vaut passer son chemin.
Ma note72%
Vu le 13 Octobre 2009


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