Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Bouba
Yoshihirō Kuroda et Fumio Kurokawa
1977

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Bouba
Certains souvenirs d'enfance résistent mieux que d'autres au passage du temps. Bouba n'en fait pas vraiment partie. La série anime produite en 1977 par Nippon Animation, signée par le duo Fumio Kurokawa et Yoshio Kuroda, est pourtant bien ancrée dans la mémoire collective d'une génération entière de Français : celle qui a grandi devant FR3 Jeunesse à partir de 1981, biberonnée au générique de Chantal Goya composé par Jean-Jacques Debout. Une mélodie encore impossible à oublier aujourd'hui, et ce n'est d'ailleurs pas un hasard si c'est souvent la seule chose que les anciens spectateurs se rappellent vraiment bien.

L'histoire est adaptée de Monarch, the big bear of Tallac, récit naturaliste d'Ernest Thompson Seton publié en 1904, ce qui lui confère une base littéraire respectable. Dans les montagnes de la Sierra Nevada, une ourse nommée Amandine est abattue par des chasseurs, laissant ses deux oursons, Bouba et Frisquette, livrés à eux-mêmes. Ils sont recueillis par Moy, un jeune Indien au grand cœur, qui va tenter de les élever tout en composant avec la méfiance des adultes, les pièges du trappeur Bonamy et les inévitables dangers de la nature sauvage. Vingt-six épisodes de vingt-six minutes, une structure d'aventure hebdomadaire, des méchants récurrents, des leçons morales bien en vue : voilà le programme.

Le problème, c'est que l'adaptation reste désespérément sage. Là où le texte de Seton instillait une vraie rudesse naturaliste — la loi du plus fort, la mort comme horizon permanent, la relation asymétrique et tragique entre l'homme et l'animal —, la série lisse tout ça en une succession de péripéties formatées. On sauve Bouba d'un aigle. On sauve Frisquette d'une rivière. On échappe à Bonamy et ses sbires Pedro et Paco, duo de bras-cassés dont le comique de répétition use rapidement sa maigre corde. Chaque épisode fonctionne en vase clos, sans grande continuité narrative, et l'ensemble donne le sentiment d'un feuilleton assemblé à la chaîne plutôt que d'une vraie œuvre construite. Le scénariste Ryuzo Nakanishi recycle les mêmes ressorts avec une économie de moyens qui finit par lasser.

Les personnages souffrent d'un manque de relief assez caractéristique des productions de jeunesse de l'époque. Moy, l'ami indien, est brave, loyal, débrouillard et vertueux : pas une ombre au tableau, pas une contradiction. Joy, sa camarade, occupe un rôle décoratif à peu près aussi développé que celui du poney qu'elle chevauche. Quant à Frisquette, elle est systématiquement présentée comme la peureuse geignarde face au frère intrépide : un stéréotype de genre tellement appuyé qu'il finirait presque par être touchant dans sa candeur, si on ne vivait pas en 2014. Seul Bouba bénéficie d'une vraie présence, espiègle et attachant, mais sa psychologie s'arrête aux limites de ce que la série lui permet d'explorer… c'est-à-dire pas très loin.

Sur le fond, Bouba porte des intentions sincères. La série tente d'inculquer une conscience environnementale et un respect du vivant qui n'étaient pas si courants dans l'animation télévisée de la fin des années soixante-dix. Le comportement des ours y est traité avec un souci du réalisme assez inhabituel : hibernation, marquage de territoire, instinct de survie. Moy incarne la sagesse amérindienne face à la cupidité des chasseurs de fourrures : un discours antifourrure qui avait de quoi faire tiquer les éleveurs de visons de l'époque, et qui résonne encore aujourd'hui. La relation entre le monde indien et les colons blancs est aussi esquissée, avec une subtilité certes limitée mais une intention louable. C'est la partie du programme qui vieillit le mieux.

Ce qui vieillit moins bien, en revanche, c'est la réalisation. Les deux réalisateurs livrent une animation typique de la production Nippon Animation de cette période : personnages animés sur des décors fixes, économie de mouvement systématique, palette chromatique certes colorée mais sans grand relief. À côté des œuvres les plus ambitieuses du studio, comme Heidi ou Marco, produites par le même Nippon Animation, sous la houlette d'Isao Takahata et Hayao Miyazaki pour les premières, Bouba fait figure de production alimentaire. Les décors de montagne sont certes corrects, mais on est loin de la poésie visuelle qui distinguait les grandes heures du studio. La bande-son alterne entre moments de flûtes de pan bucoliques et ponctuations musicales qui peuvent sembler incongrus dans les scènes de tension.
Côté voix, la VF historique avait ses qualités propres, et c'est bien d'elle dont on parle ici puisque l'édition DVD remasterisée a fait le choix regrettable de remplacer les doubleurs d'origine par de nouvelles voix ; dont celle de Brigitte Lecordier, habituellement associée à Son Gokū dans Dragon ball pour le personnage de Bouba. Un anachronisme vocal qui peut déconcerter, même si le nouveau doublage reste honnête dans ses intentions.

Il est difficile de résister à la nostalgie quand on aborde Bouba. La mort d'Amandine au premier épisode, les deux oursons perdus qui cherchent leur mère sans comprendre qu'elle ne reviendra jamais : il y a là un début d'une vraie puissance émotionnelle, et quelque chose de l'ordre du conte initiatique qui ne manque pas de dignité. Mais la série ne tient pas cette promesse sur la durée. Elle préfère la sécurité des formules à la prise de risque narrative, et son rythme — lent, très lent — teste rapidement la patience d'un adulte qui l'aborderait sans le filtre de l'enfance. Pour ceux qui n'y ont pas grandi, l'intérêt reste marginal. Pour les autres, c'est une capsule temporelle émotionnelle avant d'être une œuvre à proprement parler.
Ma note39%
Vu le 28 Juin 2014


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.