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· Julien   Lepage

Boulevard de la mort
Quentin Tarantino
2007

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Illustration de critique : Boulevard de la mort
Sorti en 2007 en tant que premier volet du diptyque Grindhouse, Boulevard de la mort est censé rendre hommage aux séries B cradingues des années 70 — ces petites productions de drive-in où l'on avalait de la tôle froissée et du sang artificiel avec autant de légèreté qu'un hot-dog industriel. Avec Kurt Russell en stalker motorisé, Zoë Bell en cascadeuse aussi téméraire que mutique, et un casting majoritairement féminin aussi bavard qu'endurant, Tarantino nous propose une balade sous acide sur l'asphalte d'un cinéma à la fois nostalgique et brinquebalant.

Le film se découpe en deux actes presque jumeaux. Dans le premier, un trio de jeunes femmes menées par Jungle Julia boit, bavarde, et papillonne au Texas, sans se douter qu'un homme les suit à la trace dans un bolide renforcé comme un char d'assaut : Stuntman Mike. Ce vieux loup solitaire, ancien cascadeur à la retraite, traque ses proies avec une précision clinique et une absence totale de scrupules. Il ne tue pas avec une arme, mais avec sa voiture — littéralement « à l'épreuve de la mort » pour lui seul. Après un carnage frontal aussi sec que brutal, on bascule dans une deuxième partie : nouvel État, nouveaux personnages, même principe. Un nouveau quatuor de femmes se retrouve dans le viseur de Mike… sauf que cette fois, les rôles vont s'inverser.

On peut difficilement reprocher au film son manque d'identité visuelle. C'est même l'un de ses points les plus solides. Tarantino soigne son hommage au cinéma bis avec un amour du détail qui confine au fétichisme : pellicule abîmée, sautes d'image, coupures de bande, filtres monochromes, musique psyché-funk dégainée au bon moment… Il y a un vrai plaisir de mise en scène ici, parfois communicatif. Et certaines idées, comme la course-poursuite finale — entièrement réalisée sans effets numériques, avec Zoë Bell juchée en équilibre précaire sur le capot d'une Dodge Challenger — sont objectivement impressionnantes. C'est du cinéma qui sent la sueur et la gomme brûlée. Dommage que la route pour y arriver soit aussi sinueuse.

Le problème majeur, c'est que le scénario ressemble à un brouillon rallongé au marqueur. On pourrait presque résumer le film à deux pages : rencontre, traque, crash ; rebelote. Mais ces deux pages sont noyées sous une logorrhée qui finit par lasser. Tarantino, fidèle à son goût des dialogues, s'abandonne ici à des scènes de conversations qui n'ont ni la verve, ni la tension dramatique de ses meilleures œuvres. On se retrouve à écouter des filles parler de leurs ex, de maquillage, de sexe, ou de rien du tout, pendant d'interminables séquences où le moteur narratif cale sévèrement. Le film met 45 minutes à démarrer. Littéralement.

Côté personnages, c'est un désert affectif. Ni les filles du premier groupe ni celles du second ne parviennent à provoquer un vrai attachement. Les premières sont des archétypes creux, les secondes un peu plus téméraires, certes, mais aussi désincarnées. Le seul à tirer son épingle du jeu, c'est Stuntman Mike. Pas seulement parce qu'il est incarné par Kurt Russell — plus inquiétant que jamais — mais parce qu'il a un mystère, une tension animale, un vrai pouvoir de fascination. Il aurait mérité un film à lui seul. Au lieu de ça, on le voit trop peu, et on le perd dans la seconde moitié, réduisant son potentiel dramatique à peau de chagrin.

Le film aborde pourtant des thèmes intéressants, notamment l'inversion des rôles prédateurs/proies, la revanche féminine, et la figure du « male gaze » incarnée jusqu'à la caricature. C'est une sorte de fantasme féministe coulé dans un moule rétrograde — ce qui crée un curieux malaise. Tarantino filme les femmes comme il filme des objets cultes : fétichisés, cadrés sous tous les angles, jusqu'à l'usure. Il veut rendre hommage à un cinéma de mâles pour le tordre de l'intérieur… mais le résultat est si ambivalent qu'il devient difficile de savoir de quel côté il se situe.

Réalisation ? Irréprochable, ou presque. On sent un plaisir de cinéaste, une envie de jouer avec les formes, de bricoler un film à l'ancienne avec des outils modernes. La photographie (signée Tarantino lui-même), la bande-son soigneusement piochée dans les bacs à vinyles, les transitions à l'ancienne, tout cela a une saveur indéniable. Mais tout cela finit aussi par tourner à vide. À force de clin d'œil et d'auto-références, on finit par regarder Tarantino se regarder filmer — et on décroche.

Les acteurs font leur job, certains avec un réel panache. Kurt Russell, bien sûr, compose un personnage trouble, entre tueur sadique et loser pathétique, avec une palette qui oscille entre le glacial et le grotesque. Rosario Dawson a quelques bons moments. Zoë Bell impressionne physiquement, même si son jeu reste sommaire. Le reste du casting se perd dans les longueurs, faute de matière. Difficile de jouer une conversation qui n'avance jamais.

Au final, Boulevard de la mort est un drôle d'objet. On voit ce que Tarantino voulait faire. On comprend ses intentions, son envie de ressusciter un pan oublié du cinéma populaire, de lui insuffler une dose d'ironie et de modernité. Mais l'ensemble reste bancal, déséquilibré, et souvent pénible à suivre. Il y a de très bons moments, mais ils sont noyés dans un flot de digressions stériles. Un film à la fois trop bavard et trop vide, à l'image de ces routes américaines sans fin qu'il filme si bien. J'en retiens quelques plans, une poursuite saisissante, un anti-héros fascinant… et beaucoup de remplissage. Ce n'est pas un désastre, mais ça ne suffit pas.
Ma note59%
Vu le 19 Décembre 2009


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