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· Julien   Lepage

Burn after reading
Joel Coen et Ethan Coen
2008

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Illustration de critique : Burn after reading
Certains duos de cinéma alternent entre la gravité et la bouffonnerie avec la régularité d'un métronome suisse. Joel et Ethan Coen, eux, ont élevé ce balancement au rang de signature : après Sang pour sang, la folie douce d'Arizona Junior ; après Fargo, le délire éthylique du Big Lebowski. Avec Burn after reading, sorti fin 2008 et présenté en ouverture de la Mostra de Venise, les frangins s'offrent donc leur récréation obligatoire après le crépusculaire No country for old men, palmé aux Oscars quelques mois plus tôt. Et ils ne sont pas venus les mains vides : George Clooney, Brad Pitt, Frances McDormand, John Malkovich, Tilda Swinton, Richard Jenkins et J.K. Simmons composent un casting de gala pour ce qui ressemble, sur le papier, à un vaudeville d'espionnage. Sur le papier seulement, parce que les Coen n'ont jamais été du genre à livrer ce qu'on attend d'eux.

L'histoire est à la fois simple et volontairement tarabiscotée. Osbourne Cox, analyste à la CIA rongé par l'alcool et la suffisance, se fait éjecter de l'Agence et décide d'écrire ses mémoires. Sa femme Katie, pédiatre glaciale, le trompe avec Harry Pfarrer, marshal fédéral coureur de jupons dont la paranoïa n'a d'égale que le narcissisme. Pendant ce temps, dans une salle de sport de banlieue washingtonienne, Linda Litzke, obnubilée par ses projets de chirurgie esthétique, et son collègue Chad Feldheimer, abruti solaire à la mèche bicolore, tombent par hasard sur un CD contenant les brouillons des mémoires de Cox. Persuadés de détenir de l'or en barre, ils se lancent dans un chantage aussi minable que leurs ambitions. Le gérant du club, Ted Treffon, amoureux transi de Linda, observe le désastre en gestation avec l'impuissance résignée d'un homme qui sait que rien de bon n'en sortira. Et comme dans tout bon engrenage comique, chaque tentative de correction aggrave la situation jusqu'à ce que la CIA elle-même, en la personne d'un supérieur hiérarchique joué par Simmons, admette ne rien comprendre à ce bazar et décide de classer l'affaire pour avoir la paix.

Le scénario — premier script entièrement original des Coen depuis The barber en 2001 — repose sur un principe aussi vieux que la comédie grecque : des gens limités intellectuellement se croient au centre d'enjeux planétaires, alors que personne d'autre qu'eux ne s'y intéresse. C'est la structure de la « shaggy dog story », du récit sans queue ni tête qui trouve sa résolution dans l'aveu même de son absurdité. Les frères ont d'ailleurs écrit ce scénario en parallèle de l'adaptation de No country, comme un contrepoison ludique à l'aridité de McCarthy. Le résultat est un engrenage narratif remarquablement huilé où chaque personnage tire un fil qui emmêle celui des autres. C'est malin, c'est précis, et la dernière scène — le debriefing ahuri à Langley — boucle la boucle avec un aplomb comique assez jouissif. Pour autant, le film se paye le luxe de reposer sur un postulat unique dont il ne dévie jamais vraiment. Passé la première demi-heure et la mise en place des dominos, on comprend le mécanisme et il n'y a plus qu'à regarder les pièces tomber. Le rire est au rendez-vous, souvent, mais l'effet de surprise, lui, s'émousse.

Côté personnages, les Coen perpétuent une tradition maison : personne n'est intelligent, personne n'est aimable, tout le monde croit l'être. Osbourne Cox est un alcoolique arrogant qui se pense victime d'un système alors qu'il n'est que le dindon de sa propre fatuité. Katie est d'une froideur clinique parfaitement assortie à sa spécialité médicale, calculatrice jusqu'au bout des ongles vernis. Harry Pfarrer est un séducteur compulsif dont la peur d'être suivi (on apprendra qu'il a raison, mais pour de tout autres raisons que celles qu'il imagine) trahit un ego aussi fragile que démesuré. Linda Litzke est peut-être la plus touchante dans son aveuglement : sa quête éperdue de chirurgie esthétique est pathétique et presqu'émouvante, parce qu'elle y croit dur comme fer, parce que pour elle ce nez refait et ces cuisses retendues sont la promesse d'une vie meilleure. Chad est l'idiot pur, le crétin sans malice, celui qui dit « on a votre merde » au téléphone à un ancien agent de la CIA sans mesurer l'incongruité de la démarche. Et Ted Treffon, le seul personnage doté d'un semblant de décence, paye évidemment le prix fort pour cela. Le film clôt ce que Clooney lui-même appelle la « trilogie des idiots », après O'Brother et Intolérable cruauté, et il faut admettre que la galerie de crétins atteint ici une forme de plénitude. Le reproche, en revanche, c'est l'absence quasi totale de quelqu'un à qui s'attacher. Fargo avait Marge Gunderson ; The big Lebowski avait le Duc. Ici, la décence humaine se fait rare, et le cynisme ambiant, s'il est drôle, finit par laisser un arrière-goût un peu amer.

Les thèmes brassés par le film sont ceux d'une Amérique post-11 septembre qui se surveille elle-même sans savoir pourquoi, où les acronymes de trois lettres et les agences tentaculaires tournent à vide pendant que les citoyens ordinaires s'agitent pour des motifs dérisoires : une liposuccion, un site de rencontres, un divorce avantageux. Le titre lui-même est un clin d'œil aux mémoires de Stansfield Turner, ancien directeur de la CIA, intitulés Burn before reading ; et le double sens de « burn » (brûler pour détruire, graver pour conserver) résume assez bien le paradoxe central du film : tout le monde croit détenir un secret d'État, et personne ne détient quoi que ce soit. Les Coen dressent ainsi le portrait d'une société où le narcissisme a remplacé l'idéologie, où chacun s'espionne par habitude plus que par nécessité, et où la notion même d'intelligence — le mot est dans le sous-titre : « L'intelligence est relative » — se dégonfle comme un ballon de baudruche. C'est amusant, pertinent, mais le propos reste à fleur de peau. Les frangins préfèrent la farce à la satire mordante, et on sent qu'ils se sont davantage amusés à construire leur mécanique qu'à en tirer une leçon. Ce qui est peut-être, au fond, la leçon elle-même.

La réalisation est impeccable sans être ostentatoire. Pour la première fois depuis 1991, les Coen se passent de Roger Deakins, occupé ailleurs, et confient la photographie au Mexicain Emmanuel Lubezki, qui livre un travail propre, efficace, au service de la comédie sans chercher à l'ennoblir. La mise en scène adopte les codes visuels du thriller politique : plans satellites en plongée depuis l'espace, couloirs de Langley filmés en contre-plongée, montage nerveux ; le tout pour raconter une histoire qui ne le mérite absolument pas, et c'est précisément ce décalage qui fait rire. La partition de Carter Burwell, fidèle collaborateur du duo, accompagne cette imposture formelle avec un aplomb réjouissant : la musique prend la farce au sérieux, et c'est tant mieux. On regrette malgré tout que certaines scènes de transition manquent de rythme. Le film fait 96 minutes, ce qui est court, mais il y a paradoxalement quelques passages où l'intrigue semble tourner sur elle-même sans avancer, comme si les Coen hésitaient entre accélérer et savourer.

Et puis il y a le casting, et c'est là que Burn after reading devient probablement le film le plus drôle des Coen. Brad Pitt est une révélation comique. Son Chad Feldheimer, avec sa coupe bicolore, ses écouteurs vissés dans les oreilles, son chewing-gum perpétuel et sa danse absurde, est un festival de bêtise lumineuse. Il mange, boit ou mâchouille dans quasiment chaque scène, comme un tic nerveux qui finit par devenir un trait de caractère à part entière. Sa mort, d'ailleurs — l'une des plus abruptes et des plus choquantes du cinéma récent —, est aussi le moment le plus drôle du film, ce qui en dit long sur le registre des Coen. Malkovich est grandiose en intellectuel colérique, éructant des jurons avec une préciosité qui confine à l'art dramatique. McDormand, épouse de Joel à la ville et actrice fétiche du tandem, campe une Linda à la fois exaspérante et poignante. Clooney, quant à lui, joue le bellâtre anxieux avec un plaisir visible, notamment dans une scène de panique au parc qui restera dans les annales : ses yeux écarquillés et ses mains qui s'agitent font tout le travail sans qu'il ait besoin de prononcer un mot. Le fameux engin qu'il bricole au sous-sol, dont je ne détaillerai pas la nature ici, est probablement le gag le plus incongru de l'année. Richard Jenkins apporte une note de mélancolie bienvenue en Ted amoureux, et Simmons vole chacune de ses deux scènes avec un détachement bureaucratique absolument délectable.

Seulement voilà : tout ça, je l'ai vu en VF. Et c'est là que les choses se gâtent sérieusement. La direction artistique du doublage français est signée Hervé Icovic, un homme que la presse spécialisée surnomme volontiers la « Palme d'or de la VF » pour avoir supervisé les versions françaises d'une flopée de films récompensés à Cannes, et qui dirige la société Alter Ego. Icovic revendique une approche « artisanale et artistique » du doublage, consistant notamment à écarter les voix françaises habituelles des acteurs pour « casser les codes ». Le problème, c'est que casser les codes, ça implique de proposer quelque chose de mieux à la place. Or ce n'est pas ce qui se passe ici. Le choix le plus discutable — et le plus symptomatique — est celui de Jonathan Cohen pour doubler Brad Pitt, en lieu et place de Jean-Pierre Michael, sa voix française de toujours. Cohen n'est pas un mauvais comédien, loin de là, mais lui coller sur les lèvres de Pitt alors que des millions de spectateurs francophones ont dans l'oreille la voix de Michael depuis des années, c'est prendre le public pour un détail. Et ce n'est qu'un exemple parmi d'autres. La VF de Burn after reading souffre d'un mal récurrent chez Icovic : cette certitude de pouvoir réinventer la roue, de faire mieux que tout le monde, alors que le résultat donne souvent l'impression d'un doublage détaché de ses acteurs, comme posé sur l'image sans y adhérer. François Marthouret s'en sort sur Malkovich, mais le reste du casting VF manque de la folie et de l'énergie que la version originale transporte à chaque réplique. Quand un film repose autant sur le rythme des dialogues, sur les bégaiements calculés, sur les silences et les intonations — et les Coen écrivent chaque hésitation comme une note sur une partition —, un doublage approximatif ne se contente pas d'abîmer le vernis : il sabote la mécanique. C'est d'autant plus rageant que le film, dans sa version originale, est une démonstration de comédie verbale. Icovic a beau se présenter en artisan du verbe, sa VF de Burn after reading ressemble davantage à une fraude qu'à un travail d'orfèvre. Dommage.

Au bout du compte, Burn after reading est un film réjouissant et frustrant à parts presqu'égales. Réjouissant parce que les Coen en mode farceurs restent plus inventifs et plus précis que la plupart des réalisateurs de comédies quand ils sont en état de grâce. Frustrant parce qu'après No Country, on attend peut-être d'eux un engagement plus profond, même dans le registre comique ; ce que Fargo ou The big Lebowski avaient su offrir en leur temps. Et frustrant, aussi, parce qu'en VF, une partie du génie comique s'évapore sous la direction d'un homme persuadé de mieux savoir que nous ce que nous voulons entendre. Le film n'en reste pas moins probablement la comédie la plus drôle des deux frères ; et avec le temps, comme The big Lebowski avant lui, il pourrait bien gagner le statut de classique mineur qu'il mérite. Ceux qui ont aimé le chaos méthodique de Fargo ou la nonchalance organisée du Duc retrouveront ici la patte des Coen, même si elle griffe un peu moins profond.
Ma note73%
Vu le 20 Janvier 2009


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