Le cas 39
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Avec son dossier d’enfant martyr, son assistante sociale trop impliquée et sa gamine qui regarde les adultes comme si elle connaissait déjà la date de leur enterrement, Le cas 39 arrive avec tout l’attirail du thriller surnaturel à l’ancienne. Réalisé par Christian Alvart, déjà remarqué pour Antibodies et bientôt associé à Pandorum, le film sort dans une période où le cinéma d’horreur aime beaucoup mettre des enfants inquiétants au milieu du salon et attendre que les adultes comprennent enfin qu’il aurait peut-être fallu lire les petites lignes du contrat d’adoption. Autour de Renée Zellweger, on retrouve notamment Jodelle Ferland, Ian McShane et Bradley Cooper, dans une série B qui traîne derrière elle une réputation assez catastrophique, pas aidée par une sortie américaine plusieurs fois repoussée et une absence de véritable sortie en salles en France. Tout cela sent le film maudit, ou au moins le film que son distributeur a rangé dans un placard en espérant que personne ne demanderait où il était passé. L’histoire suit Emily Jenkins, assistante sociale convaincue d’avoir déjà vu le pire en matière de familles dysfonctionnelles. Puis arrive le cas numéro 39 : Lilith Sullivan, petite fille de dix ans apparemment terrorisée par des parents qui, détail plutôt radical dans l’art subtil de l’éducation, tentent de la faire cuire dans un four. Emily la sauve, s’attache à elle, puis accepte de l’accueillir temporairement chez elle. Mauvaise idée, évidemment. Très mauvaise idée. Peu à peu, les incidents s’accumulent, les adultes perdent pied, les morts deviennent étranges, et l’enfant supposée victime commence à ressembler de moins en moins à une pauvre petite chose fragile et de plus en plus à une menace surnaturelle en pyjama. Sur le papier, Le cas 39 coche donc toutes les cases du film d’enfant maléfique. Et c’est bien là son problème principal : il les coche tellement consciencieusement qu’on a parfois l’impression de regarder un formulaire administratif de l’horreur. La petite fille trop calme ? Présente. Les adultes qui n’écoutent pas les avertissements évidents ? Présents. Les morts annoncées trois scènes à l’avance ? Présentes aussi. Le récit ne cherche jamais vraiment à tordre les codes du genre, contrairement à Esther, qui jouait au moins une carte plus vicieuse dans son dernier mouvement, ou à La Malédiction, dont la froideur mythologique donnait une vraie ampleur au mal. Ici, le film avance sur des rails, avec une politesse presque touchante : il prévient, il prépare, il exécute. On devine assez vite qui va mourir, qui va survivre, et à quel moment Lilith va arrêter de faire semblant d’être une enfant normale. Pourtant, réduire le film à son manque d’originalité serait un peu injuste. Parce que dans son registre limité, Le cas 39 fonctionne par moments. Il n’est ni très gore, ni vraiment violent, et on peut regretter qu’il n’ose pas davantage salir les murs ou pousser ses idées jusqu’au malaise franc. Mais il sait installer une angoisse sèche, assez efficace, fondée sur la contamination progressive de la peur. Les meilleures scènes ne sont pas celles qui hurlent le plus fort, mais celles où les personnages commencent à douter de ce qu’ils voient, de ce qu’ils pensent, et même de leur propre instinct de protection. La première confrontation avec les parents de Lilith, la séquence où Emily s’enferme dans sa chambre, ou encore la scène entre la fillette et le psychiatre possèdent une vraie tension. On n’est pas dans le grand cinéma de l’épouvante, mais dans une mécanique de cauchemar assez propre, parfois même méchamment plaisante. Les personnages, eux, restent dessinés à gros traits. Emily est l’archétype de la professionnelle dévouée qui franchit la limite entre son métier et sa vie personnelle, parce que le scénario a besoin qu’elle fasse exactement ce qu’aucune assistante sociale raisonnable ne ferait. Ce n’est pas toujours crédible, mais cela donne au film son moteur émotionnel : elle veut sauver une enfant, puis doit accepter que son empathie a peut-être ouvert la porte au mal. Lilith, de son côté, n’a pas vraiment de profondeur psychologique. C’est moins un personnage qu’une force de nuisance, une petite incarnation du chaos qui teste les failles des adultes. C’est frustrant si l’on attend une vraie ambiguïté, mais assez cohérent avec l’idée d’un mal pur, sans justification, sans traumatisme explicatif, sans notice Ikea du démon. Les seconds rôles, notamment le psychiatre incarné par Bradley Cooper et le policier joué par Ian McShane, servent surtout de relais dramatiques : ils entrent dans l’orbite de Lilith, comprennent trop tard, puis paient le prix. Le film travaille donc un thème simple, presque primitif : que faire quand l’innocence apparente devient le masque du mal ? Ce qui l’intéresse, ce n’est pas seulement la peur d’un enfant dangereux, mais aussi la culpabilité adulte face à l’enfance. Une enfant doit être protégée, crue, recueillie. C’est précisément cette évidence morale que le film retourne contre son héroïne. Emily agit bien, et c’est ce geste juste qui provoque la catastrophe. Dans ses meilleurs moments, Le cas 39 raconte moins une enquête surnaturelle qu’une crise de confiance envers les réflexes les plus humains : aider, écouter, accueillir. Dommage que cette idée reste souvent coincée dans des ressorts beaucoup plus convenus, car il y avait là matière à quelque chose de plus trouble, de plus cruel, peut-être de plus mémorable. La mise en scène de Christian Alvart sauve une bonne partie de l’affaire. Le film est classique, oui, mais pas bâclé. Les cadres sont propres, les enchaînements souvent efficaces, et certaines scènes bénéficient d’un vrai sens de l’espace oppressant. On sent un réalisateur capable de faire beaucoup avec un matériau pas follement neuf. La photographie joue sur les intérieurs froids, les couloirs, les chambres fermées, les lumières un peu maladives : rien de révolutionnaire, mais l’ambiance tient debout. La bande-son, elle, fait davantage son travail qu’elle ne marque les esprits. Quant aux effets spéciaux, ils oscillent entre l’efficace discret et le franchement discutable, surtout lorsque le film s’abandonne à un final plus grand-guignolesque, moins convaincant que tout ce qui précédait. C’est d’ailleurs l’un des paradoxes du film : il est meilleur lorsqu’il suggère que lorsqu’il montre. Côté interprétation, Renée Zellweger porte le film avec sérieux, parfois même avec une intensité supérieure à ce que le scénario lui donne à jouer. Elle rend Emily attachante malgré ses décisions discutables, ce qui n’était pas gagné. Jodelle Ferland, elle, est clairement l’atout principal du film. Son visage d’enfant sage, son calme anormal, sa manière de laisser passer une menace derrière une expression neutre : tout cela fonctionne très bien. Le revers, c’est que son profil rend aussi l’intrigue encore plus prévisible, tant elle semble née pour jouer les fillettes inquiétantes. On pense forcément à ses rôles dans des univers sombres, et le film ne lutte jamais vraiment contre cette évidence. Bradley Cooper, avant son explosion hollywoodienne complète, apporte une présence solide à un rôle secondaire, et sa scène la plus marquante reste l’un des vrais moments d’angoisse du film, quelque part entre répulsion intime et mauvais rêve visqueux. Ian McShane, lui, donne du poids à chacune de ses apparitions, même si le film ne l’exploite pas autant qu’il le pourrait. Vu en VF, l’ensemble reste très regardable : le doublage accompagne correctement le côté série B sérieuse, sans le rendre plus ridicule qu’il ne l’est parfois déjà. Au fond, Le cas 39 est un film assez facile à défendre contre son lynchage, mais difficile à défendre avec passion. Il n’est pas aussi mauvais que sa réputation le laisse croire, et le mépris qu’il a subi paraît un peu excessif. Ce n’est pas un grand film d’horreur, ce n’est pas une relecture brillante du mythe de l’enfant démoniaque, ce n’est même pas un vrai petit classique caché. C’est un thriller surnaturel très balisé, parfois paresseux, souvent prévisible, mais suffisamment bien tenu pour garder une efficacité de série B. On peut lever les yeux au ciel devant ses clichés tout en se laissant prendre par quelques scènes bien fichues. On peut regretter son final trop appuyé tout en reconnaissant que sa première moitié installe une paranoïa assez savoureuse. À côté de Esther, Joshua ou La Malédiction, il fait figure de cousin moins inspiré, mais pas honteux. Pas de quoi appeler un exorciste du cinéma, donc. Disons plutôt un cas moyen, mais pas totalement classé.
Ma note45%
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