Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Charcuterie mécanique
Alice Guy
1900

Précédent
Suivant
Illustration de critique : Charcuterie mécanique
Impossible de ne pas sourire devant cette curiosité d'une minute à peine, sorte de farce industrielle qui condense à elle seule l'optimisme technologique et la cruauté potache de la Belle Époque. Charcuterie mécanique aligne une idée unique, la pousse jusqu'au bout, puis s'arrête net, comme si l'invention elle-même avait dit stop. L'objet amuse, intrigue, mais laisse aussi une impression de travail inachevé, presque brouillon, qui empêche l'enthousiasme total.

La trouvaille centrale reste mémorable : une machine improbable capable de transformer des chats vivants en produits finis, saucisses et couvre-chefs compris. Ce goût pour l'absurde mécanique, déjà visible dans d'autres bandes foraines du tournant du siècle, renvoie à une époque fascinée par l'usine et la chaîne de production. Ici, la modernité devient gag visuel. On pense autant aux illusions de prestidigitation qu'aux premiers cartoons à venir, de ceux qui maltraiteront joyeusement la logique et la biologie. Le problème, c'est que la plaisanterie est à la fois trop directe et trop courte : une fois la surprise passée, il ne reste pas grand-chose à mâcher.

Le contexte de fabrication apporte pourtant un vrai supplément d'intérêt. Signé Alice Guy, le film témoigne d'une inventivité précoce et d'un sens du rythme certain. Le cadrage est fixe, le décor rudimentaire, mais la lisibilité est parfaite : on comprend instantanément le principe, et c'est déjà beaucoup pour 1900. La mise en scène privilégie l'efficacité à toute forme d'élégance, ce qui fonctionne sur le plan pédagogique, moins sur le plan esthétique. Là où d'autres œuvres contemporaines cherchent l'émerveillement ou la poésie, celle-ci se contente d'un rire un peu sec.

Le casting prête à sourire, surtout quand on remarque la présence de Louis Lumière, silhouette presqu'ironique au milieu de ce théâtre de l'absurde, et de Brett Branan, anachronisme vivant qui donne aujourd'hui au film un parfum de curiosité involontaire. Les interprètes font le job, sans plus : gestes appuyés, regard caméra, pantomime héritée du music-hall. Rien de honteux, mais rien de réellement marquant non plus.

Reste la question délicate de la cruauté animale, même feinte. Le gag repose sur l'idée de chats broyés pour le plaisir du spectateur, ce qui, vu d'aujourd'hui, crée un malaise certain. On sait bien que tout est truqué, mais l'humour noir fonctionne de manière inégale : certains y verront une satire grinçante de l'industrialisation, d'autres un mauvais goût un peu paresseux. Cette ambiguïté fait partie du charme du film, tout en en constituant la limite principale.

Au final, l'œuvre se regarde plus comme un document que comme un vrai moment de cinéma. Elle amuse par son concept, intéresse par son contexte historique, mais frustre par son manque de profondeur et de variations. Un petit film malin, imparfait, qui mérite d'être vu au moins une fois, sans pour autant justifier l'enthousiasme débordant réservé aux classiques indiscutables. Une curiosité sympathique, coincée entre l'invention géniale et le simple gag d'époque.
Ma note58%
Vu le 27 Avril 2013


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.