… comme la Lune
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Dès les premières minutes, ce retour chez Joël Séria sent bon le terrain connu : la province un peu grasse, les rues normandes où tout le monde se connaît, et au beau milieu de tout ça, Jean-Pierre Marielle qui se pavane comme s'il avait hérité du village entier. On retrouve aussi Sophie Daumier, Dominique Lavanant, et ce ton très particulier que Séria maîtrisait dans les années 70 : mélange de trivialité assumée et d'observation assez fine des petites lâchetés quotidiennes. Il faut rappeler que le film sortait juste après le succès massif des Galettes de Pont-Aven, et que tout le monde à l'époque attendait de retrouver « le Marielle obsédé », au point que même Télérama s'amusait de voir l'acteur devenir une sorte d'icône libidineuse nationale. L'ironie, c'est qu'il n'a jamais vraiment cherché à s'en défendre.
L'histoire, elle, n'a rien d'un puzzle à tiroirs. On suit Roger Pouplard, réparateur de frigos et amoureux compulsif, qui délaisse sa femme Jeanine pour courir après Nadia, la bouchère. Une routine sentimentale déjà bancale, que l'apparition de l'ami d'armée Chanteau vient compliquer ; certains raconteurs de l'époque disaient d'ailleurs que Séria avait nourri ce personnage d'anecdotes militaires réellement entendues pendant son service. Rien n'est très mystérieux dans tout ça, et ce n'est pas grave : le plaisir vient surtout de cette immersion dans un quotidien bancal, où chaque personnage s'agite pour essayer d'être un peu moins malheureux que la veille.
Le scénario a cette honnêteté : il ne cherche jamais à masquer ses ficelles. Oui, ça rappelle beaucoup les Galettes. Oui, on voit très vite où les situations vont nous mener. Et oui, certaines scènes semblent écrites uniquement pour donner du grain à moudre à Marielle… mais on ne va pas faire semblant qu'on n'aime pas ça ! Le récit repose sur la figure du « beauf français » dans ce qu'elle a de plus triste et de plus drôle : un homme persuadé de contrôler sa vie, alors qu'il ne contrôle qu'une poignée de frigos et un nombre limité d'excuses bidon. Séria avait expliqué en interview qu'il adorait filmer « les hommes persuadés d'être irrésistibles alors qu'ils sont tragiquement quelconques ». Le film est littéralement construit autour de cette phrase.
Les personnages, eux, sont comme sculptés dans une matière familière : Roger est tellement certain de sa toute-puissance qu'il en devient attendrissant dans sa connerie, Jeanine existe dans une zone entre résignation et dignité blessée, et Nadia porte en elle une lassitude qu'on comprend très vite sans qu'elle soit jamais surjouée. On pourrait croire à des caricatures, mais Séria glisse des petites nuances, des regards, des gestes, qui les rendent vivants. Rien que la scène de la pâtisserie (qui est pourtant un décor authentique, puisque Séria adorait tourner dans de vraies boutiques locales) dit énormément de choses sans rien appuyer.
On sent évidemment que le film parle de son époque. La sexualité comme terrain de jeu plus ou moins maladroit, les illusions de liberté individuelle après 68, l'adultère comme soupape face à l'ennui provincial… Tout ça n'a rien d'une thèse, mais ça raconte quelque chose de très juste : des gens ordinaires qui cherchent à s'évader d'une existence qu'ils n'ont pas vraiment choisie. Une sorte de mini-étude sociologique bricolée avec des situations triviales, mais qui vise souvent juste. Les cinéphiles qui aiment repérer les traces sociales dans les comédies françaises de l'époque y trouveront d'ailleurs beaucoup à picorer.
Visuellement, la mise en scène ne cherche pas à briller, mais elle a ce charme d'un réalisme sans fioritures. Séria savait utiliser les extérieurs normands, qu'il connaissait par cœur, pour donner l'impression d'un monde petit, refermé sur lui-même. La photographie est volontairement terne, presque grise, comme pour mieux souligner la fadeur du quotidien que les personnages tentent de pimenter. Et derrière tout ça, il y a la musique de Philippe Sarde, qui, comme d'habitude, installe une douceur pudique. Sarde racontait même qu'il aimait ces films « où les personnages sont plus perdus que méchants », ce qui est exactement ce qu'on ressent ici.
Reste les acteurs, et là, impossible de ne pas sourire. Marielle est en roue libre totale ; le genre de performance qu'on ne tournerait plus aujourd'hui, et c'est justement pour ça que ça fait du bien de la revoir. On pense parfois à ce qu'il faisait dans Que la fête commence, mais en version provinciale, un peu alcoolisée, un peu trop sûre d'elle. Daumier apporte une drôle de fraîcheur, avec ce mélange de fragilité et de force qu'elle maîtrisait si bien ; Lavanant est parfaite dans son registre, mélange de droiture et d'agacement discret qui deviendra sa marque de fabrique dans les années suivantes. Les seconds rôles, eux, sont… très années 70, mais chacun joue sa partition exactement comme il faut.
Au final, ce film n'a peut-être pas l'évidence ni la grâce spontanée des Galettes, mais il reste vraiment plaisant à revoir. Quelque chose fonctionne : un équilibre fragile entre le grotesque, le tendre, et un réalisme un peu sale. C'est imparfait, parfois maladroit, mais jamais ennuyeux. Un film qui tient encore debout grâce à son énergie, son honnêteté, et évidemment l'énorme présence de Marielle.
L'histoire, elle, n'a rien d'un puzzle à tiroirs. On suit Roger Pouplard, réparateur de frigos et amoureux compulsif, qui délaisse sa femme Jeanine pour courir après Nadia, la bouchère. Une routine sentimentale déjà bancale, que l'apparition de l'ami d'armée Chanteau vient compliquer ; certains raconteurs de l'époque disaient d'ailleurs que Séria avait nourri ce personnage d'anecdotes militaires réellement entendues pendant son service. Rien n'est très mystérieux dans tout ça, et ce n'est pas grave : le plaisir vient surtout de cette immersion dans un quotidien bancal, où chaque personnage s'agite pour essayer d'être un peu moins malheureux que la veille.
Le scénario a cette honnêteté : il ne cherche jamais à masquer ses ficelles. Oui, ça rappelle beaucoup les Galettes. Oui, on voit très vite où les situations vont nous mener. Et oui, certaines scènes semblent écrites uniquement pour donner du grain à moudre à Marielle… mais on ne va pas faire semblant qu'on n'aime pas ça ! Le récit repose sur la figure du « beauf français » dans ce qu'elle a de plus triste et de plus drôle : un homme persuadé de contrôler sa vie, alors qu'il ne contrôle qu'une poignée de frigos et un nombre limité d'excuses bidon. Séria avait expliqué en interview qu'il adorait filmer « les hommes persuadés d'être irrésistibles alors qu'ils sont tragiquement quelconques ». Le film est littéralement construit autour de cette phrase.
Les personnages, eux, sont comme sculptés dans une matière familière : Roger est tellement certain de sa toute-puissance qu'il en devient attendrissant dans sa connerie, Jeanine existe dans une zone entre résignation et dignité blessée, et Nadia porte en elle une lassitude qu'on comprend très vite sans qu'elle soit jamais surjouée. On pourrait croire à des caricatures, mais Séria glisse des petites nuances, des regards, des gestes, qui les rendent vivants. Rien que la scène de la pâtisserie (qui est pourtant un décor authentique, puisque Séria adorait tourner dans de vraies boutiques locales) dit énormément de choses sans rien appuyer.
On sent évidemment que le film parle de son époque. La sexualité comme terrain de jeu plus ou moins maladroit, les illusions de liberté individuelle après 68, l'adultère comme soupape face à l'ennui provincial… Tout ça n'a rien d'une thèse, mais ça raconte quelque chose de très juste : des gens ordinaires qui cherchent à s'évader d'une existence qu'ils n'ont pas vraiment choisie. Une sorte de mini-étude sociologique bricolée avec des situations triviales, mais qui vise souvent juste. Les cinéphiles qui aiment repérer les traces sociales dans les comédies françaises de l'époque y trouveront d'ailleurs beaucoup à picorer.
Visuellement, la mise en scène ne cherche pas à briller, mais elle a ce charme d'un réalisme sans fioritures. Séria savait utiliser les extérieurs normands, qu'il connaissait par cœur, pour donner l'impression d'un monde petit, refermé sur lui-même. La photographie est volontairement terne, presque grise, comme pour mieux souligner la fadeur du quotidien que les personnages tentent de pimenter. Et derrière tout ça, il y a la musique de Philippe Sarde, qui, comme d'habitude, installe une douceur pudique. Sarde racontait même qu'il aimait ces films « où les personnages sont plus perdus que méchants », ce qui est exactement ce qu'on ressent ici.
Reste les acteurs, et là, impossible de ne pas sourire. Marielle est en roue libre totale ; le genre de performance qu'on ne tournerait plus aujourd'hui, et c'est justement pour ça que ça fait du bien de la revoir. On pense parfois à ce qu'il faisait dans Que la fête commence, mais en version provinciale, un peu alcoolisée, un peu trop sûre d'elle. Daumier apporte une drôle de fraîcheur, avec ce mélange de fragilité et de force qu'elle maîtrisait si bien ; Lavanant est parfaite dans son registre, mélange de droiture et d'agacement discret qui deviendra sa marque de fabrique dans les années suivantes. Les seconds rôles, eux, sont… très années 70, mais chacun joue sa partition exactement comme il faut.
Au final, ce film n'a peut-être pas l'évidence ni la grâce spontanée des Galettes, mais il reste vraiment plaisant à revoir. Quelque chose fonctionne : un équilibre fragile entre le grotesque, le tendre, et un réalisme un peu sale. C'est imparfait, parfois maladroit, mais jamais ennuyeux. Un film qui tient encore debout grâce à son énergie, son honnêteté, et évidemment l'énorme présence de Marielle.
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